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Pourquoi les êtres humains paniquent lorsqu'ils se perdent ?
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Angoisse

Pourquoi les êtres humains paniquent lorsqu'ils se perdent ?

Il n'est pas rare de commencer à céder à la panique lorsque l'on a la sensation d'être perdu ou de ne plus trouver son chemin. La peur de se perdre sommeille-t-elle toujours au fond de nous, polluant l’existence et la culture ?

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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La peur d’être perdu semble être une réaction inhérente au comportement humain comme notre réaction face aux serpents et de nombreux films ou contes n’ont pas arrangé cela. La peur de se perdre sommeille-t-elle toujours au fond de nous, polluant  l’existence et la culture

Jean-Paul Mialet : L’être humain naît équipé d’un système d’alarme essentiel pour sa survie car il le protège contre les dangers de l’environnement. Ce système d’alarme consiste en des émotions anxieuses déclenchées par certains signaux : la vue de certains animaux, par exemple, comme vous le mentionnez. Mais il y a aussi d’autres peurs plus subtiles et moins connues inscrites en nous dès les premiers moments, telle que la peur du vide : en situation expérimentale, un nourrisson refuse de se déplacer sur une plaque de verre placée au dessus d’un espace simulant un fossé profond par des artifices perceptifs.

Il existe de même un mécanisme qui empêche de se perdre. Chez le bébé macaque,  le psychologue Harlow a mis en évidence un besoin vital de s’agripper à la mère : cet instinct filial a selon lui pour fonction de ne pas être égaré par mégarde. De même, chez le nourrisson, la présence de ceux qui lui donnent des soins comble un besoin vital de ne pas se sentir perdu, l’absence provoquant la terreur d’être abandonné à un univers dont il ne maîtrise rien. Un univers dont il pressent les dangers pour sa survie, étant incapable de protéger comme de se nourrir par lui-même.

Ces expériences émotionnelles précoces sont oubliées par l’adulte. Elles sont recouvertes par les multiples strates cognitives qui s’accumulent au cours des expériences. Dans ces expériences, j’inclus les contes dont vous parlez, sans leur attribuer comme vous une valeur aggravante. Au contraire ils exposent les enfants à leurs peurs archaïques pour les aider à les apprivoiser, à la manière de certaines thérapies de l‘adulte. Le Petit Poucet a peur de se perdre et il imagine un stratagème pour surmonter sa peur : ce conte, raconté à l’enfant dans la chaleur du bain familial, l’aide à s’éloigner de ses terreurs d’enfants. De même certains films pour adulte exploitant la peur de se perdre dans un univers hostile - le superbe « Délivrance » de John Boorman, par exemple – jouent avec ces terreurs le temps d’une brève incursion, suivi d’un retour apaisant à l’univers familier : la peur n’était qu’une fiction.

Pour répondre à votre question, je ne pense donc pas que la peur de se perdre soit un ennemi de la culture. Au contraire, elle alimente une imagination qui enrichit notre univers culturel et elle contribue à s’entourer de connaissances qui la contiennent.

Pour répondre à l’angoisse d’être perdu, angoisse étroitement liée, à l’origine, comme nous l’avons vu, à la perte d’un appui vital et à notre impuissance de nourrisson, nous avons développé des moyens d’être autonomes. Entre autres, nous avons acquis une représentation de l’espace. C’est d’abord un espace pratique : l’espace dans lequel nous nous déplaçons et nous déplaçons des objets. Plus tard, c’est une représentation plus abstraite de l’espace dans laquelle interviennent la géométrie et la description par des plans et des cartes de l’espace dans lequel nous évoluons. Bref, nous parvenons à nous approprier notre espace à nous en sentir maître. Sans songer que la maîtrise d’un espace conceptuel ne protège pas totalement contre l’affolement de l’enfant quand nous nous sentons perdus. Il y a toujours au fond de nous un enfant qui sommeille et dont les terreurs ne demandent qu’à se réveiller quand la situation s’y prête…

Lorsque nous sommes perdus, aucun élément de mémoire spatiale ne permet de nous rassurer et la peur nous amène à perdre la raison. Selon le neuroscientifique Joseph Ledoux cela s’appelle une prise hostile de contrôle de l’émotion sur la conscience. Comment l’émotion ravage-t-elle la conscience dans ce cas ? 

Les observations rapportées par ceux qui se sont perdus montrent en effet que la panique émerge rapidement. Dans la vie ordinaire, il semble difficile de se perdre. Pourtant, nous nous déplaçons à l’aide d’une carte intérieure qui utilise en permanence des indications perceptives nous permettant de nous situer. Nous avons notre propre géolocalisation inconsciente et rassurante. Que ces indications perceptives viennent à manquer comme en cas de brouillard, dans le désert, dans une forêt aux troncs tous comparables ou dans le désert, alors plus rien ne peut nous guider et l’affolement nous gagne. Bien sûr, ce qu’il faudrait dans ce cas, c’est rassembler ses idées, reconstruire dans son esprit la carte des derniers déplacements, tenter de se raisonner, imaginer un parcours possible ou rester en place en attendant que des secours arrivent ou que la situation change. Mais tous ceux qui se sont perdus ont décrit un puissant besoin de ne pas rester en place, d’avancer – la passivité paraît impossible, agir s’impose sans doute pour donner l’impression de conserver une forme de maîtrise. Or tous quand ils avancent, tournent en rond : impossible de se déplacer en droite ligne en l’absence de repère. Hugo Spiers, un chercheur spécialisé dans la psychologie de la représentation de l’espace, en a fait une expérience à personnelle. Lors d’une expédition en Amazonie, il a voulu faire une promenade dans la jungle, à une dizaine de mètres de son camp. Très rapidement perdu, il s’est senti totalement désorienté, terrifié, éprouvant un furieux besoin de courir ou de bouger dans n’importe quelle direction. Reprenant ses esprits, il a décidé d’avancer en marquant à la machette tous les arbres à côté desquels il passait pour ne pas tourner en rond : pour une promenade de quelques mètres, deux heures d’efforts angoissants…Mais l’émotion pousse à prendre de mauvaises décisions et à se perdre dans les circonstances les plus inattendues. Il y a quelques années aux Etats Unis, une randonneuse expérimentée qui suivait une piste fréquentée et bien tracée traversant une forêt profonde n’est jamais sortie du recoin dans lequel elle était allée se soulager, en s’écartant à quelques mètres de là : l’endroit était particulièrement dense, connu pour sa difficulté à s’y repérer - et d’ailleurs utilisé par la Navy pour des entraînements à la survie. Malgré d’innombrables recherches, son corps n’a été découvert que deux ans plus tard, pas très loin de la piste.

Plus grave encore, la panique pousse parfois au délire : un homme perdu dans un bois raconte qu’au bout de quelques jours, il s’est senti devenir fou et avait l’illusion que les arbres lui parlaient. A ce stade, c’est le triomphe des émotions qui font exploser la conscience et les remparts de connaissance qu’elle avait construit pour endiguer ses peurs de nourrisson : les émotions crues du petit enfant reprennent alors les rênes, débarrassées des oripeaux cognitifs de la conscience de l’adulte.

Avec des outils tels que le GPS, nous sommes assurés de ne jamais être perdu. Mais pour autant, il pollue notre carte interne de suppositions qui n’ont aucun rapport avec le monde réel. Qu’est ce que la perte de contrôle nous apprend de notre relation avec l’espace ? 

Le GPS est un outil précieux qui nous permet de savoir à chaque instant où nous nous trouvons. Il est aujourd’hui intégré à notre environnement et nous accompagne dans tous nos déplacements, en voiture comme à pied grâce au Smartphone. Pour prendre une analogie en accord avec le début de cet entretien, il est rassurant comme une bonne maman à laquelle nous nous agripperions. Mais ne nous rassure-t-il pas excessivement ? Avec lui, nous perdons un sens important, le sens de notre espace : nous suivons le guide sans plus étudier la carte.  Que devient notre carte, c’est à dire la représentation interne de l’espace dans lequel nous évoluons ? Comme nous l’avons vu, dans les conditions ordinaires, nous nous déplaçons en nous situant sur une carte intérieure : au fond de nous, à l’arrière plan de notre conscience, nous avons connaissance de notre place. Si notre environnement ne nous fournit plus de repères perceptifs permettant d’ajuster et de valider en temps réel cette carte interne, nous nous sentons perdus et nous paniquons. Il est nécessaire d’avoir une intuition claire de notre place pour ne pas nous sentir perdus. Le risque du GPS n’est-il pas de déléguer à un instrument ce sens de la place, en négligeant la construction intérieure de notre espace ? Avec, à la clé, moins de curiosité pour la géographie de nos déplacements, et plus d’angoisse d’être perdus s’il nous lâche ? Autrement dit, plus de fragilité dans l’utilisation de notre espace que nous ne prenons plus le temps de nous approprier en profondeur, bercés par la commodité d’un maître-guide qui calcule tout pour nous …

 

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