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Quels sont les biais principaux qui affectent les sondages ?
Quels sont les biais principaux qui affectent les sondages ?
©CRÉDITLUDOVIC MARIN / AFP

Intentions de vote

Radioscopie des biais sélectifs dans les sondages : la part du vrai, la part du reste

Alors que nombre d’équipes de campagne de candidats en situation de faiblesse évoquent un « vote caché », entretien avec Frédéric Micheau, directeur général adjoint d'OpinionWay. Il évoque notamment les biais qui peuvent entacher certaines enquêtes.

Frédéric Micheau

Frédéric Micheau

Directeur général adjoint d'OpinionWay et enseignant à Sciences Po, Frédéric Micheau est spécialiste des études d'opinion. Il est l'auteur, au Cerf, de La Prophétie électorale.

 

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Atlantico : Quels sont les biais principaux qui affectent les sondages ?

Frédéric Micheau : Ces biais sont multiples et se répartissent en trois catégories. D’abord, les problèmes d’échantillonnage : la construction d’échantillons représentatifs, la « population du silence » – les personnes qui refusent de participer aux enquêtes. A cela s’ajoute ce qui concerne les modes de réponse : le recueil de l’information  en face-à-face, par téléphone, par internet, etc. Chaque mode de recueil présente des biais et des avantages spécifiques.

Le deuxième grand type de biais a trait au contenu des réponses recueillies, dont la véracité n’est pas toujours établie. En d’autres termes, les interviewés ne disent pas toujours ce qu’ils pensent ou ne pensent pas toujours ce qu’ils disent dans les enquêtes, ce qui conduit à de la sous-déclaration ou de la sur-déclaration de certains candidats des intentions de vote.

Le troisième type de biais est relatif à l’instabilité des intentions de vote. C’est un problème qui recoupe des phénomènes comme l’indécision, la volatilité électorale et évidemment l’abstention.

Une récente étude évoque le biais de non-réponse. A quel point est-il important et potentiellement problématique ?

Il est difficile d’en quantifier l’importance. Il existe plusieurs formes de non-réponse. La possibilité de ne pas répondre à une question en particulier (prévue par l’item « ne se prononce pas ») doit être distinguée du refus de répondre au questionnaire dans son intégralité. C’est cette seconde catégorie qui peut poser problème dans un contexte électoral. Les non-répondants sont un phénomène peu documenté. On l’observait surtout dans les années 1990-2000, dans les études par téléphone. C’est moins le cas depuis nous réalisons nos études par Internet car les personnes inscrites dans les panels utilisées par les instituts se sont portées volontaires pour participer à des enquêtes d’opinion.

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Le problème n’est-il pas justement ceux qui ne souhaitent pas être volontaires ?

C’est effectivement la vraie interrogation : est-ce que nos volontaires ont le même profil idéologique que ceux qui refusent de le faire ? Ou est-ce que le fait de s’inscrire à une enquête induit un profil psychologique, politique ou idéologique différent, malgré une identité de profil sociologique. Jusqu’à présent, cela n’a pas soulevé de difficultés, mais ce biais d’auto-sélection pourrait poser problème.

L’étude évoque aussi le cas de ceux qui ne voient pas les sollicitations, par mail notamment ?

Cela arrive évidemment. Nous n’avons jamais des taux de réponse de 100%. Des personnes peuvent ne pas répondre à l’enquête parce que le sujet ne les intéresse pas, parce qu’elles ne sont pas disponibles à ce moment-là, ou parce qu’elles ne voient pas le mail sollicitant leur participation.

Certains considèrent, notamment les partisans d’Éric Zemmour sur internet durant cette campagne, qu’à cause de ces biais, il est possible de croire à un « vote caché » en faveur de certains candidats, quelle est la part de réalité ? Et la part d’espérance ou de fantasme ?

Le vote caché est deux choses. D’abord, c’est un argument de campagne. Dire qu'il y a un vote caché, c’est dire à son électorat, acquis ou potentiel, à travers les médias : « Ne vous démobilisez pas. Je vais faire un meilleur score que celui annoncé par les sondages et déjouer les pronostics. Je serai la surprise de cette élection ». Cette rhétorique bien connue vise à pousser les électeurs à se déplacer.

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Le vote caché renvoie aussi à un phénomène réel qui a existé par le passé et pourrait exister à nouveau. Les sondeurs connaissent depuis longtemps ce biais de sous-déclaration en faveur des options politiques les plus clivantes. Dans les années 1950, c’était très clair pour les électeurs poujadistes. Dans les années 1960, cela a concerné les communistes, comme dans le cas de la sous-estimation de la candidature de Jacques Duclos lors de la présidentielle de 1969. Dans les années 1980, le Front national a subi le même sort. A l’époque, les études se faisaient en face à face ou par téléphone. Avec Internet, la parole est facilitée. A partir de 2012, date ou Internet est généralisé et où le Front national entre dans une nouvelle ère et débute sa dédiabolisation, l’expression du vote pour Marine Le Pen et le FN devient plus libre.

Est-ce envisageable pour Éric Zemmour ? En théorie oui, car l’expression de positions idéologiques perçues comme radicales pourrait conduire certains électeurs à ne pas vouloir faire part de leur préférence dans les sondages. Si décalage il y a le jour de l’élection, cela pourrait être dû à un vote caché ou à l’abstention ou à une indécision importante, etc. Ce serait imprudent de dire que le vote caché n’existe pas de manière catégorique, mais il serait tout aussi risqué d’affirmer qu’il existe nécessairement. Notons que ceux qui ont récemment prétendu à un vote caché, comme Nicolas Sarkozy en 2016 ou François Fillon en 2017, ont été démentis par les faits.

A quel point est-ce important d’avoir conscience de ces biais ?Est-il possible de corriger ces biais ?

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Il faut savoir lire les sondages.Si un candidat est devant un autre d’un seul point, ils sont potentiellement au même niveau et pas forcément dans l’ordre affiché. Donc il faut multiplier les sources, lire en tendance, regarder les dynamiques, etc.

Corriger ces biais en faisant évoluer nos méthodes est ce à quoi nous nous employons tous les jours. Mais le sondage parfait n’existe pas, c’est un horizon à atteindre.

Pour retrouver l'étude (publiée sur VoxEU) sur les biais principaux qui affectent les sondages, cliquez ICI

Frédéric Micheau a publié "Le sacre de l'opinion" aux éditions du Cerf

Lien vers la boutique : cliquez ICI

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