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Première journée de la laïcité à l’école : le piège des impasses intellectuelles françaises
©Reuters

Contre-productif

Première journée de la laïcité à l’école : le piège des impasses intellectuelles françaises

110 ans après le vote de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, mais surtout après les attentats de 2015, les écoles s'apprêtent à "célébrer" la première journée de la laïcité.

Vincent Petit

Vincent Petit

Vincent Petit, agrégé et docteur en histoire (Paris-1 et Fribourg), est spécialiste d'histoire religieuse, culturelle et politique de la France.

Il vient de publier God save la France : La religion et la nation (Cerf), un essai dans lequel il étudie les rapports entre l'Eglise et l'Etat depuis le XVIIe siècle.

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Atlantico : 110 ans après le vote de la loi de séparation de l'Eglise et de l'état de 1905, mais surtout après les attentats de 2015, les écoles s'apprêtent à "célébrer" la première journée de la laïcité. Que pensez-vous de cette décision ? Concrètement que va-t-on pouvoir enseigner à ce sujet ? La laïcité est-elle enseignable en tant que telle ?

Vincent Petit : Je crains qu'un enseignement d'ordre général soit parfaitement inutile, voire contre-productif. Le problème est qu'aujourd'hui la laïcité est enseignée comme une valeur en tant que telle et un savoir disciplinaire de nature presque théologique, alors qu'elle est un produit historique et une pratique juridique, en constante évolution : la loi de 1905 à laquelle on se réfère n'était pas appliquée de la manière en 1908 qu'en 1920 et qu'en 1965. Aristide Briand, et Jules Ferry avant lui, l'avaient bien compris. Au lieu de l'invoquer, ou de la convoquer pour tout ou rien, la meilleure défense de la laïcité consiste à prouver combien elle est utile et nécessaire, au quotidien. 

Comme le proposait déjà il y a plusieurs années Régis Debray, on pourrait imaginer proposer des cours de culture ou d’anthropologie religieuse (de la religion totémique au new age, à partir de différents supports : bande dessinée, musique, cinéma, marques commerciales...), voire une initiation à la théologie en complément des cours de philosophie dans le cycle secondaire. Plus acceptable serait sans doute l’obligation de leçons d’instruction civique, particulièrement dans le cycle primaire, fondée sur des règles de morale "positive", c’est-à-dire confessionnellement et philosophiquement neutres, et communes aux différentes religions. La question de la laïcité serait alors abordée comme modalité nécessaire d'une coexistence pacifique entre elles.

Comme ne manquait jamais de le répéter Emile Poulat, la loi de 1905 ne sépare pas l’Etat et l’Eglise, le temporel et le spirituel – puisque ces deux entités, en tout cas dans le monde occidental, ont toujours été dissociées voire opposées ; elle se limite à l’exercice du culte, dont elle supprime l’organisation par l’Etat et dont elle garantit l’exercice public. L’Etat ne salarie plus les ministres du culte (à l’exception des aumôniers), mais du même coup l’exercice du culte est laissé à la discrétion des autorités religieuses (c’est pourquoi il y avait des républicains favorables au maintien du concordat, on l’a oublié). La loi ne contient même pas le mot de laïcité !

Le problème est que l'école, à l'image de la France, manque cruellement de rituels collectifs et fédérateurs. Au risque d'être provocateur, la société française manque de religion, que ce soit une religion "religieuse" ou une religion civile : bien des grands ancêtres de la République dans la droite ligne de Rousseau préconisaient une religion officielle et nationale en lieu et place du catholicisme. Je crains que l’effondrement de la croyance religieuse en France (et en Europe d’une manière générale) et l’affaiblissement généralisé de l’esprit démocratique relèvent du même symptôme, voire de la même causalité, et que la culture religieuse (qui n’est pas la croyance) est la meilleure alliée de la laïcité républicaine – comme d’ailleurs toute forme de culture.

Née dans une société de tradition catholique, n'y a-t-il pas une illusion à vouloir convaincre les autres religions d'y adhérer ? Comment procéder ?

Il est évident que la laïcité est un concept avant tout issu de l'histoire occidentale. Certains penseurs, et non des moindres, en font même un produit du christianisme, autrement dit la traduction sociale du message évangélique. Il est difficile de demander à une religion quelle qu'elle soit de se séculariser, surtout s'il s'agit de répondre à une injonction extérieure. Pour moi, le vrai problème est d'ordre essentiellement ecclésiologique et disciplinaire : comment l'Islam en France peut-il institutionnellement se prendre en charge, loin des influences étrangères qui l'empêchent de se naturaliser ? Comment former, nommer et contrôler les imams ? C'est à ce travail de fond que doivent se consacrer les Français musulmans, car la solution ne pourra venir que d'eux.

Manuel Valls a déclaré mercredi : "la laïcité, c'est tout le contraire de la division. La laïcité, ce sont des règles qui organisent la tolérance, le respect des croyances et de la dignité de chacun". Au vu des polémiques récurrentes autour des crèches, avec l'AMF notamment, ne peut-on pas dire que c'est la laïcité, ou plutôt le laïcisme, qui est intolérant ?

La laïcité est devenue un  enjeu électoral, ce qui n'est pas bon signe. Une bonne partie de la gauche et de la droite vivent dans un présent perpétuel, et ont renié cette part de l'héritage national pour la laisser  à l'extrême droite, qui n'envisage le christianisme que sous l'angle du conservatisme social et du patrimoine identitaire. Au XIXe siècle, les patriotes républicains étaient des admirateurs plus fervents de Jeanne d'Arc que la hiérarchie catholique ! Encore une fois, il faut décentrer cette loi et l'inscrire au terme d'une évolution historique. Ce ne sont pas les religions proprement dites qui sont néfastes, car toute opinion peut être source de violence : Staline, Enver Hoxha, Pol Pot, Ceaucescu... et la plupart des grands conflits du XXe siècle n'ont pas d'origine religieuse, et les guerres de religions (qui datent du XVIe siècle, mais certainement pas du XIXe siècle!) étaient avant tout et surtout des conflits d'ordre politique (le souverain exigeant l'unité religieuse, comme plus tard la nation exigera l'unité linguistique...).

C'est leur organisation propre, si importante pour l'interprétation des textes et leurs implications sociales, qui doit s'harmoniser avec les règles communes fixées par l'Etat. Seulement cela nécessite une réelle souveraineté territoriale et une autorité politique digne de ce nom. 

Je crois qu'il faut trouver un équilibre entre l'identité de la France et la libre expression des croyances religieuses. Le régime républicain qui s'est installé à partir de 1875 parce qu’il se considérait comme l’aboutissement d’une longue histoire nationale n’entendait donc pas la renier ou l’ignorer.

Si l’école devient laïque, Jules Ferry se bat pour qu’un jour soit réservé à l’instruction religieuse pour ceux qui le souhaitent. Si l’Etat est séparé de l’Eglise, la République maintient le calendrier des fêtes chômées (religieuses) fixé par Bonaparte. Si certaines congrégations religieuses sont expulsées, l’Etat prend à sa charge l’entretien des édifices cultuels construits jusqu’à cette date et les affecte à un culte. Le problème est qu'aujourd'hui, contrairement au XIXe siècle où même les « bouffeurs de curés » étaient formés dans les écoles des "bons pères", nos élites sont très ignorantes de ces questions.

Selon un sondage Ifop – réalisé avant les attentats –, 84% des Français pensent que la laïcité est un élément important de l'identité de la France, et 81% pensent qu'elle est en danger. Comment peut-elle être en danger, alors qu'il semble qu'elle n'a jamais été autant invoquée qu'aujourd'hui et qu'elle est "célébrée" dans les écoles ?

La laïcité comme malheureusement beaucoup des valeurs qui fondent la République sont réduites trop souvent à des invocations. Il faut sans doute rappeler et surtout appliquer sans faiblesse un certain nombre de principes essentiels (par exemple l'égalité homme / femme, le respect des personnes et des biens, ou l'obligation scolaire de suivre toutes les disciplines) : bien des difficultés seront levées rien qu'en étant plus exigeant dans nos écoles.

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