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Pourquoi, toute question idéologique exclue, il faut se méfier des statistiques ethniques
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Pourquoi, toute question idéologique exclue, il faut se méfier des statistiques ethniques

« Démocratie providentielle », « démocratie extrême », les notions forgées par Dominique Schnapper, une des grandes voix de la pensée politique française, sont passées dans le langage courant. Elle revient dans ce livre sur les thèmes qui sont aujourd’hui au cœur du débat public : le malaise des populations immigrées, le chômage, la place de l’islam, le rapport à la République et à la nation. Extrait du livre "De la démocratie en France" de Dominique Schnapper, aux éditions Odile Jacob.

Dominique  Schnapper

Dominique Schnapper

Fille de Raymond Aron, Dominique Schnapper est directrice d'étude à l'EHESS, membre honoraire du Conseil constitutionnel, auteur de nombreux ouvrages sur la citoyenneté et la démocratie, dont notemment Diasporas et nations (avec Chantal Bordes-Benayoun) et Travailler et aimer.

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Les sociologues, étant donné leur point de vue intellectuel et leurs convictions, soulignent que l’ethnique ne saurait renvoyer à une définition essentialiste (ou héréditaire ou génétique), mais à une définition sociale. Sans aucun doute. La définition « sociale » n’en pose pas moins de problèmes, même s’ils sont d’un autre ordre. L’ethnique ne renvoie pas à un groupe culturellement ou socialement homogène. Des grands-parents nés en Algérie, en Roumanie ou en Italie ne conduisent pas à la même conscience ethnique de leurs descendants. Certains d’entre eux sont moins perçus dans la vie sociale comme Algériens, Roumains ou Italiens que juifs ou musulmans, ou simplement Français, comme dans le cas, par exemple, d’Yves Montand et de bien d’autres fils d’immigrés italiens. Faut-il alors construire une catégorie nationale ou religieuse pour rendre compte de cette réalité et comment ? Il ne suffit pas de remplacer la religion ou la nation par le terme plus vague de culture pour résoudre le problème. Nous ne sommes pas là face à une difficulté technique, mais devant une réalité sociale qui soulève une interrogation proprement sociologique : comment définir les autoassignations ou les hétéroassignations significatives par des catégories statistiques qui, par définition, ne peuvent que schématiser et cristalliser une réalité complexe et mouvante ? La société moderne n’est pas formée de groupes juxtaposés, aux frontières claires, mais d’individus dont les rôles, les références et les identifications sont multiples. Suivant les situations sociales et les circonstances historiques, ils choisissent, en fonction de leur passé individuel et collectif, des références et des identifications – sans compter les oublis –, toujours susceptibles d’être remises en question. Les sociétés modernes sont fondées sur la mobilité des hommes, la pluralité de leurs fidélités et de leurs abandons, de leurs identités et de leurs identifications. « Le propre des ensembles sociaux est d’être équivoques, d’avoir des frontières mal définies. [...] Chaque fois que l’on envisage des groupements, des entités collectives, diverses perspectives sont possibles, donc plusieurs classifications. »

La diversité des origines, des pratiques et des références, la multiplication des populations marginales rendent particulièrement ambiguës les notions mêmes de population « juive », « musulmane », « arabe », « noire » ou « arménienne » à l’intérieur d’une population nationale. La seule définition que l’on puisse en proposer est l’affirmation par les individus de leurs références et de leurs identifications – sans oublier qu’elles évoluent avec les événements historiques. Le nombre des juifs avait brutalement augmenté lors de la guerre des Six Jours : convaincus que l’État d’Israël était en danger mortel, nombre de personnes qui croyaient avoir oublié leurs liens avec le judaïsme se sentaient à nouveau juives. Les relations des individus aux collectivités historiques particulières dont ils sont issus, réellement ou mythiquement, sont complexes, elles évoluent avec le temps. Cela rend difficile d’isoler la population par les instruments habituels de la statistique publique, dont les critères ne peuvent être que simples et constants. Les instruments statistiques précis mais, par définition, grossiers imposent une clarification qui trahit la complexité et les ambiguïtés de la réalité sociale. L’autodéclaration, le plus souvent utilisée au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, ne permet pas mieux que les catégories indirectes de connaître les véritables identifications. Au nom de quoi demander aux individus de se classer une fois pour toutes dans une catégorie ?

Autre illustration de cette complexité, dans quelle catégorie classer ceux que l’usage qualifie d’enfants de mariages mixtes ? L’interrogation n’est pas vaine. Pour appliquer le statut des juifs, le gouvernement de Vichy se trouva devant les « demi-juifs », les « trois-quarts » et les « quarts de juifs ». Il va de soi que le projet d’établir des catégories ethniques a un sens opposé, il s’agit, tout au contraire, de connaître les formes de discrimination pour que l’égalité de tous ne soit pas formelle, mais réelle. Je n’invoque cet exemple que pour illustrer le fait que le mélange des populations, propre à toute société, mais plus encore à la société démocratique, rend toute catégorisation ethnique par définition ambiguë. On critique les catégorisations indirectes – ni les noms, ni les prénoms, ni les lieux de naissance ne sont en effet des indicateurs sûrs. La catégorisation directe n’échappera pas à la même ambiguïté, malgré son apparence de plus grande scientificité. On ne voit pas comment construire des catégories ethniques dans la statistique publique en échappant aux représentations sociales des chercheurs ou même de l’opinion publique. La société, contrairement à ce que pensent beaucoup de sociologues américains concentrés sur l’expérience de leur propre pays, n’est pas naturellement ou nécessairement formée de « groupes ethniques ».

Extrait du livre "De la démocratie en France" de Dominique Schnapper, aux éditions Odile Jacob

 

 

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