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Pourquoi la nouvelle révolution industrielle pourrait laisser des millions de personnes sur le bord de la route
©Reuters

Ça s'annonce mal...

Pourquoi la nouvelle révolution industrielle pourrait laisser des millions de personnes sur le bord de la route

Bien que par essence génératrice d'emplois, l'avancée technologique actuelle présente la particularité d'être de plus en plus rapide. Un rythme auquel nos sociétés ont du mal à faire face et qui risque de modifier profondément le marché du travail tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Atlantico : Dans une interview donnée à The Atlantic, le journaliste Ryan Avent souligne le fait que la robotisation et les progrès technologiques, particulièrement en matière d'intelligence artificielle, pourraient complètement bouleverser notre modèle de travail. À quoi pourrait ressembler l'impact de cette "révolution technologique" ? 

Sarah Guillou : Selon Ryan Avent, qui vient de publier The Wealth of Humansla prochaine vague de robotisation et d’intelligence artificielle va créer un excès de travailleurs, c’est-à-dire une offre de travail (travailleurs) supérieure à la demande de travail (les emplois). Assez logiquement, la loi de l’offre et la demande implique que le prix du travail - le salaire - va continuer à baisser. De plus, le travail humain va voir sa productivité, relativement à celle des robots, diminuer, ce qui va accentuer la pression à la baisse des salaires.

Cette évolution de l’emploi s’inscrit dans un processus continu de changement technologique qui rend obsolètes certaines compétences et fait disparaître des emplois remplacés par la machine. Ce qui est en débat, c’est tout d’abord l’ampleur et l’intensité de la prochaine vague technologique, et par ailleurs combien de nouveaux emplois se substitueront aux anciens. Pour en mesurer les conséquences, il faut aussi se prononcer sur la capacité de la demande mondiale à absorber le surcroît de production qu’implique l’amélioration technologique. De nombreux secteurs traditionnels, l’acier par exemple, connaissent des disparitions d’emplois et d’entreprises notamment parce que la demande mondiale n’absorbe pas les excédents de production. Indéniablement, cette nouvelle révolution technologique conduira à des ajustements coûteux en termes d’emplois.

Dans quelle mesure la robotisation pourrait-elle représenter un risque pour toute une catégorie de travailleurs ? Faut-il s'attendre à ce que les emplois détruits soient remplacés par de nouveaux types de métiers, où à l'inverse que la progression technologique détruise purement et simplement un pan entier du marché du travail ? Qui seraient les plus menacés ?

Sur la question du rythme, les économistes se divisent sur l’arrivée d’une nouvelle "révolution" industrielle : la révolution digitale. Certains se focalisent sur la stagnation de l’indicateur de productivité pour défendre la stagnation séculaire, et minimisent, voire nient, la nouvelle révolution. D’autres pensent qu’une nouvelle page de l’histoire industrielle arrive et qu’elle aura un impact majeur sur le travail. Au sein de ce second groupe, on distingue ceux qui prédisent une destruction massive des emplois, qui obligera les sociétés à repenser la place sociale du travail et ceux qui pensent que de nouveaux emplois seront créés pour se substituer à ceux qui seront détruits. En fait, la révolution digitale est difficile à nier, et le risque qu’elle fait peser sur les emplois est réel, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une stagnation de la productivité et donc des salaires.

La question de savoir quels emplois sont les plus exposés au risque technologique de l’intelligence artificielle est de plus en plus documentée. De manière générale, ce sont les emplois les plus routiniers, dont les tâches répétitives peuvent être aisément répliquées, qui seront les plus touchés. Mais les progrès de l’intelligence artificielle, qui permettent d’appréhender l’espace et la conditionnalité des meilleures réponses, améliorent fortement l’adaptation de la machine à des situations complexes. De plus en plus de tâches laborieuses complexes seront donc en concurrence avec des machines et leur substitution ne tiendra qu’au coût relatif entre travail et capital. La polarisation des emplois devrait s’accentuer, se traduisant par, d’un côté, des emplois de services peu qualifiés, peu rémunérés et peu touchés par la robotisation, et de l’autre des emplois très qualifiés et bien rémunérés dont la productivité n’est pas encore dépassée par celle des machines.

D'aucuns pourraient être tentés, une fois mis de côté, de s'indigner contre le progrès technologique. Cette évolution de notre univers de travail est-elle inévitable, ou peut-on l'enrayer, voire la modeler de telle sorte à ce qu'elle profite à tous ? Comment s'y prendre ?

Oui, après la globalisation, c’est le progrès technologique qui sera villipendé. Ce sera d’autant plus le cas que la société sera inégalitaire. Cependant, deux éléments devraient modérer la fronde contre le progrès technique. D’une part, la robotisation crée par ailleurs de magnifiques opportunités d’amélioration du bien-être des individus: aides aux personnes âgées, suppression des tâches trop physiques ou trop dangereuses, aides à la microchirurgie ou à la micro/nano-médecine, résolution de problèmes complexes, etc. Si ces aspects positifs sont partagés et profitent au plus grand nombre, alors la robotisation sera socialement acceptée. Toutefois, sauf à mutualiser le coût, il est fort probable qu’il faudra attendre une baisse des prix permettant une démocratisation de l’usage et que des tensions pourraient apparaître dans l’intervalle. D’autre part, nos sociétés sont généralement majoritairement en faveur du progrès technique et les tenants de la "croissance zéro" reste minoritaires. C’est ce qui explique d’ailleurs que la globalisation accapare toutes les plaintes alors qu’elle n’est qu’un accélérateur du progrès technique. Ainsi, les mouvements extrémistes et populistes ne focalisent pas leur vindicte sur le progrès technique : le robot n’a pas encore acquis la figure de l’étranger.

La robotisation ne représente-elle pas un danger pour notre modèle social, si elle en venait à détruire plus d'emplois qu'elle n'en créé ? Dans la mesure où un travail ne représente pas uniquement une source de revenus, mais également un lien social, un statut, etc, ne faut-il pas craindre que le système s'effondre sur lui même ?

Le modèle social qui repose sur le travail est déjà bien ébranlé en France mais 90% de la population active travaille encore. Qu’en serait-t-il si ce pourcentage diminuait ? On sait qu’il existe en France une marge de manœuvre de diminution du chômage qui a des causes autres que le progrès technique. On sait aussi que les pays dont le taux de création d'emplois a été élevé ces dernières années ont créé beaucoup d’emplois faiblement rémunérés. La thèse de Ryan Avent est que c’est une contrepartie de la faiblesse de la productivité de ces emplois. La majorité des chômeurs sont en effet peu qualifiés.

Si la première phase de sa thèse, la baisse des salaires, est bien observée, le moment où seule 50% de la population active aura un emploi à plein temps ne semble pas pour demain, ce qui exclut la question des agendas des candidatures aux élections à venir, concentrés sur le court terme. Mais il faut rester très attentif car en effet, le travail est un élément structurant du lien social et de la construction des individus. Il semble que, sans le dire clairement, les pays européens aient décidé individuellement d’arbitrer entre des revenus sociaux d’une part, ou une faiblesse des salaires d’une frange de salariés d’autre part. La France a choisi plutôt la première solution, le Royaume-Uni et l’Espagne, la seconde, et l’Allemagne un entre-deux. Il serait sain de reconnaître ce choix politique. En son temps, la politique des 35 heures s’inscrivait dans le débat sur la "fin du travail" chère à Jeremy Rifkin, mais force est de reconnaître que cette politique n’a pas, pour diverses raisons, conduit à partager le travail. Aujourd’hui, le débat politique sur l’emploi élude totalement la question de l’évolution du travail. Les débats sur le chômage tourne autour de la baisse des cotisations, ou de la relance de la demande, ou de la production industrielle. Or la question des inégalités va devenir de plus en plus critique, quel que soit le taux de chômage, et sa résolution passera par la compréhension de l’avenir du travail afin de trouver un équilibre entre deux situations extrêmes : une totale communautarisation des revenus du travail, ou une société clivée entre travailleurs et assistés, ou travailleurs pauvres.

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