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©Ludovic MARIN / POOL / AFP

Recrutement des grandes écoles : mais comment expliquer une telle inégalité d’accès après 50 ans d’égalitarisme forcené à l’école ?

Le dernier rapport de l'Institut des politiques publiques (IPP) concernant le recrutement des élèves des grandes écoles et très grandes écoles montre que, malgré les discours sur la vertu de la diversité et quelques démarches en faveur d'une diversification, la sociologie de ces institutions n'a presque pas bougé depuis 15 ans. Un blocage qui paraît d'autant plus choquant lorsque les élites ne brillent ni par leurs réussites économiques, ni par leurs audaces politiques.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico.fr : Le dernier rapport de l'IPP dispose d'un titre interrogeant directement une certaine hypocrisie des grandes écoles : "Quelle ouverture ?", demande-t-il comme pour montrer que malgré les discours officiels, aucun changement visible n'a eu lieu ces quinze dernières années. Quel est l'état actuel du recrutement dans les grandes écoles françaises ? En quoi cela peut-il poser problème ?

Christophe Bouillaud : Le titre exact du dit rapport est « Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000? ». Il ne dit pas qu’il n’y a eu aucun changement, mais qu’en dépit de quelques politiques publiques pour ouvrir socialement les filières,  les changements observés sont très faibles. Dit grossièrement, le constat d’une très forte sélectivité sociale et territoriale de l’accès aux grandes écoles reste vrai – un fait bien établi par la sociologie de l’éducation depuis des décennies -  et la sélection de genre par filière, avec une sous-représentation des filles dans les écoles d’ingénieurs, reste vraie – là encore un fait bien établi par la sociologie de l’éducation. Les étudiants et élèves des grandes écoles françaises, qu’ils soient sélectionnés directement après le baccalauréat ou bien après une CPGE (Classe préparatoire aux grandes écoles), sont pour la plupart à la fois des très bons élèves dans toute leur scolarité précédente et des élèves de milieux privilégiés ou très privilégiés, socialement ou territorialement.  Le rapport distingue, me semble-t-il, deux points où la sélection sociale (au-delà même de la performance scolaire) opère à plein : soit à travers l’accès très différencié selon le groupe social d’origine aux CPGE et plus encore aux « bonnes CPGE », qui dépend elle-même de la fréquentation préalable d’un « bon lycée », soit à travers  la capacité de la famille du jeune à financer des études dans des filières recrutant au niveau BAC ou Bac+1 aux frais de scolarité très importants.

Ce genre de constat, très classique, peut poser problème de trois points de vue au moins si l’on vise un fonctionnement aussi dynamique et juste que possible de la société française.

D’une part, toute une série d’élèves, qui auraient eu le niveau scolaire et intellectuel pour suivre un cursus de « Grande école », se censurent, parfois même le savoir, dans leurs légitimes ambitions. Pour la collectivité, c’est une perte de talents, d’intelligence. La méritocratie envisagée de ce point de vue suppose de repérer les meilleurs esprits pour les former au mieux afin qu’ils trouvent un travail et  gagnent bien leur vie certes, mais surtout qu’ils servent ainsi le bonheur collectif. Cette première idée, que les Etats modernes reprennent  pour partie à l’Eglise catholique post-Tridentine, repose sur l’idée que les personnes disposant vraiment en eux de talents sont en fait une denrée rare qu’il faut savoir trouver dans tous les recoins de la société, même les plus inattendus.

D’autre part, du point de vue des individus concernés, des jeunes, la méritocratie suppose une compétition pour les meilleurs études, qui repose sur des critères intrinsèques de performance intellectuelle et non sur le fait par exemple d’être né dans un bon milieu social, dans la bonne région (en l’occurrence surtout Paris et sa région), et d’avoir l’identité de genre correspondant aux filières les plus rémunératrices ou les plus portées par l’Etat. Il s’agit d’avoir ainsi une compétition la plus juste possible, dont alors les résultats seront d’autant plus légitimes pour tous. En effet, s’il apparaissait que 100% des élèves des « Grandes écoles » avaient pour vertu principale d’être des « fils/filles de » né/e/s dans la capitale, la légitimité intellectuelle de ces titres s’écroulerait, ou alors il faudrait en revenir au strict principe où l’hérédité fait l’homme. A ce qui faisait la noblesse d’Ancien Régime : « mes ancêtres ont participé à la prise de Jérusalem, donc je suis une personne de haute valeur ».

En outre, à ces deux arguments, celui du vivier des intelligences et celui de la justice de la compétition pour ces études considérées comme les meilleures, peut s’ajouter un troisième argument : il faut que ceux qui vont être amené à diriger la société aient des provenances sociales et géographiques aussi différenciées que ne l’est la société elle-même, parce qu’ils pourront comprendre ainsi tous les aspects de cette société. Ce troisième argument peut se jouer sur beaucoup de dimensions : territoriales, religieuses, ethniques, linguistiques, etc. De fait, en France, comme le montre cette étude, la région parisienne se taille une part disproportionnée parmi ces élites des « Grandes écoles », ce qui ne promeut peut-être pas une vision très large de la France dans son ensemble.

La faible diversité dans le recrutement pointé par ce rapport peut-elle aussi s'expliquer par des facteurs idéologiques et des formes de cooptation par affinités ?

Au niveau où travaille ce rapport, l’entrée dans les « Grandes écoles », il n’y a pas de données sur ce point. Simplement, les auteurs du rapport cernent bien le fait que faire une « Grande école » dépend souvent du fait d’avoir fait un « bon lycée », et que  ce parcours réussi dépend largement d’un niveau de l’information de la famille sur ces filières. Je ne crois pas qu’on puisse parler de facteurs idéologiques, simplement de différences d’informations et de moyens, et aussi bien sûr de lieu d’habitation, selon le milieu social. De même pour le fait d’avoir de l’argent à consacrer au financement des études très coûteuses de ses enfants.

Par contre, au sortir de ces « Grandes Ecoles », elles-mêmes très hiérarchisées, différenciées, il me semble assez évident qu’il existe le poids éventuel des réseaux familiaux ou amicaux dans la découverte d’un très bon poste. Par ailleurs, les recruteurs au sortir de ces écoles ne sont pas indifférents aux orientations idéologiques des élèves qui peuvent apparaitre comme les plus en conformité avec les leurs.

L'incertitude actuelle concernant l'emploi peut-elle permettre d'expliquer en partie cette hausse de la compétition pour les places dans les meilleures écoles ? L'idéal méritocratique n'est-il pas finalement devenu un problème en créant des inégalités énormes dans les possibilités d'investissements pour la scolarité de son enfant ?

Bien sûr, plus le marché de l’emploi devient compétitif, y compris pour les « héritiers » des classes supérieures, plus les parents de ces dernières et aussi les jeunes vont investir dans cette compétition. L’étude de l’IPP semble d’ailleurs montrer une difficulté légèrement accrue pour les élèves issus des classes supérieures à accéder aux « Grandes écoles ». Comme ils sont de plus en plus nombreux (par le simple fait qu’il y a en France de plus en plus de membres des classes supérieures en âge d’avoir des enfants) à être issus de ces classes supérieures, leurs chances individuelles diminuent légèrement, même s’ils continuent collectivement à dominer de loin le terrain.

La compétition en quelque sorte se durcit pour tout le monde. Mais il ne s’agit pas là d’un problème de méritocratie au sens strict, mais celui d’un marché de l’emploi qui parait durablement déprimé. Et, paradoxalement, si ce marché de l’emploi est durablement déprimé, c’est parce que les élites économiques, sociales et politiques en place n’ont pas réussi depuis les années 1970 à découvrir une voie de sortie du marasme dont elles sont sans doute largement responsables. Donc c’est moins la méritocratie en soi qui est un problème, que le fait que les élites en place qui se targuent d’avoir été sélectionnées de manière méritocratique (quoi de plus méritocratique que l’ENA ou l’Inspection des Finances ?) ne savent pas (ou ne veulent pas ?)  nous sortir du chômage de masse.

Doit-on déduire de ces résultats décevants que les procédures d'ouverture sociale mises en avant dans les médias sont globalement des échecs ?

L’étude souligne que les procédures d’ouverture sociale sont trop limitées dans leur ampleur pour avoir un effet majeur sur les statistiques qu’ils étudient à l’échelle de toutes les grandes écoles françaises. Cela ne sert pas à rien au niveau d’une grande école particulière, mais cela ne sert pas à grand-chose en prenant une vue d’ensemble. Ils proposent donc d’autres solutions, reposant beaucoup sur un mixte entre meilleure information et meilleur financement des possibles candidats aux Grandes écoles, plutôt que sur des procédures ad hoc pour certains publics. L’idée est intéressante.

En dehors des aspects évoqués dans cette étude, il faut aussi souligner que, pour l’instant, les programmes d’ouverture sociale, en particulier ceux de Science Po Paris, n’ont pas changé la nature même de l’orientation intellectuelle et politique de nos élites. Il est peut-être trop tôt pour voir émerger quelque chose de ce point de vue. Mais il faut se souvenir aussi que ce sont les responsables en place qui cooptent les futures élites du pays. Leurs choix ne sont visiblement pas nécessairement très éclairés.

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