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Jean-Luc Melenchon salue ses militants à la fin de son meeting de campagne à Lille, le 5 avril 2022.
Jean-Luc Melenchon salue ses militants à la fin de son meeting de campagne à Lille, le 5 avril 2022.
©Emmanuel DUNAND / AFP

Election présidentielle

Radioscopie du programme économique et social de Jean-Luc Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon souhaite mettre en avant une « société d'entraide ». Le projet du candidat de La France Insoumise doit permettre de convoquer une assemblée constituante pour une VIe République plus parlementaire et participative, de planifier la « bifurcation écologique », et de décréter des mesures d'« urgence sociale ».

Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Jean-Luc Mélenchon se présente pour la troisième fois à l’élection présidentielle – comme Marine Le Pen - et est une personnalité politique majeure de la dernière décennie liée notamment pas mais seulement à des qualités tribuniciennes exceptionnelles.

A quelques jours, du premier tour il est ainsi solidement installé à la troisième place des 2 sondages rollling derrière le président sortant Emmanuel Macron et Marine Le Pen, avec trois voire quatre fois plus de voix que le candidat de gauche suivant Yannick Jadot, ceci en dépit de la perte du soutien du parti communiste cette année derrière Fabien Roussel.

Compte-tenu de ces trois candidatures successives de Jean-Luc Mélenchon, il est instructif d’analyser l’évolution de son programme économique et social, ce qui est proposé dans la présente contribution en comparant les points de stabilité et de modification des programmes 2012, 2017 et 2022 comme cela a été fait concernant Marine Le Pen dans une récente contribution.

2012 : le candidat du Front de Gauche

En 2012 Jean-Luc Mélenchon est le candidat de Front de gauche (FDG), confédération politique constituée en 2009 principalement par le parti de gauche, qu’il a fondé en 2008 après son départ du parti socialiste, et par le parti communiste. Il arrive à la quatrième place du premier tour (4 millions de voix, 11,1 % des suffrages exprimés et 8,5 % des électeurs inscrits) derrière François Hollande, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

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Le programme économique et social de Jean-Luc Mélenchon est synthétisé dans le document « l’humain d’abord ». du FDG d’emblée dans une opposition frontale aux politiques de discipline budgétaire et de maîtrise des dépenses publiques qui font alors l’actualité à l’heure de la crise de la zone euro et des turbulences grecques.

Il est indiqué que le déficit et la dette publics résultent principalement d’une part des « cadeaux » et autres exonérations fiscales et sociales en faveur de la « caste la plus riche » de la population et d’autre part des charges d’intérêts payés aux intermédiaires et autres spéculateurs financiers : « la dette de tous fait la rente de quelques-uns ». Est totalement écarté le lien entre la dette et les coûts de fonctionnement du service public ou les politiques de redistribution sociale. Une thèse de nature complotisto-machiavélique est même envisagée : la dette constituerait à la fois une invention visant à imposer une politique économique et sociale de rigueur et en même temps une source de profit maléfique.

Concernant l’Europe et la zone euro, à la différence de Marine Le Pen à l’époque, Jean-Luc Mélenchon ne se présente pas comme anti-européen mais exige une réorientation fondamentale de la politique européenne, un « nouveau Pacte européen de progrès social et de co-développement » qui déploierait au niveau européen les conceptions qui sont les siennes pour l’Hexagone : refus de l’Europe comme territoire de concurrence fiscale et sociale et zone de libre-échange menaçant « les droits sociaux conquis par les luttes démocratiques et ouvrières des derniers siècles », refus de la gouvernance bureaucratique et libérale bruxelloise.

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Jean-Luc Mélenchon et le FDG ne sont pas favorables à la suppression de l’euro mais proposent une « autre utilisation de l’euro », en opposition frontale au projet de traité budgétaire européen, « traité d’austérité » européen qui sera signé fin 2012 ce qui permet des « recommandations » économiques et budgétaires de la Commission qui sont autant de diktats. Le candidat et sont partis demandent une réforme complète de la BCE qui doit perdre son indépendance, être « mise sous contrôle » « vis-à-vis des instances démocratiques nationales et européennes », abandonner la seule « lutte obsessionnelle contre l’inflation et être mise au service de « l’emploi, la formation et les services publics, en ayant pour objectif de répondre aux besoins humains et à ceux de la planète », financer directement les biens et services publics en rupture totale avec les règles d’alors de la BCE règles dont on rappelle qu’elles  seront amodiées durant l’été 2012 par Mario Draghi via le « whatever it takes ».

Pour Jean-Luc Mélenchon les dépenses publiques sont à la base des services publics et de la justice sociale. Ces dépenses ne peuvent être réduites et doivent au contraire être augmentées car elles sont à la base de sa conception de la « société du bien vivre ». D’où un refus absolu du « détricotage brutal les acquis sociaux issus de la Libération et des luttes populaires » et du « démantèlement » des services publics et de la protection sociale. Le programme 2012 prévoit donc des augmentations massives de dépenses publiques : rétablissement de la retraite à 60 ans à taux plein, indexation des minimas sociaux sur le SMIC, recrutement d’emplois publics (enseignement, santé, justice, police…), titularisation des « 800 000 précaires de la fonction publique », augmentation des moyens de multiples ministères et politiques publiques.

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La seule véritable économie assumée concerne les aides aux entreprises, considérées comme autant de « cadeaux fiscaux et sociaux » : toute aide à une entreprise devant être conditionnée à « une contrepartie sociale et environnementale contraignante ». En réaction avec la RGPP du quinquennat Sarkozy le FDG rejette en bloc toute les démarches managériales « inefficaces et cruelles » visant « à introduire la logique privée au détriment de l’intérêt général » et le « refus de l’exigence aveugle de l’équilibre budgétaire et la fermeture de services jugés non rentables » et leur remplacement par des « critères d’efficacité sociale établis démocratiquement en lieu et place de critères marchands ».

Cette posture anti-entreprise dont on verra qu’elle est une constate de Jean-Luc Mélenchon conduit à faire passer l’essentiel de l’effort fiscal sur les entreprises, à honnir en miroir les impôts sur les personnes et notamment la TVA, et placer d’importants espoirs dans une lutte efficace contre l’évasion et la fraude fiscales avec une proposition de « loi anti-évasion fiscale permettra l’imposition des revenus des Français à l’étranger ».

2017 : le candidat de la France Insoumise

En 2017 Jean-Luc Mélenchon a substitué la France Insoumise (LFI) au parti de gauche et constitue le pôle de rassemblement de la gauche hors partis socialiste et écologiste, avec comme en 2012 le soutien du parti communiste. Jean-Luc Mélenchon, grand bénéficiaire de l’effondrement du PS, termine quatrième du premier tour (7,1 millions de voix,19.58 % des exprimés et 14.84 % des inscrits avec une progression majeure : trois millions de voix de plus qu’en 2012, trois fois plus de voix que le candidat socialiste Benoit Hamon, et surtout seulement 600 000 voix manquantes pour l’accès au second tour à comparer avec un débours de près de 6 millions de voix en 2012.

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Une première différence entre les programmes 2012 et 2017 de Jean-Luc Mélenchon tient à ce que la question monétaire soit beaucoup moins évoquée, en lien avec la mise en place par la BCE de mesures de quantitative easing à compter de mi 2012. Le programme se limite donc à demander la réalisation d’un audit citoyen de la dette publique et à faire racheter la dette publique par la Banque centrale.

Les différences sont beaucoup plus modérées sur le reste du programme économique et social avec une forte insistance sur un contrôle fort de l’Etat sur l’économie via des nationalisations multiples, un pôle bancaire public, le droit de réquisition des « entreprises d’intérêt général » par l’Etat, la limitation stricte des licenciements. En miroir on retrouve une posture très anti-entreprises et secteur privé via notamment et comme en 2012 la totale « remise à plat » des aides publiques et exonérations dont disposent les entreprises,

Le chapitre droit sociaux est particulièrement riche :

  • salaire minimum à 1 326 euros pour 35 heures et écart maximal de 1 à 20 entre salarie le plus bas et salaire le plus haut dans l’entreprise ;
  • retraite à 60 ans et revalorisation des pensions ;
  • instauration d’une 6ème semaine de congés payés et l’orientation vers la semaine de quatre jours ;
  • renforcement des garanties chômage en assurant la continuité du revenu en cas de perte d'emploi dans le cadre d'une Sécurité sociale professionnelle et l’institution d’un « droit opposable à l’emploi » en faisant de l'État l'employeur de tous en dernier ressort ;
  • de multiples instruments de lutte contre la pauvreté : « plan personnalisé contre la pauvreté », « garantie dignité », objectif zéro sans abri, gratuité des quantités d’eau et d’énergie nécessaires à une vie digne, etc. etc. etc.

Le volet fiscal du programme de Jean-Luc Mélenchon combine comme un 2012 la volonté de baisser la TVA et un bouquet d’augmentation pour les revenus et patrimoines trop élevés : 14 tranches pour l’impôt sur le revenu, augmentation des droits de succession, renforcement de l’ISF, fiscalisation des Français résidant à l’étranger, suppression des dispositifs des dirigeants d’entreprises (parachutes dorés, retraites chapeau, stock options).

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La grande novation du programme de 2017 concernant les questions environnementales et climatiques avec par exemple la sortie du nucléaire et du diesel ou l’arrêt de Notre Dame des Landes ou l’incrimination pénale d’écocide. Tout cela sera fortement développé dans le programme de 2022.

2022 : le candidat de l’Union populaire

Le programme économique et social de 2022 constitue principalement une actualisation de celui de 2017 aux circonstances du moment. On peut ainsi citer :

  • le blocage du prix des produits de première nécessité et notamment de l’énergie afin de lutter contre la résurgence de l'inflation ;
  • un important programme de nationalisations ;
  • la constitution d’un monopole de la Sécurité social sur le marché de la santé ;
  • la réquisition de tous les logements vacants ;
  • la suppression de la plupart des aides aux entreprises et notamment le CICE ;
  • 14 tranches pour l’impôt sur le revenu avec une tranche à 90 % pour les revenus supérieurs à 400 000 euros ;
  • 100 % de taxation des héritages supérieurs à 12 millions d’euros ;
  • le SMIC à 1 400 euros nets, la 6ème semaine de congés payés et le passage aux 32 heures ;
  • la retraite à 60 ans avec garantie de retraite au SMIC pour tout cotisant ayant 40 annuités ;
  • la « garantie d’autonomie » à 1 063 euros permettant à ce que le revenu mensuel de chacun atteigne le seuil de pauvreté notamment pour les jeunes détachés du foyer fiscal parental ;
  • un quota maximal de 5 % de contrats précaires pour les grandes entreprises et de 10 % pour les autres ;
  • l’indemnisation des demandeurs d’emploi dès le premier jour ;
  • le recrutement de 160 000 enseignants et la titularisation des 800 000 contractuels de la fonction publique.

Les choix environnementaux et climatiques du programme de 2017 sont réaffirmés et même renforcés avec inscription dans la Constitution du principe de « la règle verte », selon laquelle on ne prélève pas davantage à la nature qu'elle n'est en état de reconstituer. La sortie du nucléaire est planifiée avec passage à 100 % d'énergies renouvelables en 2050 grâce à un plan de 200 milliards d'euros d'investissements pour sortir des énergies fossiles. On interdit aussi les fermes-usines et on garantit une distance maximale (de quinze à trente minutes, en voiture ou en transport collectif) entre tout lieu d'habitation et les services publics essentiels (école, gare, hôpital, bureau de poste).

Ce programme induit effectivement des dépenses massives qui ont vocation à être financés par l’augmentation des prélèvements sur les entreprises et les « hauts revenus » mais également par la transformation de la dette française en dette perpétuelle par la BCE.

Stabilités, changements et rationnel électoral du Chavez hexagonal

Il y a des nombreux éléments de stabilité dans le programme de Jean-Luc Mélenchon depuis 2012. Tous ses programmes fleurent bon la nostalgie du Conseil National de la Résistance – ravivé en 2010 par l’énorme succès d’Indignez-vous ! de feu Stéphane Hessel – et les programmes de gauche de 1981 (nationalisations, retraite à 60 ans) et de 1997 (35 heures). Le rationnel est l’apparente conviction qu’il n’y a aucun salut hors l’Etat et les services publics pour la satisfaction des besoins humains ou les valeurs d’humanité et de générosité. Apparaissent également inconciliables les clivages entre salariés et employeurs, entre les individus suivant le niveau de leurs revenus et de leurs patrimoines, entre secteur public et secteur privé. On trouve enfin une très grande défiance vis-à-vis de la concurrence, du marché et de l’entreprise, et on finit par vivre dans un monde où dette et dépenses publiques ne sont pas importantes et où l’Etat et la dépense publique remplacent les initiatives privées.

Les importants changements constatés sont à la mesure des capacités tactiques et politiques de Jean-Luc Mélenchon, avec notamment la prise en compte des changements de la politique monétaire de la BCE, la montée de la question climatique, avec des adaptations encore plus importantes hors du champ économique et social, avec la volonté de séduire les Français d’origine étrangère, les féministes et autre « woke » en 2022.

Le programme économique et social de Jean-Luc Mélenchon est ainsi adapté à son champ concurrentiel structuré de la façon suivante :

  • concurrence avec Marine Le Pen sur l’électorat populaire d’où traitement massif de la question du pouvoir d’achat, première préoccupation de l’électorat ;
  • concurrence avec Emmanuel Macron sur l’électorat d’origine africaine (36 % des Français d’origine africaine soutiennent Jean-Luc Mélenchon contre 27 % Emmanuel Macron selon un sondage Ifop) ;
  • concurrence sur les fonctionnaires avec Emmanuel Macron (28 % des votes), Marine Le Pen (18 %) contre 16.5 % pour Jean-Luc Mélenchon selon un autre sondage Ifop ;
  • concurrence avec Yannick Jadot avec une offre écologique et féministe ayant vocation à être attractive pour la sensibilité représentée par Sandrine Rousseau.

Jean-Luc Mélenchon, qui représente une sensibilité politique importante mains néanmoins minoritaire, combine d’importants soutiens des médias ou de nombreux intellectuels encore largement dominés par la gauche (« un programme économique précis et ambitieux reposant sur une plus grande justice fiscale, une politique d’investissement et une émancipation vis-à-vis des marchés financiers ») mais également des critiques virulentes, à l’instar de cet article du Figaro de 2017 qui voyait « la France mélenchonisée comme un pays de fonctionnaires surnuméraires payés par un secteur privé à qui on réclamerait toujours davantage d’impôts ».

On peut rappeler pour conclure la proximité idéologique de Jean-Luc Mélenchon avec le chavisme et ses dirigeants vénézuéliens Hugo Chavez et Nicolás Maduro. Rappelons d’ailleurs que le Venezuela est premier au « misery index » qui additionnel le taux de chômage et le taux d’inflation et est devenu un pays marqué par l’hyperinflation (3 000 % en 2020), la violence politique et une émigration de masse alors qu’il constituait un pays relativement prospère jusqu’à la fin du XXème siècle.

Pour ces raisons il est peut-être sage et prudent de veiller à ce que Paris ne devienne pas Caracas-sur-Seine, même s’il faut rendre hommage à l’indiscutable talent et flair politiques et électoraux de Jean-Luc Mélenchon.

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