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Quand Donald Trump met le doigt là où ça fait mal : l'Europe a-t-elle encore envie d'échapper à la dilution de son identité et de sa civilisation ?
©JIM WATSON / AFP

Face au réel

Quand Donald Trump met le doigt là où ça fait mal : l'Europe a-t-elle encore envie d'échapper à la dilution de son identité et de sa civilisation ?

Effectuant une visite en Pologne avant de participer au sommet du G20 à Hambourg, Donald Trump a longuement parlé des dangers qui menacent le monde occidental.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Lors d'un discours prononcé jeudi à Varsovie, Donald Trump a longuement parlé du danger que font peser sur le monde occidental, à ses yeux, le terrorisme et l'extrémisme. Il s'est même demandé si "l'Occident a la volonté de survivre". Le cadre du discours - un hommage à la résistance polonaise - en montre, s'il en était besoin, l'importance aux yeux du président américain.

Est-il possible, même dans le cas de Trump, de dépersonnaliser, pour commencer, l'analyse ? Un autre président républicain n'aurait-il pas pu tenir un discours identique ? George W. Bush n'a-t-il pas exprimé, au début des années 2000, un scepticisme similaire à celui de Trump quant à la volonté de l'Europe de se défendre ? A l'époque, il s'agissait, il est vrai, de savoir si l'Europe soutiendrait l'offensive américaine contre l'Irak. La France et l'Allemagne étaient hostiles, alignées à cet égard sur la Russie d'un certain Vladimir Poutine. Et, à cette époque, déjà, la Pologne était du côté américain: Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, s'emporta même un jour contre "la vieille Europe", emmenée par la France et l'Allemagne pour résister à la volonté américaine. Il est  vrai qu'il y a aujourd'hui une différence majeure : l'ennemi désigné par un président américain républicain n'est pas un Etat-nation mais un mouvement transnational, organisé en réseau et porteur d'une idéologie totalitaire.

Cependant n'est-ce pas ce dont les Etats-Unis ont besoin depuis la fin de la Guerre froide ? Trouver un ennemi de substitution au communisme ? D'une internationale à l'autre, les Etats-Unis veulent mobiliser l'Europe dans une lutte commune contre l'ennemi idéologique. Et comme à l'époque de la Guerre froide, l'Europe est divisée. Lors de l'opposition à la guerre en Irak, certains Etats s'étaient opposés à la logique de guerre américaine. En l'occurrence, c'est au sein de chaque nation que passe une ligne d'opposition entre ceux qui font de l'opposition au terrorisme et à l'extrémisme le ressort d'une mobilisation politique interne et ceux qui n'y voient qu'une lutte ordinaire - voire soulignent le danger d'amalgame entre islam et islamisme. Pour continuer la comparaison avec la situation de la Guerre froide, on soulignera que le projet de révolution islamiste universelle semble avoir, aux yeux des présidents américains successifs, deux points d'appui, l'Arabie Saoudite et l'Iran, un peu comme à l'époque de la Guerre froide le communisme mondial regardait soit vers l'URSS soit vers la Chine. Dans cette perspective, on trouvera d'ailleurs, plus de proximité entre Bush Jr et Obama, partisans d'un rapprochement avec le monde chiite tandis que Trump revient plutôt à une alliance classique avec le sunnisme, celle qui a prévalu de Roosevelt aux années 1990.

Soulignons, enfin, une série de paradoxes. Trump en appelle à l'Occident. Mais le pays peut-être le plus proche de sa vision d'une civilisation menacée à renforcer en particulier par le contrôle aux frontières, c'est la Russie de Poutine. Or, quelle que soit la volonté du président américain en place de rationaliser le dialogue avec Moscou, on sent bien sa marge de manoeuvre limitée, a fortiori s'il devait entraîner ses concitoyens et ses alliés dans un combat collectif contre le terrorisme et l'idéologie qui le porte. Si l'on regarde de plus près, l'opposition est entre, d'une part,  un pays qui reste religieux (les USA) et un pays qui le redevient la Russie, et, d'autre part des pays ou des pans entiers de sociétés très avancées dans un processus de sécularisation.

Dépersonnaliser l'analyse concernant Trump est utile : loin des passions que l'homme déclenche, on constate une politique qui se situe largement dans la continuité des constructions idéologiques et politiques américaines de ces dernières décennies. Simplement, la ligne de front, idéologique et politique, n'est plus entre "Ouest" et "Est" comme l'avaient accepté les contemporains de la Guerre Froide. Elle pourrait être entre les puissances "conservatrices" et le terrorisme mais la Grande-Bretagne et une partie de l'opinion américaine ne sont pas prêtes à une alliance avec la Russie. Une alliance chrétienne contre le terrorisme n'apparaît pas non plus comme véritablement mobilisatrice.

Il restera donc un constat: en réaffirmant sa vision des  valeurs occidentales, qui ne coïncide pas avec le consensus libéral, Trump divise profondément les Européens. De quoi préserver sa marge de manœuvre dans le cours d'un G20 où le président américain doit empêcher quelque coalition antiaméricaine que ce soit.

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