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Recep Tayyip Erdogan a été élu au premier tour des élections présidentielles turques.
Recep Tayyip Erdogan a été élu au premier tour des élections présidentielles turques.
©Reuters

Mise en perspective

Présidentielle turque : une victoire d’Erdogan grâce à une stratégie à la Marine le Pen

Les sondages n'ont pas menti : Recep Tayyip Erdogan a été élu au premier tour des élections présidentielles turques. Si l'ascension politique du nouvel homme fort ne s'est pas faite en un jour, elle a de quoi nous rappeler celle de Marine le Pen. Une gauche marquée par son incapacité à être crédible électoralement, et un discours qui porte la voix des franges marginalisées ont fait partie des ingrédients de sa réussite.

Dorothée Schmid

Dorothée Schmid

Dorothée Schmid est responsable du programme Turquie contemporaine à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Spécialiste des politiques européennes en Méditerranée et au Moyen-Orient, ses travaux portent, au-delà de la Turquie, sur l'économie politique du Moyen-Orient, les transitions politiques ainsi que la recomposition de puissance dans la région. Elle est l'auteur de plusieurs études sur les élites françaises et la Turquie (avec le Think tank stanbouliote EDAM) et a dirigé l'ouvrage La Turquie au Moyen-Orient : le retour d'une puissance régionale (CNRS Editions, 2011).

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Atlantico : La Turquie a vu dimanche la première élection à suffrage universel direct de son histoire. Si Recep Tayyip Erdogan devançait fortement ses concurrents politiques, sa popularité a également été acquise en grande partie à sa capacité à séduire la population conservatrice du pays, longtemps méprisée par les élites kémalistes progressistes. A quel point la comparaison avec l'ascension de Marine Le Pen en France, dont l’électorat est souvent situé en marge de la population, est-elle pertinente ?

Dorothée Schmid : Il y a une différence du fait que l’extrême droite à toujours fait partie du paysage politique français, sans faire face aux mêmes difficultés de l’AKP lors de son implantation en Turquie, où le marché politique est extrêmement contrôlé depuis la fondation de la république et son importante période de partie unique. Le multipartisme y a beaucoup été "régulé" par les coups d’état militaires successifs qui interrompaient les coups de balanciers vers l’islamisme ou la gauche. Erdogan est arrivé au pouvoir en 2002 à la faveur d’une très importante crise économique dont la Turquie est sortie en faillite comme beaucoup de pays en développement à l’époque, et qui a complètement disqualifié la classe politique turque habituelle. La grande réussite tactique d’Erdogan a par la suite été de faire rentrer les militaires dans leurs casernes. Il occupe actuellement le terrain de façon très solide, et il se vante d’avoir remporté12 scrutins (référendums, élections diverses) depuis 2001. Il bénéficie de la difficulté à rentrer sur la scène politique dont il avait souffert, avec le seuil de 10% pour être élu au Parlement qui est dissuasif pour la structuration des partis politiques. Egalement, il bénéficie de la grande difficulté de son opposition à se réformer.

Marine le Pen, elle, a dû gagner du terrain progressivement, en grignotant dans tous les partis politiques classiques qui sont en perte de vitesse mais qui pourraient continuer à gagner les élections s’ils étaient crédibles électoralement. Erdogan contrôle beaucoup plus la scène politique que ce que l’on peut constater dans les démocraties libérales comme la France.

En réalité, Marine le Pen bénéficie d’une marginalisation progressive d’une partie de la population française qui ne se sent plus représentée par les partis de gouvernement, tandis qu’Erdogan a permis l’émergence d’une demande politique plus large que ce qu’il y avait dans le passé, et il était pratiquement le seul à proposer une offre crédible sur le marché politique turc, ce qui n’est pas le cas en France où en principe n’importe quel parti peut proposer une vraie offre de gouvernement.

Du point de vue économique en revanche, on peut considérer qu’il y a une rupture entre les deux, avec un Erdogan qui s’ancre davantage dans un libéralisme économique tandis que les partis d’extrême-droite européens ont eux plutôt tendance à défendre une position dirigiste, et un état providence. Il ne s’adresse pas à une population marginalisée mais à la classe moyenne turque, ainsi qu’aux nouveaux-riches.

En terme de communication, on peut leur accoler aux deux une capacité à l’outrance rhétorique. Les campagnes d’Erdogan sont connues pour leur violence, car il n’hésite pas à insulter ses challengers. De même, il ne se prive pas de flatter l’électorat dans la facilité voire la démagogie, et est doué d’un nationalisme plus avancé que chez Marine le Pen puisqu’il pratique une synthèse islamo-nationaliste.

Comment expliquer le décalage que l’on peut également constater en France entre l'aile gauche du paysage politique turc et la population ?

Pendant la Guerre Froide, le pays s’est aligné derrière l’Otan, faisant ensuite la chasse à la gauche. A partir des années 1970, elle est devenue groupusculaire et marginale, composée de diverses petites formations d’inspiration marxiste et maoïste, et boiteuse de son incapacité à développer un vrai parti de gauche.

Finalement, la gauche de gouvernement n’a jamais vraiment existée en Turquie, et le coup d’Etat de 1980 l’a profondément atteinte, en laissant en revanche subsister l’extrême droite, et en faisant prospérer les islamistes. La structure du spectre politique turque est donc très à droite, avec un élément islamiste centre-droit qui n’a pas d’équivalent en France.

Mais elle semblerait avoir une opportunité de revenir avec des thèmes de justice sociale, d’écologie, avec malgré tout une difficulté à se rassembler en une véritable formation politique. Le HDP quant à lui a une composante kurde, ce qui le place "ailleurs".

La gauche ne répond donc pas à la très grande majorité des turques qui est plutôt conservatrice, religieuse, et libérale. Il existe des points de contestation communs qui pourraient permettre à la gauche de s’organiser, mais les barrières institutionnelles à l’entrée, et sa tradition de lutte politique sur le mode de la guérilla qu’elle entretient en empêche l'émergence.

Recep Tayyip Erdogan explique souvent la nécessité de changer de modèle économique, et de s'inspirer davantage de la Chine et de la Russie. A quelle tendance idéologique cela renvoie-t-il ?

Quand Erdogan annonce qu’il y a une nécessité à changer de modèle économique, il souhaite en réalité un modèle économique adapté aux pays émergents, capitaliste, et qui est encore assez peu sophistiqué aujourd’hui. Il pourrait reposer sur des secteurs de haute technologie, mais la base industrielle traditionnelle de la Turquie se retrouve principalement dans le secteur automobile et le textile, deux industries en perte de vitesse.

La Turquie aime se comparer à la Chine et à la Russie pour des raisons de statut : elle veut être perçue comme un grand émergent. Pourtant, elle n’a pas les ressources naturelles et ne peut pas suivre le modèle de développement de la Russie, qui lui est un pays rentier. Elle parvient en revanche à concurrencer la Chine assez efficacement sur les marchés africains ou au Moyen-Orient, en proposant des produits de qualité légèrement supérieure, et à des prix compétitifs. Erdogan songe aussi à ses futurs alliés, puisqu’il a fait la demande d’intégration au sein de l’organisation de coopération de Shanghai, qu’il ne manque pas d’ailleurs de brandir dès qu’il y a une crise avec l’UE.

L’évocation de ce modèle économique ne tient pas la route, le pays n’a pas de ressources naturelles, et demeure malgré tout beaucoup plus petit. C’est davantage une manière de flatter son orgueil nationaliste.

Parallèlement, on voit que la Turquie est en train de se scinder socialement, avec une perte de solidarité. Au moment de l’accident de la mine de Soma (13 mai 2014 ndlr), il était très frappant d’entendre la réaction d’Erdogan. Il a élaboré une comparaison avec les débuts de la révolution industrielle, en évoquant un développement difficile, avec des dommages collatéraux potentiellement importants.

En quoi celle-ci est-elle comparable avec la volonté de Marine le Pen, qui revendique une plus grande autonomie décisionnelle par rapport à l'Europe par exemple ?

Erdogan est quand même celui qui a réussi à rentrer en négociation pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne en 2005, même si la négociation s’est bloquée dès 2006. On sent, en parallèle du discours nationaliste, un discours souverainiste, avec l’idée que l’Europe doit se transformer pour l’accueillir, un discours tel que la France a pu en produire à certains moments.

Les deux personnalités politiques souhaitent un isolement,  et remettre en cause les cadres de travail traditionnels. Cela s’illustre notamment par les difficultés de collaboration au sein de l’Otan. Un analyste turque avait d’ailleurs tenté une comparaison avec Charles de Gaulle sur ce point, en se fondant sur cette volonté d’autonomie.

Ce qui est assez ironique au sens anglo-saxon du terme, c’est que la Turquie est obsédée par la montée d’une nouvelle droite en Europe. Elle nous met d’ailleurs en garde depuis quelques années contre ces nouvelles droites islamophobes, qui les inquiète, alors qu’aujourd’hui certains analystes comme vous souhaitent comparer Marine le Pen avec Erdogan. J’y vois une ironie de l’Histoire.

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