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Quand on crie trop souvent au feu... Autopsie de la perte de crédibilité de la parole publique sur les dangers courus par la démocratie
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Honte à vous qui lisez ceci

Quand on crie trop souvent au feu... Autopsie de la perte de crédibilité de la parole publique sur les dangers courus par la démocratie

La culpabilisation perpétuelle de l'électorat dans le but de lui faire adopter une ligne de conduite, morale ou d'influencer un vote, concourt à la décrédibilisation de la parole publique. Manif pour tous, référendum de 2005...Les exemples sont nombreux... et la stratégie visiblement inefficace.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : La culpabilisation des électeurs, dans le but de les faire adopter une ligne de conduite, morale et ainsi orienter un vote se révèle en cette fin de campagne. S'agit-il réellement d'une nouveauté dans le débat français, quelle est la particularité de son épisode 2017 ? En quoi une telle stratégie peut elle mener à une décrédibilisation de la parole publique, et à un évitement de thèmes pourtant essentiels, aux yeux des français, des inégalités, au libéralisme en passant par l'immigration ? 

Eric Deschavanne : Le débat général porte sur la pression morale exercée par "le parti des médias" sur les électeurs. Plus spécifiquement, cette fois-ci, il agite le peuple de gauche, divisé entre une gauche morale qui défend le barrage républicain contre le FN et une gauche populiste antilibérale qui refuse de choisir entre un candidat social-libéral et le candidat FN. Les deux précédents notables, me semble-t-il, sont le phénomène du front républicain entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2002 – mais la pression morale était tellement unanime que la question ne fut posée que par quelques intellectuels – et surtout le référendum de 2005, le débat ayant été alors plus politique, incriminant davantage une "pensée unique" de l'establishment à propos de l'Europe qu'une pression morale stricto sensu.

Il faut je crois distinguer trois strates pour expliquer le phénomène actuel. Il y a d'abord la tendance à la confusion de la morale et du politique, qui est assez générale, la démocratie médiatique carburant à "l'indignation". Dans cette campagne présidentielle, la pression médiatique a d'abord incliné l'électorat à ne pas voter pour le candidat corrompu qui volait l'argent public et se faisait offrir des costumes, avant d'agiter, après le premier tour, le péril fasciste, en invoquant le devoir de mémoire.

La deuxième strate est le problème posé par l'existence d'un "parti des médias"- problème qui n'est pas spécifique à la France et qu'on retrouve non seulement aux États-Unis mais aussi partout en Occident où se retrouve le nouveau clivage social, liée à la mondialisation, entre une métropole écononomiquement dynamique et une périphérie affectée par la désindustrialisation, la désertification et la relégation. Ce qu'a dit très lucidement Michel Houellebecq hier soir à l'Emission politique à propos de lui-même vaut bien davantage pour le milieu journalistique et médiatique : quand on vit à Paris, où le FN n'existe pas, on est déconnecté des problèmes qui font exister l'électorat du FN. On vit dans une France qui n'est pas toute la France. L'élection démocratique a précisément pour fonction de faire surgir dans le débat public des préoccupations qui pourraient, sinon, ne jamais être portées dans le débat public. Si on laissait les journalistes hiérarchiser les problèmes en fonction de leurs propres préoccupations, il est probable qu'on n'aurait débattu, au cours de cette campagne électorale, que des questions soulevées par Benoît Hamon – les perturbateurs endocriniens, le revenu universel, le 49-3 citoyen, etc.

Enfin, la troisième strate est celle de l'individualisme démocratique, lequel, associé à la démultiplication médiatique et à l'apparition des réseaux sociaux, a conduit à la contestation et à la destitution du paternalisme médiatique incarné par les grands éditorialistes. Ce ne sont plus les grands publicistes d'antan qui font l'opinion, mais l'opinion publique elle-même. Le référendum de 2005 a été le moment historique fondateur de la contestation des médias mainstream par les nouveaux médias. S'il y a débat au sujet de la pression morale exercée sur les électeurs, c'est aussi parce que l'opinion n'admet plus d'autorité morale. Avec les réseaux sociaux, chaque individu peut être émetteur et se veut prescripteur. Chacun devient un petit éditorialiste qui, conjointement à tous les autres, contribue à faire l'opinion. Avec pour conséquence l'étrange et paradoxale situation dans laquelle nous sommes, où chacun contribue à l'empire de la morale tout en se plaignant d'en subir les effets.

Il faut à cet égard être prudent sur la question du discrédit de la parole publique. Il affecte en effet toute parole supposée faire autorité, la parole politique bien sûr, mais aussi celle de l'expert et de l'intellectuel, celle des journalistes et des éditorialistes. On est passé du respect de l'autorité du savant à la défiance systématique à l'endroit du "sachant", et cela ne favorise pas nécessairement un débat public de qualité. La critique crypto-marxiste de la domination symbolique qui fait l'originalité de la sociologie de Bourdieu est en quelque sorte devenue une vulgate commune. On ne considère plus la valeur intrinsèque d'un propos, d'un jugement ou d'une information mais on incline de manière systématique et a priori au soupçon, suspectant un abus de position dominante, une recherche d'influence orientée par des intérêts particuliers ou une entreprise d'imposition d'une idéologie.  Dans la pression morale exercée par des politiques, des intellectuels ou des journalistes, ce qu'il importe en réalité de critiquer, c'est avant tout la confusion entre morale et politique, ou entre morale et vérité.  La vraie bonne question est : Que dit-il ?, et non pas : D'où parle-t-il ?

Vincent Tournier :La culpabilisation n’est pas nouvelle. C’est même un grand classique de la vie politique : chaque camp est convaincu d’être dans le vrai et soutient que son adversaire conduit le pays dans le mur. C’est pourquoi la culpabilisation va aussi de pair avec la dramatisation : si vous ne votez pas de telle ou de telle façon, ce sera la catastrophe.

Le problème est que cette stratégie de culpabilisation et de dramatisation atteint aujourd’hui un niveau très élevé et qu’elle bénéficie du soutien massif de toutes les forces vives du pays : médias, intellectuels, artistes, universitaires. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la diversité ne règne pas. Certes, cette situation reproduit celle de 2002, mais la donne n’est plus la même. En 2002, on pouvait penser qu’il s’agissait d’un problème ponctuel, d’une poussée passagère et exceptionnelle qui allait rapidement s’effacer. Or, dimanche prochain, Marine Le Pen va manifestement récolter entre 35 et 40% des suffrages. Non seulement le problème n’est donc pas réglé, mais il s’est même amplifié. A la limite, la culpabilisation devrait être inversée : qu’est-ce qui a été fait depuis 2002 pour éviter d’en arriver là ?

Car il faut rappeler un principe basique : dans une démocratie, si un candidat obtient des suffrages, c’est d’abord parce que son message correspond à ce que pensent les électeurs. Les électeurs ne sont ni des idiots, ni des brutes épaisses, et encore moins des fascistes. Partir du principe qu’ils sont manipulés, stupides ou extrémistes, cela revient à refuser de s’interroger sur les causes de leur vote. C’est ce qui rend la situation malsaine : on accuse les électeurs de Marine Le Pen de trahir les idéaux démocratiques, mais ceux-ci ne feraient pas ce choix s’ils avaient le sentiment que le système politique tient compte de leurs attentes. C’est bien tout le problème : le système politique, avec le soutien d’une grande partie des élites, refuse d’entendre une certaine parole et ne se mobilise vraiment que lorsqu’il s’agit de faire taire les gêneurs. C’est cela aussi qui peut agacer : ce sentiment d’indifférence et de mobilisation sélective. Les cinéastes, les chanteurs, les écrivains, les sociologues sont prompts à dénoncer le péril fasciste, mais ont-ils utilisé leur énergie et leur talent pour scruter la société française dans toute sa diversité et dans toutes ses difficultés ? Du coup, on a le sentiment que les milieux dirigeants s’enferment dans une posture nihiliste, dénigrant les problèmes et refusant de prendre en compte le point de vue des contestataires, ce qui empêche de chercher des solutions et des compromis. D’une certaine façon, les mobilisations contre le vote FN sont une fin de non-recevoir. Elles envoient un message terrible aux électeurs de Marine Le Pen :vous n’avez rien à espérer, vous êtes condamnés à rester en dehors du jeu.

Dans une interview donnée au journal Le Monde, Régis Debray indique "La culpabilisation des hésitants, le « tenez-vous correctement » lancé trois fois par jour par les rédactions unanimes et tout ce qui compte en France semblent aussi contre-productifs que le chorus du oui avant le référendum européen". Quelle révèle cette "culpabilisation" de l'électeur ? Et en quoi est-elle effectivement contre-productive ? 

Eric Deschavanne : Régis Debray met justement en cause ce paternalisme médiatique moralisateur devenu en effet totalement contre-productif. Cela dit - puisque c'est de cela dont il est question -, dans le débat sur l'abstention des électeurs de la France Insoumise, ce ne sont pas seulement les médias mainstream qui exercent une pression morale et procède à une culpabilisation, mais c'est tout une partie du "peuple de gauche" qui y participe, sous la forme d'une opinion publique qui s'exprime sur les réseaux sociaux où la guerre fait rage. L'opération n'en demeure pas moins contre-productive, dans la mesure où les critiques virulentes et les procès en sorcellerie contribuent mécaniquement à polariser et à radicaliser les opinions. L'électeur mélenchonien tenté par l'abstention va être renforcé dans sa tentation par les critiques de ceux qui, à gauche, lui reprochent de mettre sur le même plan le "fascisme libéral" et le facisme authentique du FN. La polémique durcit nécessairement les clivages, chacun répugnant spontanément à adopter un comportement sous l'influence du jugement d'autrui. Pour convaincre, et donc militer utilement, il faut entrer dans les raisons d'autrui, d'abord comprendre sans juger, sans faire la morale donc.

Vincent Tournier :  Le référendum de 2005 montre effectivement que la stratégie de la culpabilisation a ses limites, mais ce précédent n’est pas forcément significatif. Le vote FN n’est pas comparable ; il est frappé d’un interdit bien plus fort que la simple opposition à la Constitution européenne. En 2005, on pouvait être contre le traité constitutionnel sans être considéré comme un fasciste ou un raciste, ce qui n’est pas le cas avec le vote pour Marine Le Pen.

Cette force de l’interdit est problématique parce qu’elle conduit à faire des contre-sens historiques. Les mots ont en effet un sens. Or, tous les mouvements autoritaires et nationalistes ne sont pas fascistes. On peut évidemment être en désaccord total avec les propositions du FN, mais il faut savoir raison garder. Le FN ne correspond pas à un mouvement fasciste : il ne propose ni de transformer radicalement le système politique, ni de conquérir des territoires par les armes, et il ne fait pas de l’agitation violente dans la rue. A la limite, si l’on prend ce dernier critère, ceux qui font aujourd’hui de l’agitation de rue se trouvent moins du côté des militants frontistes que du côté des militants de l’ultra-gauche qui s’en prennent violemment à la police, ou du côté des fondamentalistes qui prient dans la rue pour exiger des pouvoirs publics l’obtention d’un lieu de culte. C’est tout le problème de la hiérarchie des priorités. Paradoxalement, la société française se mobilise beaucoup plus contre le Front national que contre l’islamisme : que l’on sache, on n’a encore jamais vu une mobilisation collective et médiatique contre une mosquée intégriste ou une conférence organisée par des imams radicaux.

La difficulté est que nos cadres mentaux sont mal adaptés au contexte actuel. Au début de son entretien dans Le Monde, Régis Debray fait une remarque très intéressante sur le manichéisme. Il prend l’exemple des mots ouverture et fermeture. Ce couple de mots est devenu le vocabulaire incontournable pour décrire la situation actuelle en opposant deux France : d’un côté la bonne France, celle de « l’ouverture », de l’autre la mauvaise France, celle de la« fermeture ». Le problème, ajoute Debray, c’est que la réalité est plus complexe. Ceux qui se revendiquent de l’ouverture sont aussi ceux qui pratiquent justement la fermeture en organisant un entre soi à l’abri des problèmes du monde : ce sont ceux qui se retrouvent dans les bons quartiers, dans les bons collèges et les bons lycées, dans les bonnes filières du supérieur, etc. La réflexion de Régis Debray pourrait être complétée en ajoutant que la dichotomie ouverture/fermeture est fallacieuse. Ce n’est pas un couple antinomique : les deux vont de pair ; il n’y a pas d’ouverture sans fermeture. Pour pouvoir accueillir, il faut un chez-soi. L’existence de frontières n’a jamais empêché la France d’être l’un des pays les plus accueillants. Et puis, opposer l’ouverture et la fermeture permet enfin d’écarter une question : jusqu’où doit aller l’ouverture ? Doit-elle conduire à accepter les cultures les plus fermées et les plus rétrogrades ?

 

Quel lien faut il voir entre une perpétuation de cette stratégie de culpabilisation et l'effritement du front républicain ? Que peut on apprendre d'un même phénomène, aussi bien concernant l'électorat de Donald Trump, ou des "Brexiters" ?

Eric Deschavanne : L'effritement du front républicain - et donc de l'efficacité de la pression morale - est directement lié à l'effondrement du parti socialiste et à la recomposition politique. Historiquement, cette stratégie de culpabilisation morale des électeurs provient du tournant de la rigueur de 1983, jamais politiquement assumé par les socialistes.  Depuis lors, les socialistes n'ont jamais plus retrouvé de cohérence idéologique ni un projet commun. La fabrication du diable Le Pen par Mitterrand a permis de faire de l'antiracisme et de la morale droidelhommiste un palliatif, une cause politique unificatrice de substitution. Ce qui n'était pas prévu au programme, c'est que,tel Frankenstein, la créature se retourne contre son créateur au point de le détruire : les catégories populaires ont fui la gauche et rejoint le FN, de sorte que le barrage républicain n'a plus servi qu'à tenter de maquiller des défaites électorales en  victoires morales.

Aujourd'hui, l'effondrement du PS sonne le glas de cette stratégie, laissant à gauche la place à deux projets politiques radicalement différents et divergents, pour lesquels la morale reste un auxiliaire indispensable tout en passant au second plan. Chez Mélenchon, la morale est l'instrument de la critique de l'oligarchie, du règne de l'argent, de la marchandisation et de l'exploitation capitaliste, mais, face au FN, le raisonnement est désormais politique : pour tenter de reconquérir l'électorat populaire, il faut rompre avec la la "gauche castor" pour épouser la stratégie lepéniste, celle d'un populisme qui refuse tout compromis avec les élites et le système. Du côté de Macron, on assume un réformisme social-libéral - la cohérence du nouveau projet politique rendant moins nécessaire le refuge dans une identité morale, de surcroît largement discréditée dans l'opinion. Bien sûr, Emmanuel Macron continue d'utiliser le ressort des valeurs pour bénéficier du vote utile de la gauche morale, mais on le voit également soucieux de ne pas faire la morale aux électeurs du FN, s'efforçant de priviléger la pédagogie d'une rationalité économique et politique. Cela dit, le politiquement correct (parité, multiculturalisme) est une composante de son logiciel idéologique, si bien qu'il n'est pas à l'abri - s'il est élu et dès lors qu'il se heurtera aux limites de son action politique - de renouer avec la tentation du moralisme et de subir en retour le choc d'un populisme stimulé par le rejet de la bienpensance, comme cela s'est produit aux États-Unis avec Trump.

Vincent Tournier : La situation en France n’est pas comparable à ce qui se passe aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. D’abord, il faut bien admettre que ces pays disposent d’une plus grande diversité des médias et des opinions, ce qui limite un peu le côté matraquage moral. Ensuite, ils n’ont pas les mêmes tabous historiques que nous, notamment parce qu’aucun de ces deux pays n’a subi une occupation militaire par un régime fasciste, avec en filigrane cette question de la Collaboration qui continue de nous hanter.

Pour autant, il est vrai que la culpabilisation en France marche moins bien qu’autrefois. Le contexte actuel y est évidemment pour beaucoup : rappelons quand même que, outre la crise économique, la France vient de subir en deux ans les pires attaques terroristes de son histoire. On peut faire un test : qui est capable de citer un massacre équivalent à celui du Bataclan ou à celui de Nice, hors période de guerre ? Par certains côtés, vu la gravité de ces événements, on peut trouver que la campagne électorale a finalement été très sage. C’est un peu pour cette raison que le débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen a suscité des réactions outrées : en rompant le ronron relativement tranquille qui prévalait jusque-là, il a fait tache. Mais encore faut-il relativiser. Les commentateurs en ont rajouté dans la dénonciation de la violence et de l’irrespect dont aurait fait preuve Marine Le Pen (Christiane Taubira a même parlé de « sauvagerie »). Non seulement la virulence a été assez partagée entre les deux intervenants, mais de plus elle est restée modérée. Surtout, elle est assez logique. La colère et le ressentiment qui se sont accumulées doivent pouvoir s’exprimer. C’est aussi la fonction de la parole politique que de laisser place aux émotions, de donner une voix à ceux qui se sentent exclus. En France, on a tendance à croire que le discours doit rester très sage, très policé pour éviter la violence physique. Mais on peut soutenir l’inverse : il faut parfois laisser s’exprimer les émotions dans des moments de catharsis collective si l’on veut éviter que les passions ne se transforment en actes.

Propos recueillis par Nicolas Quénel

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