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Régionales : ces coups inattendus que le FN parvient à porter à la droite ou à la gauche

La gauche est en baisse continue depuis des années en PACA et sa portée se voit sensiblement réduite en ce qui concerne le Nord. Et la droite n'est pas en reste, avec un Christian Estrosi sérieusement bousculé par Marion Maréchal-Le Pen dans un bastion historique de la droite traditionnelle.

Atlantico : Pour les élections régionales, quelles sont les régions où le FN met en danger la gauche ? En Nord-Pas-De-Calais Picardie et en PACA, le Parti socialiste est particulièrement faible... Y en a-t-il d'autres ? Quelles sont les catégories de la population "perdues" ?

Yves-Marie Cann : PACA et Nord-Pas-de-Calais-Picardie apparaissent incontestablement comme les deux régions dans lesquelles la gauche risque le plus gros lors des élections régionales en raison de la poussée du Front national. Si l’on ajoute à cela les divisions au premier tour, les premières listes de gauche dans ces deux régions (vraisemblablement socialistes) pourraient être largement distancées par la droite et l’extrême droite, ce qui ne manquerait pas de poser la question du retrait au second tour, au risque sinon de favoriser la victoire du Front national. Toutefois, si les analyses et les commentaires se focalisent exclusivement sur ces deux régions, le risque d’une victoire du Front national ne peut être totalement écarté dans deux autres régions : Alsace-Loraine-Champagne-Ardennes en particulier, et Bourgogne-Franche-Comté dans une moindre mesure. Il s’agit fréquemment, en particulier dans le Nord et l’est du Bassin parisien, de territoires à forte proportion de catégories populaires (ouvriers et employés) qui sont les catégories de population les plus exposés aux aléas économiques et sociaux. Installées sur des territoires en voie de désindustrialisation avancée et sans activité économique de remplacement en mesure de compenser les emplois perdus, ces catégories de population ont aujourd’hui le sentiment d’avoir été abandonnées par la gauche et ont en partie basculé dans le giron du Front national. Plus globalement, sur l’ensemble du territoire, la gauche est aujourd’hui fragilisée chez l’ensemble des classes d’âge en âge de travailler, soit parce qu’elles ont été fortement mises à contribution pour résorber les déficits publics en début de quinquennat, ce qui a pénalisé leur pouvoir d’achat, soit parce qu’elles peinent à retrouver un emploi dans un contexte économique qui reste particulièrement incertain sur fond de chômage élevé.

Et pour la droite, qu'en est-il ? Si les sondages montrent que la liste unique avec le centre permettra de remporter 7 régions, en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées elle n'arriverait que troisième alors que la demande est à l'alternance, selon un sondage BVA publié le 23 octobre (39 % des voix PS, contre 32 % pour le FN et 29 % pour la droite)... Existe-t-il d'autres exemples ?

Yves-Marie Cann : La droite et le centre abordent les régionales dans une situation nettement plus confortable que la gauche. Toutefois, la poussée du vote frontiste depuis plusieurs élections devrait se confirmer au premier tour des élections régionales et pénalise la progression des listes d’union LR-UDI-MoDem. Les déceptions suscitées par la présidence de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2012 restent fortes, notamment chez les catégories populaires pour lesquelles l’alternance et donc l’opposition à la gauche est aujourd’hui davantage incarnée par le Front national que par la droite de gouvernement. Ceci limite par conséquent les marges de progression de la droite et du centre dans les urnes, qui ne serait donc pas en mesure de réaliser un quasi grand chelem comme celui qu’a connu la gauche aux régionales de 2010 (21 exécutifs régionaux remportés sur 22 en métropole). La nouvelle région Normandie pourrait être le symbole de cette capacité de nuisance du FN au second tour, l’issue s’annonçant potentiellement incertaine dans cette région à la lecture des premières enquêtes d’intentions de vote. En Ile-de-France, le comportement des électeurs frontistes au second tour (notamment dans le Val d’Oise et en Seine-et-Marne) pourrait lui aussi être déterminant sur l’issue du scrutin : constatant à l’issue du premier tour que le FN n’a aucune chance de gagner cette région, une partie de ses électeurs pourrait choisir de "voter utile" et faire barrage à la gauche, ce qui favoriserait la victoire des listes emmenées par Valérie Pécresse. Rappelons qu’aux départementales, en cas de triangulaire gauche/droite/FN au second tour, ce dernier a perdu en moyenne deux points par rapport au 1er tour, au bénéfice de la droite et du centre dans la plupart des cas.

Dans la plupart des régions de France, le Front national grignote des électeurs à la fois à la droite, mais aussi à la gauche. Qu'est-ce qui, entre le contenu de son discours et sa capacité présumée d'action, attire les électeurs à voter FN ? Un électeur acquis au FN dans la région Nord-Pas-De-Calais Picardie a-t-il les mêmes raisons qu'un autre en PACA par exemple ?

Vincent Tournier : Les principales motivations du vote FN sont partout les mêmes, mais il y a effectivement des spécificités régionales. On peut même dire que les deux régions où le FN a des chances de l’emporter, à savoir le Nord-Pas-de-Calais et la région PACA, sont deux régions assez typées, voire même opposées, où le vote FN relève de logiques très différentes. Le Nord est une région économiquement sinistrée, qui a été profondément bouleversée par la désindustrialisation et la mondialisation, à l’exception des grands centres urbains. On y trouve donc un électorat populaire désarçonné, qui a le sentiment d’être abandonné par les pouvoirs publics. La région PACA n’est pas du tout dans la même configuration. C’est une région riche (le PIB par habitant s’élève à 30.000 euros contre 25.000 dans le Nord), qui connaît une dynamique démographique favorable puisque la population augmente. La région attire à la fois des actifs et des retraités, mais aussi beaucoup d’étrangers (dans les Alpes-Maritimes, 10% des habitants sont des étrangers, ce qui est le taux le plus élevé après la région parisienne).

Les deux régions ont aussi un point commun : elles connaissent toutes deux des taux de délinquance très élevés. Il s’agit même des deux régions métropolitaines où les taux d’agression physique sont les plus élevée de France, juste après l’Ile-de-France. La seule différence est que les délits contre les biens sont beaucoup plus fréquents en PACA, ce qui s’explique par le niveau de richesse et la fragilité des cibles (les personnes âgées).

Les dynamiques électorales sont donc différentes. Malgré tout, la problématique dominante est partout la même : c’est celle de la dégradation des liens sociaux, c’est le sentiment d’une fragmentation de la société, voire d’une dilution de certains principes fondamentaux. C’est d’ailleurs ce que vient de reconnaître explicitement Manuel Valls dans un discours d’une rare virulence, parlant d’une "déroute morale et civique" dans les quartiers difficiles, voire d’un "contre-modèle de société" fondé sur la domination des femmes, l’homophobie, l’antisémitisme et la radicalisation (voir ici).

Le problème est que, pour une partie de l’opinion, ce constat ne débouche sur aucune réponse claire. L’abstention risque donc très élevée, sans doute supérieure aux 50% de 2010. Il faut dire aussi que le gouvernement n’incite guère à aller voter. Le nouveau découpage des régions semble ne répondre qu’à une logique purement administrative. Ces "méga-régions" ont sans doute du sens dans la compétition européenne, mais ont-elles du sens pour les électeurs ? Comment demander aux électeurs d’aller voter alors que personne ne sait vraiment quel va être le rôle de ces nouvelles régions ? En outre, le gouvernement envoie des messages contradictoires : d’un côté il affirme son intention de relancer la décentralisation, mais de l’autre, il prend des mesures qui semblent aller dans le sens d’une re-centralisation, par exemple en annonçant que les préfets vont se substituer aux maires dans l’attribution des logements sociaux.

Comment expliquez-vous cette défection des électeurs de droite vers le Front national ?

Vincent Tournier : Dans l’électorat de droite, le FN continue d’inquiéter, mais il exerce aussi une forte attraction, et ce pour quatre grandes raisons : les valeurs communes, le contexte électoral, l’évolution du FN et le contexte international.

L’existence de valeurs communes crée évidemment des passerelles. Ces valeurs concernent notamment les questions de société. Par exemple, d’après un sondage SOFRES réalisé au début de l’année, on voit que les électeurs de l’ex-UMP et ceux du FN souhaitent donner plus de pouvoir pour la police, avoir une justice plus sévère contre les délinquants, mieux défendre les valeurs traditionnelles, etc.

Toutefois, il existe aussi d’importantes divergences. Ainsi, par rapport aux sympathisants FN, les sympathisants UMP sont moins préoccupés par le nombre d’immigrés en France ou par la place de l’islam. Un autre point de divergence est la question de l’euro : 18% seulement des sympathisants UMP veulent quitter l’euro, contre 52% au FN. Il  en va de même pour la peine de mort, dont le rétablissement est souhaité par 42% des sympathisants de l’UMP contre 72% pour les sympathisants du FN.

Ces divergences résultent en grande partie des différences dans la composition sociologique des électorats : l’électorat frontiste est plus populaire que l’électorat de la droite traditionnelle, il n’a donc pas exactement les mêmes préoccupations, notamment dans le domaine économique et social. On voit ainsi que les sympathisants de l’UMP souhaitent abroger les 35 heures et l’ISF, ce qui n’est pas le cas des sympathisants du FN.

Cela dit, et c’est la seconde raison qui peut expliquer les passages de l’UMP vers le FN, ces divergences ont tendance à être mises en retrait dans le contexte actuel car la priorité est de battre la gauche tout en envoyant un message aux dirigeants de la droite. D’après un sondage CSA pour Atlantico de mars 2015, 30% des sympathisants de l’UMP estiment ainsi que leur parti a des valeurs communes avec le FN, alors qu’ils n’étaient que 19% à penser cela en juin 2013. De même, la perspective de passer des alliances locales avec le FN a gagné en popularité parmi les électeurs à droite.

Le troisième facteur est l’évolution du FN, avec l’exclusion de Jean-Marie Le Pen, laquelle facilite évidemment une porosité des frontières. D’après les sondages de l’IFOP, 20% des électeurs de droite se disaient prêts à voter FN si Jean-Marie Le Pen venait à quitter le parti. Ce chiffre a manifestement été pris au sérieux par Nicolas Sarkozy puisque, dès le mois d’août dernier, celui-ci a contre-attaqué en donnant une interview assez virulente au magazine Valeurs actuelles, dans laquelle il appelait ses électeurs à ne pas prendre le risque de favoriser la gauche en votant FN.

Enfin, il faut évidemment mentionner le contexte international. Celui-ci est particulièrement anxiogène avec la crise des migrants et la guerre en Syrie. On voit d’ailleurs que plusieurs pays européens connaissent un regain des préoccupations identitaires et nationales : c’est le cas en Europe de l’est, mais aussi des pays d’Europe du nord qui ont jusqu’à présent été vantés pour leur tolérance et leur ouverture.

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