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Reconfiner l’Île-de-France ? L’aveu d’un énorme renoncement face à l’épidémie
©Ali AL-DAHER / AFP

Énième vague

Reconfiner l’Île-de-France ? L’aveu d’un énorme renoncement face à l’épidémie

Un an après la flambée de l'épidémie dans le pays, nous sommes toujours face à la même problématique.

Eric Verhaeghe

Eric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968

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Jérôme Marty

Jérôme Marty

Président de l'Union française pour une médecine libre, Jérôme Marty, est médecin généraliste et gériatre à Fronton, près de Toulouse.

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Atlantico.fr : Le gouvernement envisage finalement l’hypothèse d’un reconfinement de l’Île-de-France, éventuellement strict. Ils voulaient jusqu’à présent à tout prix l’éviter. Est-ce un aveu d’échec du gouvernement ?

Dr Jérôme Marty : Oui c’est clairement un aveu d’échec d’une politique trop attentiste. Nous avons mis en place un couvre-feu à 18 heures pour éviter d’en arriver là en prévenant qu’on allait surveiller et éventuellement prendre des mesures. Force est de constater qu’il n’a pas été efficace et qu’on a surveillé trop longtemps. Nous sommes maintenant pris à la gorge par le virus qui s’est développé. Les taux de circulations sont supérieurs à ceux de fin novembre et on est dans une course perdue d’avance, sauf à confiner. Là on va déplacer des malades, ce qui n’est pas une bonne chose. On va le faire car l’objectif c’est que les services ne soient pas dépassés. Mais il ne faut pas mettre en place une usine à malade. Il faut éviter le plus de monde possible en réanimation. On a de nombreux gens dans ces services et leur âge diminue, c’est un fait nouveau. C’est peut-être un corolaire de la campagne de vaccination que l’on mène mais ce n’est pas en adéquation avec la campagne telle qu’on devrait la mener, avec une vaccination rapide des jeunes également.

Atlantico.fr : Les services de réanimation semblent saturer en Île-de-France poussant le gouvernement à déplacer des patients vers d’autres régions et à envisager un confinement. N’y a-t-il pas une façon de mieux organiser la prise en charge des malades dans les hôpitaux afin de ne pas en arriver là ? Nos hôpitaux sont-ils si saturés qu’on ne le dit ?

Eric Verhaegue : Sur ce point, on ne peut que répondre modestement, dans l'urgence, car il vient un moment où il est trop tard pour la préparer. Et l'on peut ajouter que l'ARS d'Ile-de-France n'est pas la pire, dans la mesure où l'ordre de préparer la conversion de lits non-COVID en lits COVID a été donné dès la mi-février, avec mise en pratique dès le 18 février. Le directeur de l'ARS d'Ile-de-France a par ailleurs ordonné d'importantes déprogrammations d'opérations ordinaires il y a quelques jours et de nouvelles conversions de lits, en mobilisant aussi ceux du secteur privé. 

On peut donc dire que l'administration hospitalière en Ile-de-France ne démérite pas, ce qui ne fut pas le cas partout au moment du premier confinement où, l'on s'en souvient, certains lits privés étaient vides mais des malades étaient envoyés dans d'autres régions. 

Tout le sujet qui se pose en ce moment est celui de la complication des cas pour les plus jeunes, qui remet en question les stratégies et les chiffres connus jusqu'ici. Globalement, au niveau national, les hospitalisations diminuent, mais les admissions en réanimation augmentent. Cela signifie que les variants, qui deviennent majoritaires, produisent moins de cas graves de COVID, mais que les complications lorsqu'elles arrivent, sont plus graves qu'avant et nécessitent plus souvent un passage en réanimation.

Le nombre de morts diminue également : cela signifie que les traitements administrés en réanimation sont efficaces. Mais ils mobilisent plus l'hôpital. 

La seule stratégie efficace pour contrer ce phénomène tient évidemment à la réservation temporaire de tous les lits de réanimation pour le COVID, ce qui constitue un inconvénient pour la santé publique, puisque cela prive de capacité de réactions pour les autres pathologies. On peut aussi envisager de convertir en urgence un maximum de lits de soins intensifs. Sur tous ces points, la bureaucratie sanitaire donne peu d'information sur les mesures qu'elle met en place. C'est dommageable car elle se prive d'une communication rassurante pour le public sur la capacité d'adaptation de l'hôpital public, information nécessaire dont les Français ont besoin pour avoir confiance dans leur système de santé. 

J'irais même plus loin en considérant qu'une grande mission de santé publique fait défaut aujourd'hui : celle de l'explication au public des mesures prises en détail pour faire face à la crise. Peu de Français savent que l'hôpital public parvient à s'adapter efficacement à la crise sanitaire. C'est dommage.

Atlantico.fr : Les réanimations sont à un niveau élevé, en particulier en Île-de-France, pourrait-on augmenter facilement la capacité d’accueil ?

Dr Jérôme Marty : Oui on peut. D’abord il faut savoir si les services de soin privés ont été mis à contribution ou non. On a vécu une période où ils ont été mis à contribution très tardivement. Pourtant l’une des particularités de la France est son tissu sanitaire privé fort. J’ose espérer que c’est en marche car si ce n’est pas le cas cela pose un immense problème au niveau des leçons de la crise. La fédération des hôpitaux privés représente autour de 1000 et 2.000 lits. 

Nous avons plus de lits en réanimation, mais c’est toujours en lien avec des déprogrammations. Au départ, elle se font sur de la chirurgie programmée, par essence non urgente, qui peut être repoussée. Mais plus il faut déprogrammer plus cela va concerner des opérations plus dangereuses. Il est possible alors de monter jusqu’à 10.000 ou 11.000 lits, soit quasiment le double de ce qu’on a habituellement. Mais le but n’est pas là. Cela voudrait dire que l’on se satisferait de 3.000 réanimations de plus ? On ne peut pas perdre toute humanité.

Atlantico.fr :  Comment pourrait-on agir en amont pour éviter d'être confrontés à ce problème ?

Eric Verhaegue : Entendons-nous d'abord sur le problème dont il s'agit. Le coronavirus pose le problème de la capacité de réaction de l'hôpital public face à une pandémie inconnue contre laquelle il n'existe, lorsqu'elle survient, aucun vaccin ni aucun traitement reconnu unanimement comme efficace et facilement disponible. 

Je sais qu'il existe, dans pas mal de secteurs de l'opinion, la croyance magique, naïve, selon laquelle on peut tout prévoir et maîtriser tous les risques dans la vie. Personnellement, je n'y crois pas, et plutôt que de vouloir tout maîtriser, il me semble plus utile d'apprendre à réagir en cas d'imprévu. Sur ce point, redisons-le, il y a des intelligences individuelles ou locales qui l'ont fait tout au long de la crise, mais la bureaucratie qui nous coûte les yeux de la tête a souvent produit une immense bêtise collective que personne n'a sanctionné. C'est dommage.

D'une certaine façon, une crise sanitaire doit se gérer comme n'importe quelle autre crise. Deux règles sont à suivre, qui sont fondamentales : la première est de laisser l'initiative individuelle s'exprimer et de décentraliser les processus de décision, la seconde est de garantir une communication permanente entre tous les décideurs pour permettre leur coordination constante. 

Sur ces deux points, la névrose de contrôle des bureaucrates, qui se savent inutiles et ont donc besoin de justifier leur emploi par une emprise et une confiscation constante des initiatives a montré tout ce qu'il ne fallait pas faire. La campagne de vaccination en donne encore un exemple : l'Etat a voulu en faire sa chose, et la France est lanterne rouge de l'opération. Comme l'Etat a tout misé sur Sanofi pour la production d'un vaccin, ce qui amène la France à être le seul pays membre permanent du Conseil de sécurité à n'avoir pas son vaccin.

S'agissant des lits hospitaliers, il faut laisser, au niveau local, les hôpitaux s'organiser pour adapter leur offre aux besoins du moment. Cela suppose beaucoup de déconcentration dans les décisions, qui sont aujourd'hui souvent confisquées par des agences régionales de santé dont l'action consiste essentiellement à contrôler et non à faire. Il faut avoir, en amont, des stratégies locales de coopération entre établissements pour optimiser l'offre en temps de crise. 

Sur le fond, les pics épidémiques qui ont mis l'hôpital public en difficulté n'ont pas duré plus de deux ou trois semaines. Il faut donc être capable de laisser les hôpitaux gérer au plus près du terrain, sans complication bureaucratique, des pics très temporaires. Souvenez-vous que, dans le Ségur de la Santé, la question de la décentralisation des décisions devait être abordée. 

Véran, le praticien hospitalier jacobin et centralisateur, s'est empressé de refermer le couvercle sur ce dossier. 

Atlantico.fr : S’il l’on ne voulait pas reconfiner, ne fallait-il pas au moins mettre une place une meilleure stratégie de test, traçage, etc. ?

Dr Jérôme Marty : C’est une évidence. Il ne faut pas rester au milieu du gué. Nous devons mettre le paquet en termes de réactivité et de prévention, ce qui est l’option zéro Covid. On a une surveillance très précise des territoires, on ouvre ceux où il n’y a pas de circulation du virus et à la moindre apparition de cas, on ferme immédiatement à échelle réduite. On écarte les gens, on les isole réellement, avec un vrai backward tracing pour écarter les supercontaminateurs. Parallèlement à ça, on va traiter l’air intérieur avec des détecteurs de CO2 et des ouvertures pour récréer les conditions de l’extérieur. Et, il faut une politique de test et de vaccination digne de ce nom. 

Les points positifs à souligner, c’est qu’on a multiplié les capacités de test, ils sont mal utilisés mais c’est une bonne chose. On a appris à mieux appréhender cette pathologie, ces modes de contamination et de transmission. On a également appris à mieux réagir sur la médication, notamment en réanimation, donc on sait mieux traiter cette pathologie. Mais si l’on regarde la crise des masques, la politique de tests à ses débuts, la campagne vaccinale telle qu’est a été lancée, force est de constater que nous ne sommes pas efficaces. Les médecins, infirmières et personnels de soin se donnent à fond mais derrière cela ne suite pas. Après deux mois et demi, il nous reste 65 % des patients de 75 ans à vacciner, alors même qu’on a commencé par eux. Certes on a vacciné 89 % des patients en maisons de retraite, c’est une bonne chose, mais ce n’est que 8,8 % des personnages âgées. Le ministre nous parle des 760.000 doses qui doivent arriver pour les médecins généralistes, mais ce sont celles que l’on doit recevoir depuis le début. Parallèlement, le gouvernement est tenu par les laboratoires et la demande internationale. AstraZeneca ne va pouvoir livrer que la moitié de ce qui était prévu, Moderna avait déjà annoncé qu’il livrait moins que prévu, Pfizer a baissé ses flacons, etc. Il faudrait savoir quelle est la solidité des contrats européens. Le gouvernement nous dit ‘on va peut-être confiner mais on va encore attendre’. Encore une fois, nous n’avons pas d’horizon. 

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