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Présidentielle au Cameroun : pourquoi Paul Biya a réussi à se faire réélire pour un  7e mandat avec le soutien des Européens
©ALEXIS HUGUET / AFP

85 ans et toutes ses dents

Présidentielle au Cameroun : pourquoi Paul Biya a réussi à se faire réélire pour un 7e mandat avec le soutien des Européens

Paul Biya a été élu avec 71 % des voix au Cameroun. Il s'agit de son septième mandat qui pourra le mener au pouvoir jusqu'à 92 ans. L'opposition dénonce des fraudes.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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Atlantico : De quels soutiens "étrangers" bénificie Paul Biya ? 

Emmanuel Dupuy : La question posée ramène inexorablement à l’âge du président. 
Arrivé au pouvoir en novembre 1982, réélu pour son septième mandat à 85 ans, Paul Biya avait aussi, faut-il le rappeler, été premier ministre de 1975 à 1982 du premier président camerounais, Ahmadou Ahidjo. Ce qui rappelle que les Camerounais n’auront connu que deux présidents depuis l’indépendance du pays en janvier 1960 (pour sa partie francophone) et octobre 1961 (pour l’ouest anglophone)…
L’actuel président, qui terminerait son septième mandat en 2025, a ainsi connu 11 présidents nigérians, 6 administrations américaines et cinq présidents français. Inutile de dire que les chefs des états voisins - nigérian, tchadien, centrafricain, équatorien-guinéen, congolais et gabonais - dont la plupart sont également dépendants de trajectoires de longévité de gouvernance augmentée par des changements récents de constitutions, gagées par des référendums aux allures de plebiscite pré-électoral, cherchent à éviter de dénoncer des pratiques qu’eux-mêmes sont ou seraient enclins à mettre en pratique. Les prochains scrutins au Nigéria (février 2019) et en RDC (décembre 2018) sont ainsi de nature à confirmer une timidité à dénoncer les conditions dans lesquelles se serait déroulé le scrutin du 7 octobre dernier.
Rien donc de très normal, en particulier, à ce que les présidents Muhammadu Buhari (Nigéria) et Ali Bongo (Gabon) aient tacitement validé le processus électoral.
Il faut dire que ces derniers exercent, respectivement, la présidence de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la Communauté Economique d’Afrique centrale (CEEAC), qui ont décidé, lors de leur premier Sommet commun, tenu à Lomé, les 30 et 31 juillet derniers, de travailler de concert en vue d’une plus grande intégration régionale, notamment sur les questions de sécurité maritime, de lutte contre le terrorisme - à l‘aune de la porosité de la frontière du Nord-Ouest du Cameroun mitoyenne du Lac Tchad, dont se joue Boko Haram. 
Muhammadu Buhari se rappelle d’ailleurs que Paul Biya avait été un des tous premiers chefs d’états africains à le féliciter, alors que le candidat de All Progressives Congress (APC) était le premier président africain issu de l’opposition à remplacer un président sortant issu d’un autre parti. Ce qui aurait pu, en 2015, déjà peser sur le scrutin à venir au Cameroun.
Au-delà, les pays limitrophes du Cameroun, notamment sur la façade maritime orientale du Golfe de Guinée (Nigéria, Guinée-Equatoriale, Gabon) partagent tous la même inquiétude que les facteurs d’instabilité structurels (terrorisme, sécessionnisme, brigandage, piraterie) et conjoncturels (à l’instar des processus électoraux) ne soient des facteurs aggravants de la volatilité des prix du pétrole. Les états pré-cités partagent, en effet, avec le Cameroun, le souci vigilant de tirer bénéfice de la manne pétrolière dans une région qui représente 4,5% des réserves mondiales. Il en va ainsi, du Nigéria qui extrait jusqu’à cinq millions de barils/jours. 
La résolution de l’épineuse question de la péninsule de Bakassi, mitoyenne entre le Nigéria et le Cameroun, en août 2008, caractérisée par la rétrocession au Cameroun, de la riche région en hydrocarbures, alors qu’une guerre avait failli être déclenchée en 1994, confirme que les leaderships politiques tant ceux d'Abuja que ceux de Yaoundé cherchent désormais à tirer profit de cet accord pour faire valoir que le gaz et le pétrole du fond du Golfe de Guinée sont plus « sûrs » pour les Etats-Unis et certains pays européens (Italie, France). C’est ainsi que le projet de pipeline reliant la ville de Kribi, au Sud du Cameroun, est tout aussi vital pour exporter les réserves prometteuses du Lac Tchad.
Il en va de même avec les relations entre le président camerounais et le président de Guinée-Equatoriale, Teodoro Obiang - dont faut-il le rappeler la capitale, Malabo, située sur l’île de Bioko n’est qu’à une encablure des côtes camerounaises, notamment de Douala. Toutes tentatives de déstabilisation, comme celle récemment orchestrée par des mercenaires tchadiens, centrafricains et soudanais contre le président Obiang, en décembre 2017, passe inévitablement par le territoire camerounais. Le Président équatorien-guinéen avait ainsi tenu à remercier le président camerounais pour l’arrestation du commando sur son territoire, non sans avoir pointé du doigt le fait qu’il ait fallu attendre que le dit commando ait traversé 1400 km !
Pour autant que les relations entre Paul Biya et les présidents du voisinage soient ainsi motivées par des intérêts mutuels avant tout d’ordre économique, il n’en demeure pas moins que tous : Ali Bongo, Teodoro Obiang, Muhammadu Buhari, Idriss Déby, Denis Sassou-Nguesso, et dans une moindre mesure, Austin-Archange Touadera, cherchent à ancrer leur action à travers l’activation de leurs réseaux traditionnels, à Paris, Londres et Washington, et bien sûr à Pékin. 
Reste que le retour de la Russie, via la RCA, offre désormais aussi une «  alternative »  à cette relation-dépendance, qui pourrait séduire certains. L’on dit ainsi, que Paul Biya ne se montrerait pas insensible à la récente offre russe de participer à la sécurité maritime dans le Golfe de Guinée. 

Sa réélection est-elle ou non une bonne nouvelle pour les pays qui le soutiennent ? Ses voisins ? Et pour des pays plus "lointains"?

Ainsi, c’est à l’aune de la « stabilité » que ces derniers tentent de justifier la reconnaissance implicite de la ré-élection de leur voisin. Chacun a ses propres raisons. 
A Abuja, l’inquiétude est grande quant à la situation sécuritaire à la frontière avec le Cameroun. Celle-ci n’a cessé de se dégrader depuis les manifestations d’avocats et d'enseignants, de novembre 2016, provoquant les velléités d’indépendance des partisans de l’ »Ambazonie » (peu ou prou sur les frontières de l’ancien Cameroun Occidental) provoquant l’afflux massif de réfugiés vers le Nigéria (22 000 demandeurs d’asile au Nigéria provenant du Cameroun, dont plus de 80% sont des femmes et des enfants). L’on estime d’ailleurs que plus de 300 000 personnes auraient fui les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest camerounais, eu égard à la centaine de morts depuis le début de la crise. Nul doute que cette question sera aussi contingente au prochain scrutin présidentiel en février 2019, alors que le concurrent du président Mahammadu Buhari, l’ancien vice-président d’Olusegun Obasanjo, Atuki Abubakar, candidat désigné par le parti Populaire démocratique (PDP) est un peul originaire de l’état de l’Adamawa, frontalier du Cameroun.
A Malabo, l’on cherche à assurer la viabilité des Obiang à la tête du pays, sur fond d’affaire de biens mal acquis et tentatives de déstabilisations, implicitement soutenues par certains états de la région. La « survie » du régime dépend ainsi des bonnes relations avec le pouvoir politique en place à Yaoundé et économique, à Douala. Par ailleurs, Teodoro Obiang, arrivé au pouvoir par le truchement d’un coup d’état en août 1979, a été « nommé » chef d’état la même année, en 1982, que Paul Biya, lui aussi pour un premier « mandat » de sept ans. Leur destins politiques, forgés à coup d’élections qui se suivent à quelques mois près, se ressemblent donc beaucoup.
A N’Djamena, Idriss Déby a besoin de son voisin pour l’aider à combattre Boko Haram et ainsi éviter les pénétrations territoriales de ce qui reste de l’organisation terroriste qui continue de tuer dans la région du Lac Tchad. La récente prise d’otage de plusieurs ressortissants tunisiens, en mars dernier, dans la région du Nord, près de Boko, bien que le fait de la mystérieuse organisation, baptisée « Forces de libération de l’Ambazonie » est venue rappeler les heures sombres, où les prises d’otages se multipliaient dans le Nord (Garoua) et l’Extreme Nord du pays (Maroua), mitoyennes du Nigeria et du Tchad, à l’aune de celle qui avait vu sept otages français de la famille Moulin-Fournier, être pris en otage en février 2013, avant d’être libérés deux mois plus tard, grâce à la médiation, du reste, de Paul Biya. 
Pour rappel, près de 400 civils et 160 forces de sécurité camerounaises ont péri dans cette « guerre » qui ne dit pas son nom, dans les régions occidentales anglophones du Cameroun.
A Libreville et Brazzaville, comme du reste, à Bangui, l’on compte sur Yaoundé pour jouer pleinement son rôle dans la crise centrafricaine, notamment, eu égard à la très grande « perméabilité »  de la frontière entre le Cameroun et la RCA, qui permet à de nombreux éléments des anti-balaka, restés fidèles à l’ancien président François Bozizé, de continuer à déstabiliser le pays.
On comprend ainsi mieux, que la réélection de Paul Biya permet, en réalité, de maintenir un certain statu-quo dont chacun bénéficie, notamment vis-à-vis des partenaires occidentaux, en premier lieu desquels, figurent toujours en première ligne, la France et les Etats-Unis. 
Près de 80 000 ressortissants français vivent entre le Cameroun et ses voisins. La France est « activement » présente militairement dans la région, à travers son Centre Inter-regional de Coordination (CIC) à Yaoundé, son Ecole à vocation régionale (ENVR) dans le port de Bata, en Guinée-Equatoriale, à,la frontière avec le Cameroun et le Centre régional de sécurisation maritime (CRESMAC) au Congo, à Pointe-Noire. Par ailleurs, 350 militaires français stationnent encore au Gabon. En mer, la France, à travers son opération de surveillance maritime « Corymbe » assure la sécurité des trafics maritimes, grâce à son BPC, son hélicoptère Alouette III, son patrouilleur de haute mer (PHM) et son avion patrouilleur maritime (Falcon 50). 
Peut-être faut-il voir, une des raisons, de la « discrétion »  française de ces derniers jours, comme ce fut le cas, du reste, à l’occasion des élections de mars 2016, au Congo, d’août 2016 au Gabon, voire, celle de décembre 2015-février 2016 en RCA..
Washington reste, à peu de détails près, sur la même ligne. Paris et Washington semblent s’inquiéter, sans doute avec un temps de retard, de l’activisme russe dans la région, confirmant que du Soudan aux deux Congo (Congo-Brazzaville et RDC), en passant par la RCA, existe désormais un «  couloir » favorable aux intérêts économiques (principalement miniers) de Moscou, tout comme ils continuent à l'être pour ceux de Pékin. Reste, néanmoins, à savoir, si Paul Biya succombera lui aussi, aux sirènes de Moscou, comme Faustin-Archange Touadéra ou plus récemment, Joseph Kabila, qui a fait ratifier, en mai dernier, par le Parlement de RDC, un accord de défense avec Moscou ?
Peut-être faut-il voir pour ces raisons précises, cette fois-ci, un certain «  activisme » de la part de la France à l’égard du pouvoir en place à Yaoundé, et ce, pour ne pas renouveler l’erreur de jugement qui pourrait expliquer la raison pour laquelle la France a pu perdre pied en RCA, au profit de Moscou.

Qu'est-ce qui justifie selon vous le silence des organisations panafricaines ? 

Il convient de rappeler que c’est le président du Gabon, Ali Bongo qui préside depuis 2015, la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC) qui regroupe les 11 états de la région, dont bien sûr, le Cameroun. Il s’agit d’ajouter que c’est le président rwandais, Paul Kagamé, qui préside l’Union africaine pour l’année 2018 et que le Rwanda a retrouvé, en août 2016, la CEEAC qu’elle avait quittée en 2007. 
Il convient de préciser aussi que c’est, depuis le 31 juillet dernier, le président nigérian, Muhammadu Buhari, qui préside aux destinées de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) après la présidence togolaise. 
Bref, la convergence de facto de Buhari et de Bongo réside, bien évidemment, dans leur volonté de confirmer que la CEDEAO et la CEEAC vont dans la même direction, tant dans le domaine de l’approfondissement de leurs relations économiques que celui de la coopération contre le terrorisme, la piraterie, les organisations narco-criminelles et celles qui pillent les ressources halieutiques, forestières et minières, sans se préoccuper des frontières administratives entre elles. 
Quant à Paul Kagamé, il a besoin de Paul Biya, comme de l’ensemble des pays signataires de la création de la Zone de Libre Echange Continentale (ZLEC) en mars dernier, pour réaliser l’intégration économique et politique panafricaine, dont il se veut le champion, en sa qualité de président en exercice de l’UA.
Bref, qui ne dit mot, consent...

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