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Qui Marine Le Pen doit-elle convaincre en priorité pour sauver sa carrière ?
©AFP

Dilemme

Qui Marine Le Pen doit-elle convaincre en priorité pour sauver sa carrière ?

Après un débat d'entre-deux tours désastreux, la patronne du FN doit reprendre la main. Elle était invitée du JT de TF1 jeudi soir.

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Après une campagne électorale difficile, la dernière apparition de Marine Le Pen devant les Français remonte à l'entre-deux tours, lors d'un débat que tous avaient qualifié de "désastreux". Au regard des récentes évolutions et de cet échec, à qui Marine Le Pen devait-elle s'adresser hier sur TF1 : les Français en général, les électeurs du Front National ou les cadres du Front National ?

Jean-Philippe Moinet : Marine Le Pen a traversé, depuis l'élection présidentielle, un gros passage à vide, à la fois compréhensible et rude. Comme, dans une certaine mesure, Jean-Luc Mélenchon d'ailleurs, qui pendant une période apparemment plus courte, ne digérait pas sa défaite du premier tour, malgré (ou du fait de) son très bon score de 19%. Cette élection, comme tout scrutin majoritaire, est binaire et a quelque chose de cruel: le soir de l'élection, il n'y a qu'un grand gagnant, et tous les autres sont forcément perdants, même si c'était à 10 voix près.
Pour la leader du FN, même avec un score historiquement élevé de 34% des suffrages au second tour (jamais un parti d'extrême droite n'avait atteint un tel niveau en France), cela a été vécu comme une très grosse déception, pour de bonnes raisons, par ses électeurs et surtout par ses troupes partisanes. Pourquoi ? Pas à cause, en soi, de l'écart entre le résultat des urnes et ce que les sondages d'intentions de vote mesuraient encore 8-10 jours avant le deuxième tour (ces intentions la plaçaient potentiellement autour de 40% des voix) mais à cause de ce que le résultat final a révélé, au fond : démonstration était faite spectaculairement, après un débat télévisé d'entre-deux-tours qui a démasqué beaucoup de choses (dont une incompétence certaine en matière économique et financière, dont une agressivité symptomatique de la culture familiale d'extrême droite), que Marine Le Pen et le FN pouvaient être "bons" pour canaliser des flots divers de protestations, et sans doute pour adresser un message "aux politiques" et plus largement à des élites amalgamées dans une défiance commune, mais que toute cette logique se heurtait à de fortes limites, au moment, redevenu très sérieux, d'aller voter, d'aller mettre un bulletin de vote à l'élection suprême qui engage le pays entier pour 5 ans. Dans ce que j'ai appelé "le last minute vote", des choses multiples peuvent se produire, déjouant des projections hâtives d'intentions de vote, mal interprétées ou analysées 2 ou 3 jours avant le "Jour J". 
Ce qui est apparu donc comme une contre-performance de Marine Le Pen a eu des conséquences très rudes, violentes même, au sein même du parti lepéniste. Parti qui, comme tous les autres "en place" dans le paysage d'ailleurs, a subi la secousse sismique du "big bang" macronien : élection d'un Président de 39 ans, qui a enclenché, et confirmé avec les législatives de juin, un puissant mouvement de recomposition du paysage politique qui, avec son "Et droite, et gauche", a cassé (provisoirement ?) de grosses machines partisanes : surtout le PS, qui a quasiment implosé, mais aussi LR (très fortement déstabilisé) et le FN (en proie à une crise existentiel, d'identité idéologique et de leadership), France Insoumise de Mélenchon étant relativement épargné (malgré sa chute aux législatives), l'éructation mélenchoniste de l'ultra-gauche ayant rapidement tenté d'attraper la radicalité protestataire qui, en France, assez structurellement, se porte toujours assez bien.   
C'est pourquoi Marine Le Pen, hier sur TF1 pour sa rentrée médiatique, s'est logiquement adressée aux électeurs protestataires en général, mais à ceux qui sont séduits par le style Mélenchon. Comme j'ai pu d'ailleurs l'analyser plusieurs fois ici pour Atlantico, il y a un clair parallélisme des formes et certains sujets de rapprochement de fond entre FI et FN, n'en déplaise à chacun de ces deux mouvements, de fait, placé en concurrence directe sur le même marché de la protestation radicale à ce qui est présenté par ces deux forces national-populistes comme "le système" qu'il faut "dégager". C'est pourquoi, Marine Le Pen a commencé son propos sur, et contre, le mouvement de Mélenchon, ciblé en adversaire-concurrent numéro 1. Il est apparu qu'elle n'a pas dit un mot sur le mouvement LR, encore moins sur le PS, qui sont au FN considérés comme des mouvements à terre.
Par ailleurs, et pour répondre complètement à votre question, Marine Le Pen, qui n'est pas née de la dernière pluie et qui a été élevée politiquement dans le sillage de l'autocrate en chef, Jean-Marie Le Pen, resté 40 ans à la présidence du parti, sait très bien qu'elle doit aussi s'adresser rapidement et fortement à ses troupes, ses adhérents, militants, cadres et dirigeants. Même si le FN, en interne, n'a jamais vraiment vécu le développement de la culture démocratique (qui n'est pas dans ses gênes; par exemple, la notion de "courant" n'a jamais été reconnu, par des votes ou des procédures, au FN), même si, en conséquence, on peut dire qu'un parti d'extrême droite n'a jamais de souci structurel à se faire malgré les tempêtes, Marine Le Pen, qui est d'une autre génération que celle de son historique père, doit se méfier. Les temps ont changé. Ce qu'Emmanuel Macron a montré avec un éclat inédit sous la Vème République, c'est qu'un nouveau parti peut naître et emporter une large victoire en une année ! Comme l'apprenti sorcier, les extrêmes (gauche et droite) ont été impacté le thème du dégagisme, qu'ils avaient tenté d'instrumentaliser en leur faveur. Les remises en cause virulentes, et de haut niveau, au sein du FN contre la ligne ou le leadership de "Marine" peut avoir des conséquences, redoutables et durables, au FN. C'est pourquoi, l'épreuve de Marine Le Pen a été, et est, si rude à traverser pour elle.

Au regard de cette intervention sur TF1, pensez-vous qu'elle a pris la mesure de sa défaite ?

Difficile à percer, à la simple vue d'une prestation télévisée de quelques minutes. Il ne suffit d'ailleurs pas d'innover, sur la forme pour elle, en mettant des lunettes sur un plateau TV, pour faire plus sérieux et crédible dans sa démarche politique.  Mais je pense, oui, qu'elle a pris la mesure des conséquences de sa défaite. Et qu'elle sait qu'elle aura beaucoup de mal à incarner à nouveau, dans 5 ou 10 ans, une chance quelconque d'"alternative nationale" comme on dit au FN, voie pouvant passer par elle et son mouvement, même s'il change de nom. Il lui faudrait un changement complet de stratégie, par exemple avec une logique d'alliance avec d'autres mouvements. Mais on a bien vu qu'elle est dans l'impasse, de ce point de vue aussi. Même le petit parti de Dupont-Aignan a fait la démonstration que cette logique d'alliance avec ce parti lepéniste non seulement ne fonctionne pas mais produit un très gros risque d'implosion (du parti qui tente l'alliance), et donc qu'elle n'apporte rien de consistant au FN. La leçon du pitoyable épisode Dupont-Aignan a d'ailleurs été très bien retenue dans la branche la plus droitière de LR, qui entoure pour partie Laurent Wauquiez. Plus personne n'y croit que le salut politique et électoral viendra d'un rapprochement structurel avec le parti lepéniste.

Marine Le Pen peut-elle rassembler aujourd'hui les tendances au-delà des figures tutélaires telles que Jean-Marie Le Pen, Marion Le Pen ou Florian Philippot, qui ont fortement orienté sa campagne et créé des dissensions au sein de son propre camp ?

C'est le problème clé que va devoir résoudre Marine Le Pen. Elle a beau parler sur TF1 d'un simple "débat" interne, d'invoquer en recours une "refondation" de son parti, personne ne croit, y compris dans le cercle des "marinistes", qu'il s'agit d'une petite affaire de "débat". La langue de bois est bien partagée en politique mais, là, Marine Le Pen a fait fort ! Elle cherche bien sûr à arrondir les angles, mais ils sont tranchants, elle le sait, dans la famille d'extrême droite, malgré tous les habillages marketing et médiatiques, qui ont fait les succès électoraux de Marine Le Pen par rapport à son père. Mais, là, en cette période, sachant que les comptes sont entrain de se régler en interne, les choses se corsent: Marion Maréchal Le Pen a quitté le parti (et peut-être la politique; l'avenir dira si c'est définitif), Jean-Marie Le Pen est un Président d'honneur qui reste très encombrant pour son héritière politique (et il détient des secrets de famille toujours explosifs), et Florian Philippot, dont tout le monde disait il y a encore 6 mois, qu'il incarnait l'avenir radieux d'un FN en ascension, s'est vu mis sur la touche, lui-même s'étant posé de grosses questions sur son avenir au FN.
L'enjeu du rassemblement n'est donc pas simple pour Marine Le Pen, il paraît même impossible à court terme. Le rétrécissement du FN est tel, que Marine Le Pen n'a pas d'autre choix que de jouer la carte - gaullienne ! - du "moi ou le chaos", sans trop laisser d'espace à l'idée d'une succession. Mais a-t-elle, au fond d'elle-même, encore la flamme pour imiter son père et être, contre vents et marées, dans l'endurance pour l'endurance, et rester encore, 5, 10 ou 20 ans à la tête du mouvement lepéniste ? Il se dit au FN que la fille du fondateur s'est posée de grosses questions personnelles, elle aussi. Et que son mal de dos, fin juillet, n'était qu'un symptôme de plus, qui n'a échappé à personne quant à son sens : en avoir "plein le dos" pourrait être son slogan de rentrée ! 

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