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Réforme des retraites : "le gouvernement devra adapter les paramètres de la retraite pour éviter un déficit cataclysmique"
©Jean-Paul Delevoye. Ludovic MARIN / AFP

Clarté sur les retraites

Réforme des retraites : "le gouvernement devra adapter les paramètres de la retraite pour éviter un déficit cataclysmique"

Le haut commissaire à la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye devrait dévoiler mi-juillet ses propositions au gouvernement pour passer du régime actuel à un régime à points. Mais la réforme pourrait être repoussée, ou même être réduite à un simple changement de paramètres.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico. Le haut commissaire à la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye devrait dévoiler mi-juillet ses propositions au gouvernement pour passer du régime actuel à un régime à points. A termes, la réforme devrait aboutir à la mise en place d'un âge pivot à 64 ans mais aussi à un allongement du nombre de trimestres de cotisation. Pour vous, qu'est ce que cela indique de la trajectoire du gouvernement sur cette question ?

Eric Verhaeghe : Incontestablement, sur la question des retraites, le gouvernement est en train de perdre son angélisme et de tourner la page du lyrisme qui a marqué Emmanuel Macron aux premières heures de la campagne électorale. Très longtemps, le Président a critiqué les réformes "paramétriques", c'est-à-dire l'adaptation régulière du système par répartition à l'allongement de l'espérance de vie. Macron a fabriqué le mythe d'un autre mode de gouvernance où une réforme systémique permettrait d'éviter ces débats réguliers sur l'allongement de la durée de cotisation ou le report de l'âge de départ. Certains lobbies ont nourri cette illusion. C'est le cas des assureurs qui ont, en coulisses et avec le MEDEF, livré une bataille intense pour que l'âge de départ ne soit pas retardé. Pour eux, cette mesure est mauvaise car elle les oblige à augmenter les provisions mathématiques de leurs rentes d'invalidité et a donc un coût important en termes de fonds propres au regard des nouvelles normes européennes en matière de solvabilité. Bref, il a existé un consensus autour du Président pour faire croire que la réforme "systémique", comme on disait, était la solution à tous les problèmes.
 
C'était évidemment un leurre. Changer de système de calcul des rentes ne résout pas le problème mathématique du rapport entre la population qui cotise et la population qui reçoit une rente. C'est le problème de la répartition. Si l'espérance de vie augmente (donc le temps passé à la retraite si vous ne bougez pas l'âge de départ), la dépense pour les retraites augmente aussi. Si la masse salariale qui sert de base au financement des retraites (par le jeu des cotisations) stagne pendant que l'espérance de vie augmente, que votre système soit par points ou pas, vous devez financer une hausse nette de la dépense. Cette réalité rattrape la majorité aujourd'hui: en 2022, le déficit du régime atteindra 10 milliards si les paramètres actuels ne sont pas adaptés. 
 
Il faut donc bien s'y résoudre: les mesures prises par Fillon, par Sarkozy, par Touraine, n'étaient pas si idiotes ni si vieillottes. Après avoir voulu les ringardiser, Macron doit à son tour se résoudre à les prolonger. On ne sait pas encore s'il retardera l'âge de départ, comme Sarkozy l'avait fait, ou s'il allongera la durée de cotisation, comme Touraine l'avait fait. Mais dans tous les cas le gouvernement devra adapter les paramètres de la retraite pour éviter un déficit cataclysmique. Réforme systémique ou pas. 

Globalement quelles sont les chances de voir être reporté cette réforme dans le cadre de la crise sociale qui touche aujourd'hui le pays ? Quelles sont les chances pour que l'on aboutisse à des réformes "qu'à la marge" ?

Depuis plusieurs mois, je soutiens que le gouvernement reportera sa réforme et n'aura pas la capacité politique de la faire passer. Tout indique que mon pronostic devrait se confirmer. Des raisons structurelles expliquent cette situation de blocage. La réforme systémique par points, pour reprendre le jargon du gouvernement, comporte deux difficultés majeures. 
 
Première difficulté, la retraite sera calculée sur la totalité de la retraite et non sur les 25 meilleures années comme aujourd'hui. Cette évolution technique a pour effet de baisser les retraites de tout le monde. Mais elle frappe durement ceux qui ont progressé dans leur vie professionnelle. Auparavant, un ouvrier qui devenait cadre percevait une retraite calculée sur ses années d'encadrement. Désormais, ses débuts modestes seront autant pris en compte que ses années de réussite. En ce sens, cette réforme - et c'est le principal défaut qu'on pouvait lui reprocher - est une réforme bourgeoise, une réforme de l'immobilisme social, qui frappe l'ascenseur social.
 
Deuxième difficulté: cette réforme pénalise les salariés du privé et les entrepreneurs au bénéfice des fonctionnaires. C'est, de mon point de vue, cet obstacle-là qui est le plus difficile à surmonter. Quand un salarié du privé part à la retraite, la rente qu'il perçoit est financée à moitié par son employeur. Lorsque c'est un fonctionnaire, la retraite est financée aux trois quarts par l'employeur. Pour résoudre ce problème, il existe deux solutions simples. Soit on baisse la retraite des fonctionnaires, qui est la conséquence logique des principes d'égalité répétés par le gouvernement, soit on gonfle les cotisations des employeurs privés pour financer les fonctionnaires, ce qui est économiquement suicidaire, mais pourtant à l'étude. Pour preuve, le gouvernement envisage de récupérer les 160 milliards de réserves du privé et d'augmenter les cotisations des indépendants pour financer son futur système.
 
De mon point de vue, cette confiscation nouvelle des moyens du secteur privé au profit du secteur public est socialement explosive et constitue l'obstacle sur lequel butera la réforme. A moins de remettre les Gilets Jaunes dans la rue. C'est pourquoi le gouvernement devrait prudemment reporter sa réforme sans l'abandonner officiellement.     

Comment dès lors conduire une réelle réforme des retraites ?

L'erreur du gouvernement est de vouloir fondre dans un régime unique des systèmes très différents sans dire clairement à l'avance si l'alignement des régimes se fera vers le haut ou vers le bas. Occulter les problèmes n'a jamais permis de les régler. Evidemment, tous les assujettis, tous les cotisants, souhaitent que l'alignement se fasse vers le haut. Mais il est insoutenable pour les finances publiques d'aligner tous les salariés du privé sur le très généreux régime public. Pour mener à bien la réforme des retraites, il faut donc clairement expliquer qu'ils cesseront de partir sur leurs six derniers mois de salaire, mais que leur retraite sera calculée désormais sur la totalité de leur carrière, avec, dans le même temps, un abaissement massif de la valeur du point. 
 
Faute de cette clarté, la réforme obligera le Président à sortir de l'ambiguïté, et comme vous le savez, on ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment. Tout ceci nous rappelle que l'absence de réforme dans la fonction publique est aujourd'hui un obstacle majeur à la modernisation du pays. Si Macron veut piloter une réelle réforme des retraites, il doit assumer un big bang dans la fonction publique. 

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