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Quarante-deux ans de combat puis la "renaissance" : l'étonnant destin de David Ben Gourion, fondateur d’Israël
©REUTERS/Jorge Dan Lopez

Bonnes feuilles

Quarante-deux ans de combat puis la "renaissance" : l'étonnant destin de David Ben Gourion, fondateur d’Israël

De Dracula à Lawrence d'Arabie, en passant par Champollion, Mermoz et Heydrich, Alain Decaux met en scène avec sa maestria coutumière dix destins et histoires qui ont bouleversé l'Histoire mondiale. Extrait de "Histoires extraordinaires" d'Alain Decaux aux Editions Perrin (2/2).

Alain Decaux

Alain Decaux

Alain Decaux, historien et membre de l’Académie française, a fait revivre les plus grands personnages de l’histoire dans ses livres, à la télévision et au théâtre avec Robert Hossein. Il a été ministre de la Francophonie et a présidé pendant onze ans le collège des conservateurs du château de Chantilly.

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Un homme court dans Tel-Aviv. Son front se mouille de sueur. Autour du crâne dénudé rougissant au soleil, volent de longs et fins cheveux blancs. Il n’est pas encore 16 heures, ce 14 mai 1948. Petit, très droit, l’homme qui se hâte vers le musée s’appelle David Ben Gourion. Depuis quelques semaines, au nom des Juifs de Palestine, il préside le Conseil provisoire d’un État qui n’existe pas encore.

Tout se sait vite en Orient. Devant les marches de l’entrée, un détachement de cadets de l’École d’officiers forme une garde d’honneur : ceintures blanches étincelant au soleil. Toujours courant, David Ben Gourion grimpe l’escalier. Quand il entre dans la salle du musée, il y trouve deux cents notables, des journalistes, des photographes. On s’entasse, on se bouscule, on transpire. Sur l’estrade ont déjà pris place ceux que l’on appelle les Treize. Il en manquait un. Le voici.

Tout cela s’est décidé si vite que les ouvriers n’ont pas eu le temps de décrocher des murs les tableaux du musée. Négligence heureuse : s’y étalent Le Pogrom de Minkovski, Le Juif tenant les Tables de la Loi de Marc Chagall, L’Exil de Hirschberg. La chaleur monte, devient insupportable.

Au-dessus de la tête des Treize, le portrait d’un homme barbu se détache sur le blanc et le bleu de deux drapeaux israéliens. Qui oserait ignorer ici que ce barbu s’appelle Theodor Herzl ? Sur le balcon s’est entassé l’orchestre philharmonique de Tel-Aviv.

Ce moment, les Juifs l’attendent depuis deux mille ans. Dans un instant la patrie d’Israël renaîtra. « Nous vivions comme dans un rêve, a raconté le secrétaire général du gouvernement provisoire, Zeev Sharef. La joie et la crainte se mêlaient, le présent et le passé se confondaient. Impossible de séparer l’illusion et la réalité : le Messie était venu, mettant fin à la servitude sous le joug étranger. »

Quant à Ben Gourion, il a conté s’être levé, « le cœur battant et vibrant d’exaltation ». D’un seul élan, l’assistance entonne l’hymne national, la Hatikva. L’orchestre n’a pas été prévenu : il suit plutôt qu’il n’accompagne.

Le silence. La voix de Ben Gourion s’élève, grave, émue, vibrante :

— Le pays d’Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il acquit son indépendance et créa une civilisation d’une portée à la fois nationale et universelle. C’est là qu’il écrivit la Bible et en fit présent au monde. Exilé de Terre sainte, le peuple juif lui demeura fidèle dans tous les pays de la Dispersion, priant sans cesse pour y revenir et espérant toujours y restaurer sa liberté nationale.

À travers les vocables rocailleux, c’est le drame millénaire d’un peuple qui surgit. Un drame commencé le 7 septembre 70, jour où Titus, fils de Vespasien, avait –  sous les yeux approbateurs de la Juive Bérénice – pris d’assaut Jérusalem. Le Temple avait été livré aux flammes. Durant et après le siège, un demi-million de Juifs avaient péri par le fer, par le feu, par la faim. De ceux qui avaient combattu, pas un n’échappa au massacre ordonné par Titus. Flavius Josèphe, historien juif, dit que 97 000 de ses frères furent alors réduits en esclavage. De la ville incomparable, il ne demeurait qu’un « champ de ruines ».

La dernière révolte des Juifs date de l’an  130, sous le règne d’Hadrien. Elle n’avait eu pour résultat que de susciter un nouveau massacre. Jérusalem était devenue Aelia Capitolina. Il était interdit aux Juifs d’y pénétrer.

Ils n’avaient plus de Ville. Ils n’avaient plus de Temple. Ils étaient partis à travers le monde. Nulle part ils ne se sentaient chez eux. Le christianisme partout triomphant voyait en eux les complices de ceux qui avaient crucifié Jésus. Les croisés, marchant derrière Pierre l’Ermite pour aller délivrer le tombeau du Christ, massacraient en Allemagne et ailleurs les Juifs qu’ils rencontraient sur leur passage. Une façon comme une autre de se faire la main. En Espagne, sous les Rois Catholiques, la persécution contre les Juifs s’exerçait avec une violence telle qu’il faudra attendre l’Allemagne nazie pour voir renaître de semblables exactions. Pourchassés, rançonnés, exilés, les Juifs se retrouvaient pour pleurer la Terre perdue. Leurs prêtres leur répétaient que le jour viendrait où surgirait le Messie qui les rappellerait en Israël. Cette certitude les consolait de tout. « L’an prochain à Jérusalem ! », c’est ce que l’on se répétait de génération en génération.

Un homme, entre tous, a voulu que ce vœu nostalgique devînt réalité. Plus que d’autres il a œuvré pour que fût restaurée, en Palestine, la patrie d’Israël. Cet homme, c’est David Ben Gourion, celui-là même qui, en proclamant, le 14 mai 1948, la renaissance d’Israël, a connu ce bonheur bien rare parmi les hommes de saluer par sa propre voix la victoire de quarante-deux ans de combat.

Extrait de "Histoires extraordinaires" d'Alain Decaux aux Editions Perrin

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