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Ce monde dans lequel beaucoup plus de gens ont accès au téléphone portable qu’à l’eau courante ou l’électricité
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Allo ? A l'eau ?

Ce monde dans lequel beaucoup plus de gens ont accès au téléphone portable qu’à l’eau courante ou l’électricité

Aujourd'hui, dans le monde, plus de gens ont accès au téléphone portable qu'à l'eau courante et à l'électricité. Une situation qui interroge : faut-il y voir l'omniprésence de la société de consommation ? Peut-être pas : le téléphone représente un vrai progrès pour ces gens en brisant définitivement leur isolement.

Bernard Bachelier

Bernard Bachelier

Bernard Bachelier est administrateur de la fondation FARM, la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde.

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Atlantico : Les chiffres de différentes enquêtes et études montrent qu’aujourd’hui, il y a plus de gens dans le monde qui ont accès au téléphone portable qu’à l’eau courante ou à l’électricité, qui semblent pourtant être plus vitales. Comment expliquer ce phénomène ?

Bernard Bachelier : Le téléphone portable est un investissement privé. L’eau courante ou l’électricité relèvent au contraire d’investissements publics. Cela nécessite des réseaux d’infrastructures d’autant plus difficiles à développer lorsqu’il faut alimenter des populations majoritairement rurales souvent dispersées sur les territoires. C’est aussi pour cette raison que l’accès à l’eau courante et à l’électricité sont pour l’instant cantonnés aux pays riches et aux zones urbanisées des pays émergents. Ce sont des endroits où le développement de ce type d’infrastructures peut être rentabilisé. Encore un argument qui justifie l’accès au portable d’ailleurs : les réseaux à mettre en place pour couvrir le territoire sont très peu coûteux.

Ces populations qui n’ont pas accès à l’eau courante et à l’électricité ont-elles le même usage du téléphone portable que celles des pays riches ?

Au sein de FARM, une étude a été menée sur l’accès de paysans burkinabés au téléphone portable. Nous nous rendons compte, il est vrai, qu’il y a au sein des populations rurales un fort taux de pénétration du téléphone portable. Il y a cependant des limites : l’abonnement coûte cher. Ils fonctionnent donc avec des cartes limitées en temps de communication qu’ils rechargent au fur et à mesure. Nous sommes loin de forfaits illimités et l’usage reste très circonscrit.

Le premier usage du téléphone portable est un accès à l’information pratique quotidienne : le transport, la banque, la santé, les contacts avec la famille… La vie professionnelle vient ensuite.

La principale utilité du téléphone portable, pour ces populations, est de rompre l’isolement dans lequel elles vivent. Dans les campagnes, c’est un progrès considérable puisque les gens accèdent dorénavant à toutes les informations dont je viens de parler.

Vous évoquez une utilisation professionnelle, pouvez-vous développer ?

Il existe des flottes de téléphones portables qui sont utilisées par les entreprises. C’est le cas pour les coopératives agricoles par exemple. L’organisme diffuse alors des informations via ces téléphones portables, notamment grâce aux SMS. C’est un outil qu’ils utilisent énormément car il est peu coûteux. Ils donnent ainsi toute une série de données sur les dates pour utiliser les engrais, sur les prix des marchandises, sur les offres qui sont faites par leurs différents interlocuteurs …

Il ne faut pas oublier que la plupart des paysans dans ces régions n’ont pas accès aux journaux et à l’information. Pour eux, c’est un moyen d’être moins victimes des négociants lorsqu’il s’agit de négocier les prix sur ce qu’ils produisent. Il n’y a cependant pas encore lieue de s’enthousiasmer outre-mesure car ces outils en sont vraiment à leurs balbutiements et cela fonctionne encore relativement peu. Certains pays commencent à mieux s’en sortir dans ce domaine, c’est le cas de l’Inde ou du Sénégal, notamment parce qu’ils bénéficient d’un taux d’alphabétisation croissant qui reste une prérogative pour accéder à l’information, y compris via les téléphones portables.

Le cas de l’Inde est particulièrement intéressant pour une raison assez simple : il y a beaucoup de paysans et il y a beaucoup d’informaticiens. Ils développent donc des services originaux. Ils mettent en place des plateformes d’information qui diffusent à la fois de l’information technique et de l’information pratique. L’heure n’est pas encore à l’émergence de sites dédiés à de l’information professionnelle. Nous avons là des populations qui sont demandeuses de solutions utiles dans leur quotidien, aussi bien professionnel que familial et social.

Cette omniprésence du téléphone portable, dans des régions où les gens n’ont pas d’eau, est-elle une bonne nouvelle ? Faut-il y voir un progrès ou faut-il y voir l’omniprésence d’un système basé sur la consommation ?

Il faut y voir un progrès. Un progrès considérable d’ailleurs. Ne serait-ce que parce qu’il rompt l’isolement de ces populations. Nous sommes là face à des gens qui n’ont rien : ils vivent dans des régions où il n’y a pas de routes, pas d’infrastructures sanitaires, aucun accès à l’information. Et tout d’un coup, le téléphone portable apporte un contact avec l’extérieur.

Les familles peuvent se tenir informées, même à de grandes distances. Dans une situation de crise, comme en ce moment au Mali ou il y a quelques mois en Côte d’Ivoire, les gens peuvent s’assurer que leurs proches vont bien. Pendant le conflit ivoirien, les Burkinabés, qui sont nombreux dans ce pays, pouvaient se tenir au courant des évolutions. Le progrès est tout de même significatif : avant, il fallait attendre que des voyageurs passent.

Après, la problématique, pour ces populations comme pour tous les utilisateurs de téléphones portables dans le monde, est la même : nous sommes dépendant d’un certain nombre de grandes entreprises des pays du nord.

Il y a enfin un problème, en particulier en Afrique, quant au nombre de prestataires. Les abonnements restent chers et couvrent une zone géographique assez restreinte. Les utilisateurs ont souvent besoin d’avoir plusieurs abonnements. Et si les prix ont considérablement baissé, ils restent particulièrement élevés pour les populations locales.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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