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Matteo Renzi
Matteo Renzi
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En tirer les conclusions

Oui à Renzi mais non à Cameron : ce que l’analyse croisée des résultats italiens et britanniques aux Européennes révèle des attentes des peuples

Alors qu'au Royaume-Uni les conservateurs de David Cameron ont été devancés par l'Ukip, les démocrates de Matteo Renzi ont enregistré un score record à l'échelle du continent.

Olivier Costa

Olivier Costa

Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS au Centre Emile Durkheim de Bordeaux et directeur d’études au Collège d’Europe. Il a publié avec Nathalie Brack Le fonctionnement de l’Union européenne aux Editions de l’Université de Bruxelles, 2° édition, 2013

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Alors que David Cameron peut se targuer de bons résultats sur le plan économique, le Premier ministre britannique essuie une défaite face à l'Ukip de Nigel Farage. Pour sa part, Matteo Renzi qui n'a pas encore pu faire ses preuves enregistre des scores record sur le continent. Faut-il en conclure que les résultats économiques ne sont pas prépondérants comme le pense François Hollande ?

Christophe Bouillaud : Les résultats économiques ne sont pas à prendre dans leur ensemble mais il faut les analyser par groupes sociaux. Par exemple, les Etats-Unis connaissent une forte croissance et pourtant les inégalités ne cessent de se creuser. Ce n'est parce qu'un pays connait une période de croissance que l'ensemble de la population en bénéficie. Dans le cas de l'Angleterre, la croissance du pays est tirée par un boom immobilier bénéficiant essentiellement au sud-est du pays ainsi qu'à Londres. La croissance est loin de profiter à tout le monde.
 
Toute une partie de la population continue de se sentir menacée par la mondialisation, concurrencée sur le marché du travail et notamment par l'immigration. Il semblerait ainsi que les personnes ayant le revenu moyen le plus faible seraient celles qui voteraient le plus pour l'Ukip. 
 
En Italie, la situation économique est mauvaise. Matteo Renzi a profité du fait que les Italiens voulaient absolument s'éviter une crise politique supplémentaire et les conséquences d'une telle crise sur l'économie. En effet, Beppe Grillo avait menacé, s'il enregistrait de bons scores, de demander la démission de Renzi. Par ailleurs, l'Italie est un pays exportateur avec des industries qui fonctionnent plutôt bien et ils ont intérêt à s'éviter une crise politique majeure. 
 
Il faut conclure de ces résultats que les aspects économiques ne disent pas tout d'un pays, notamment parce qu'ils ont un impact différent selon les groupes sociaux.  
 

Par ailleurs, une note de l'Ifop (voir ici) révèle que les élections européennes en France n'ont pas été motivées par l'idée de sanctionner le gouvernement. Quelles leçons peut-on tirer de ces résultats ?

Olivier Costa : Je me méfie beaucoup de ce genre de sondage et de conclusion. Il faudrait être aveugle ou d’une extrême mauvaise foi pour considérer que les élections européennes sont sans rapport avec la volonté de sanctionner le gouvernement. Sinon, comment expliquer les résultats du PS en France et ceux du parti LibDem au Royaume-Uni ?

David Cameron, pour sa part, a été victime de deux phénomènes. Le premier est l’usure du pouvoir : ce n’est pas parce que les perspectives de croissance sont encourageantes que la situation est bonne et que les électeurs sont optimistes pour l’avenir. Depuis 1979, on constate que les élections européennes sont avant tout des scrutins nationaux, dont le résultat est étroitement lié à la popularité ou l’impopularité du gouvernement en place. La dimension spécifiquement européenne de ce scrutin reste faible, malgré les efforts faits par les cinq principaux partis européens pour mettre en scène la compétition entre leurs candidats respectifs à la présidence de la Commission. Le fait que ces élections arrivent souvent à contretemps dans le calendrier électoral les rend particulièrement difficiles à négocier pour les partis qui sont au pouvoir.

David Cameron a aussi dû composer avec la problématique très spécifique de l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. Evoquer la sortie de l’Union n’est pas tabou outre-Manche, et Cameron l’a beaucoup fait en évoquant un référendum sur la question. Dans ces conditions, UKIP, qui a un discours très clair et offensif sur la question, a monopolisé l’espace médiatique. Cameron a souffert d’un positionnement beaucoup plus pro-européen et, pour tout dire, assez peu lisible.

Matteo Renzi vient d’arriver au pouvoir et jouit d’une sorte d’état de grâce. Rappelons aussi qu’il vient de procéder à une baisse des impôts de 10 milliards d’Euros pour les bas salaires. Les électeurs italiens, dans un paysage politique sinistré, ont envie d’y croire. Il fait donc un score remarquable.
 

Ce score s’explique aussi par l’attachement des citoyens italiens à la construction européenne. Ce contexte particulier a permis à Renzi de ne pas céder à la tentation démagogique : sans parler beaucoup d’Europe, il n’a pas dénoncé "Bruxelles" ou Angela Merkel – bête noire de Grillo et de Berlusconi – comme les responsables des difficultés économiques de l’Italie.

Renzi a montré qu’il est possible de contenir les mouvements populistes, comme le mouvement de Beppe Grillo, à la condition de faire réellement campagne et de ne pas leur laisser tout l’espace médiatique.

Qu'ont offert Renzi et Farage que n'ont pu offrir Hollande ou Cameron ? Hollande et Cameron manquaient-ils d'une vision claire sur l'Europe ?

Christophe Bouillaud : Il faut différencier les deux cas. Nigel Farage est un cas classique de critique européenne. Certains groupes sociaux vont être attirés par le discours de stigmatisation de l'étranger au sens large, de la mondialisation. Il ressemble en ce sens beaucoup au Front national faisant appel à l'âge d'or de la nation lorsque la France, comme le Royaume-Uni, dominait le monde. 
 
En revanche, le Mouvement 5 étoiles ne répond pas du tout aux mêmes logiques. Il est né du rejet de l'ensemble de la classe politique par la jeunesse italienne. Il s'agit d'un mouvement anti-particratie. L'immigration n'est pas un thème fédérateur du Mouvement 5 étoiles. Notamment parce que l'immigration n'est pas thématisée de la même manière en Italie. Cette mobilisation peut être qualifiée "d'écologiste", en atteste la mobilisation contre la ligne ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin, sur la volonté que l'eau demeure un bien géré par les municipalités, etc. Il s'agit de personnes éduquées, plus proches des indignés espagnols et du mouvement anti-euro en Allemagne que des partis comme ukip et le FN. Et Matteo Renzi a envoyé des signaux à cet électorat affirmant qu'il allait s'attaquer aux excès de la classe politique, y compris dans son propre camp.  
 
Finalement Renzi a joué le bon élève prêt à se révolter. Enrico Letta était sur la même ligne qui revient à dire que la politique économique européenne doit changer, ce qui ne les empêche pas d'être les plus européens qui soient. Renzi reprend cette ligne en plus volontariste et il a eu un très fort mandat pour aller dire en Europe que les choses devaient changer. Il a suivi le sens du vent : il est pro-européen tout en garantissant d'aller se plaindre au nom du peuple italien et du mandat qui lui a été confié. A l'opposé, François Hollande avait promis de renégocier le traité sur l'austérité, et la première chose qu'il a faite c'est de le signer. Et ce malgré le mandat du peuple français. Peut-être aurait-il mieux valu aller "au clash" avec Angela Merkel. 
 
Cameron a lancé le processus de révision mais cela se fait de manière douce. Heureusement qu'il fait cela parce que les libéraux démocrates ont été anéantis. Dans la partie anglaise du pays, les discours pro-européens ne passent pas.
 

Matteo Renzi aurait-il pu faire les mêmes scores sans son attitude volontariste ? Comment expliquer que l'attitude similaire de Manuel Valls n'entraine pourtant pas les mêmes résultats ? 

Christophe Bouillaud : Matteo Renzi, c'est un peu le gendre idéal. Il a beaucoup de charisme, il est jeune et est doté de l'envie de faire les choses. La ligne, en étant pourtant la même que celle de Letta, fonctionne beaucoup mieux. Cela s'explique parce que Renzi a su garantir qu'il avancerait prudemment et que tout se passerait bien. Par ailleurs, l'avantage de la classe politique italienne est qu'elle ne peut pas être suspectée d'être anti-européenne.  
 
Pour ce qui est de Manuel Valls, personne ne peut dire quels auraient été les résultats obtenus avec un Jean-Marc Ayrault Premier ministre. Le PS serait peut-être passé  à 10 ou à 9%. De plus, en France, le pouvoir est identifié au Chef de l'Etat. Et Valls n'a pas réussi à imposer l'image que lui seul est au pouvoir.
 

Au regard des résultats au Danemark où le parti anti-immigration arrive en tête, faut-il en conclure que les enjeux en termes de flux migratoires européens ont été sous-estimés dans la campagne ?

Olivier Costa : L’importance de ces enjeux varie beaucoup selon les pays. Dans certains Etats, comme le Danemark, qui est une terre d’immigration assez récente, c’est une problématique très sensible, qui fait l’objet de discussions très vives. Ces enjeux n’ont pas été sous-estimés, et ont joué un rôle important dans ces pays. L’immigration a ainsi été au cœur de la campagne de UKIP au Royaume-Uni, qui a en fait moins parlé d’Europe que d’immigration. On rappellera aussi que Nicolas Sarkozy a essayé de réactiver le débat sur l’immigration et la zone Schengen en France à travers sa tribune, espérant siphonner une partie des voix du FN au profit de l’UMP.
 
Les citoyens savent désormais que l’Union a des compétences importantes en matière d’immigration, aussi bien au titre de la libre circulation des personnes dans la zone Schengen qu’au titre du contrôle des frontières extérieures de l’Union et de la politique de visas. Cette thématique a logiquement joué un rôle clé dans le succès des partis d’extrême-droite, qui sont plus diserts sur cette question que sur l’intégration européenne, qui les intéresse en fait bien peu.
 

Ni le PS, ni l'UMP n'ont su s'impliquer dans la campagne pour les européennes. Ce manque d'intérêt de nos politiques pour l'Europe se retrouve-t-il dans les différents pays qui ont assisté à la monté de partis eurosceptiques ?

Olivier Costa : Je me méfie des corrélations simplistes entre un facteur et un résultat. Il n’en reste pas moins que le manque d’implication des partis de gouvernement semble expliquer en partie le succès des partis extrémistes dans certains Etats comme la France, le Danemark, le Royaume-Uni ou l’Autriche. Cela a été très sensible en France, où la défaillance du PS et de l’UMP a été double.
 
Au stade de la composition des listes, ces partis ont renoué avec les pires pratiques de ré-investiture de députés sortants qui n’ont pas fait leurs preuves, et d’investiture de battus ou de novices, sans compétence connue en matière européenne. Tout cela ne donne pas une grande impression de sérieux. On pourrait faire un reproche similaire à d’autres partis, mais les citoyens sont plus exigeants de ce point de vue avec les partis de gouvernement.
 
Durant la campagne, le PS et l’UMP se sont par ailleurs montrés peu combatifs et ont laissé le FN occuper tout l’espace médiatique. Les deux grands partis ont investi a minima dans la campagne, et ce pour trois raisons. En premier lieu, la thématique européenne leur pose problème, parce qu’elle crée dans les deux partis des clivages profonds entre pro et anti-européens. En deuxième lieu, les leaders de ces partis redoutaient un mauvais résultat et ne tenaient pas à ce que la campagne soit trop intense, afin de pouvoir conclure à la victoire des abstentionnistes. Enfin, les élections européennes sont l’occasion pour ces partis de se constituer des trésors de guerre en vue des présidentielles : ils limitent donc leurs dépenses de campagne et thésaurisent les remboursements de frais de campagne.

 

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