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Le pape François s'entretient avec le prêtre Federico Lombardi lors de l'ouverture d'un sommet mondial sur la protection de l'enfance pour des réflexions sur la crise des abus sexuels au sein de l'Église catholique, le 21 février 2019 au Vatican.
Le pape François s'entretient avec le prêtre Federico Lombardi lors de l'ouverture d'un sommet mondial sur la protection de l'enfance pour des réflexions sur la crise des abus sexuels au sein de l'Église catholique, le 21 février 2019 au Vatican.
©VINCENZO PINTO / PISCINE / AFP

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Rapport Sauvé sur les abus sexuels : les victimes ont fait bouger l’Eglise mais il serait injuste de ne pas voir que le travail avait été lancé il y a longtemps

La commission sur les abus sexuels dans l’Eglise rendra public son rapport ce mardi 5 octobre, après trois ans d’enquête. Le président de la commission, Jean-Marc Sauvé, fait état de 3.000 prêtres et religieux coupables d’agressions sexuelles sur des mineurs ou des personnes vulnérables en l'espace de 70 ans. Benoit XVI avait déjà commencé à agir sur le sujet il y a de nombreuses années.

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Le rapport Sauvé sur les abus sexuels dans l’Eglise doit paraître ce mardi. Que faut-il en attendre ?

Bernard Lecomte : Ce rapport, commandé par la Conférence des évêques de France en 2018, est une importante étape dans un long processus de vérité. C’est une étude sérieuse, honnête, fouillée, inédite, sur la réalité – factuelle, humaine, sociologique – du scandale des prêtres pédophiles dans l’Eglise de France depuis 70 ans. Il vient compléter nombre d’études internationales sur le sujet, comme celle du sociologue américain Philip Jenkins, ou celle du John Jay College de New York. Ce qu’on peut en attendre : d’abord, un progrès dans la connaissance des faits ; ensuite, une meilleure approche du drame vécu par les victimes ; enfin, des préconisations pour que de tels affaires ne se reproduisent plus jamais, ni dans l’Eglise ni ailleurs.

La question de la pédophilie dans l’Eglise n’est pas nouvelle, Benoit XVI a notamment commencé à agir sur le sujet. A quel point l’Eglise s’est-elle emparée de ce sujet par le passé ?

Il ne faudrait pas croire que l’Eglise découvre le sujet, en effet ! Voilà vingt ans que le cardinal Ratzinger, au printemps 2001, a convaincu le pape Jean-Paul II – contre l’avis de la majorité des cardinaux de la Curie – qu’il fallait réagir aux scandales pédophiles révélés par les affaires Groer (Autriche), Paetz (Pologne), Bissey (France), Law (USA), etc. Jusqu’alors, l’Eglise catholique traitait ces affaires comme toutes les autres organisations humaines – écoles, lycées, clubs sportifs, chorales d’enfants, camps de vacances – où des adultes côtoient des mineurs : en interne ! A chaque fois, on protégeait l’institution, on étouffait le scandale, on déplaçait discrètement le coupable, on appliquait la règle du secret…

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En avril 2002, contre l’avis des cardinaux Sodano, Ré et autres Castrillon-Hoyos, le vieux pape polonais a convoqué à Rome les évêques américains pour les inciter à régler le problème par la « tolérance zéro ». A la même époque, les évêques français, par exemple, ont largement diffusé à 100.000 exemplaires un opuscule intitulé « Lutter contre la pédophilie ». Après son élection en 2005, le pape Benoît XVI a poursuivi le travail, assisté d’un formidable enquêteur, le prêtre maltais Charles Scicluna. Il a notamment réuni un important colloque international en janvier 2012, interrogeant les psychiatres et les juristes sur tous les aspects du sujet, du plus sordide au plus pragmatique : qu’est-ce qui relève du délit ou du crime ; la pédophilie englobe-t-elle les adolescents ; est-il possible de soigner un pédophile ? Jamais on n’avait posé le problème de façon aussi large.

Comment expliquer que pendant le pontificat du Pape François, on eut le sentiment de repartir de zéro ?

Parce qu’un nouvel acteur est apparu sur la scène : les victimes ! Les films Spotlight et Grâce à Dieu, comme le procès du cardinal Barbarin, ont montré comment la parole des victimes a déplacé le cœur du sujet. La réflexion ne porte plus désormais sur les prêtres pédophiles, mais sur les enfants qu’ils ont traumatisés et sur les évêques qui ne les ont pas dénoncés. Le pape François a dû, en effet, tout reprendre à zéro. On se rappelle la réunion internationale de février 2019, à Rome, où l’on a enregistré des progrès sensibles sur le plan de la reconnaissance des victimes, de l’évolution du droit canonique et de la prise en compte du fonctionnement hiérarchique de l’Eglise – le fameux « cléricalisme » dénoncé par le pape en personne –  dans la lutte contre l’omerta couvrant ces crimes. On a d’ailleurs compris, à cette occasion, que la question se posait de façon particulièrement cruciale dans les pays catholiques du tiers-monde, notamment en Afrique et en Amérique latine…

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Dans une période déjà complexe pour l’Eglise, à quel point ce nouveau rapport peut-il être salutaire ou dommageable?

Dommageable, à court terme, bien sûr, parce que l’Eglise catholique, en Occident, est déjà en fort déclin, et que son image en est dramatiquement dégradée, comme l’illustre l’inflation des superlatifs de la presse : « cataclysme », « déflagration », « séisme », etc.  Salutaire, aussi, parce que la vérité – le pape et les évêques le répètent à l’envi – est le seul moyen de progresser, quoi qu’il en coûte ! Encore faut-il distinguer l’impact du rapport Sauvé dans la société et dans l’Eglise elle-même. Ainsi, il faut espérer que la société française toute entière bénéficie de tout ce travail pour traquer les prédateurs sexuels qui restent nombreux dans d’autres secteurs comme les familles elles-mêmes, ou, par exemple, dans les clubs sportifs. Quant aux catholiques, ils seront naturellement horrifiés des conséquences de ces crimes sur les milliers de victimes qui ont témoigné devant la commission Sauvé. Mais ils seront peut-être aussi soulagés – tout étant relatif, bien sûr – de constater que la proportion des prêtres coupables d’abus sexuels sur mineurs, en France, est globalement inférieure à 3 % (ce qui signifie que 97 % d’entre eux ne le sont pas), que la grande majorité de tous ces crimes datent d’il y a 40 ans ou plus (la plupart des coupables sont morts), et que l’Eglise, ces dernières années, a d’ores et déjà multiplié les moyens intellectuels, juridiques et humains pour prévenir, déceler, juger et régler ce type d’affaires insupportables. N’oublions jamais, enfin, que les hommes et les femmes de foi, prêtres ou laïcs, ont aussi des ressources spirituelles qui les poussent à corriger sans cesse, avec une confiance qui leur est propre, les plus insignes faiblesses humaines...

Bernard Lecomte, Auteur de Tous les secrets du Vatican (Perrin, 2019)

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