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Vladislav Sourkov.
Vladislav Sourkov.
©wikipédia

Cerveau en bouillie

Pourquoi les Américains ciblent Vladislav Sourkov, l’ex-cerveau de Poutine, en tête de leur liste de sanctions

Une nouvelle liste noire américaine des personnes faisant l'objet de restrictions de visa et de gel d'avoirs afin de sanctionner la Russie pour l'annexion de la Crimée vient d’être publiée. En tête de liste : Vladislav Sourkov, personnalité discrète mais majeure du Kremlin.

Atlantico : En pôle position de la liste noire américaine des personnes faisant l'objet de restrictions de visa et de gel d'avoirs afin de sanctionner la Russie pour l'annexion de la Crimée : Vladislav Sourkov. Qui est-il ? Et pourquoi est-il la première cible des Etats-Unis ? De quel pouvoir dispose-t-il ? 

Kevin Limonier : Vladislav Sourkov est quelqu’un de brillant, de polyvalent, qui a même composé plusieurs symphonies. Il est d’abord passé par le monde des affaires et a commencé sa carrière dans les années 90. Il s’est très vite rapproché du gouvernement, dès la fin des années 1990, lorsque Boris Eltsine était au pouvoir, et petit à petit, de l’establishment présidentiel de Vladimir Poutine. Aujourd’hui, c’est quelqu’un qui joue un rôle majeur et qui est consacré, entre autres par les médias, comme l’idéologue du Kremlin. Avant cela, il est passé par beaucoup de postes mais dès le début des années 2000, il a été un soutien très important et très utile à Vladimir Poutine en sa qualité d’idéologue. Il faut bien comprendre que lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, il a dû dans un premier temps rassembler tout un tas de force à l’intérieur de la Russie et modifier tout un tas de rapport de force d’allégeance, sans pour autant avoir un discours politique fédérateur derrière. Et Sourkov a été le véritable artisan de tout ça, notamment via des concepts qu’on lui prête comme la démocratie souveraine ou la verticale du pouvoir. Il est clair qu’aujourd’hui il reste extrêmement influent, étant donné que sous Medvedev, il a occupé le poste clé de vice-président de la Fédération en charge de la modernisation, chantier charnière de Dimitri Medvedev. Finalement, c’est quelqu’un qui a toujours été au bon endroit au bon moment. Ne serait-ce que pour cela, il est tout à fait compréhensible que les Américains l’aient placé en tête de liste.

Hélène Clément-Pitiot : On peut émettre l'hypothèse qu'il y a des règlements de compte. Vladislav Sourkov était en effet du côté des élites de Skolkovo et presque sympathisant avec les agitations de 2012 qui furent largement amplifiées dans la presse occidentale... pour faire parler de printemps russe ! Les choses n'ont pas tourné comme il aurait pu être souhaitable pour l'ambassadeur américain McFaul, très concerné à cette époque, étant donné qu’il a fait sa thèse sur le principe des révolutions. Entre temps il est parti un peu bredouille et a été remplacé !

Pour quelles raisons aurait-il joué un rôle particulier dans les choix russes concernant la Crimée ?

Kevin Limonier : Le rôle concret qu’il a joué reste flou. Par contre, l’affaire de Crimée a été clairement mise en scène selon certains principes que Sourkov a édicté, imaginé et créé. Sa grande idée a en effet été de promouvoir la démocratie souveraine, c’est-à-dire une sorte de démocratie russe qui ne serait pas soumise à la suprématie morale de l’Occident. C’est d’ailleurs ce qui a véritablement fondé une partie du discours de Poutine. Or, comme on le voit avec la Crimée, cette histoire d’annexion est en train de devenir une guerre éthique entre les Occidentaux et les Russes d’un point de vue de la légitimité nationale ou non à agir et d’un point de la légitimité ou non du referendum  en Crimée. Et il est clair que sans les travaux et les productions idéologiques de Vladislav Sourkov, l’affaire aurait été bien plus mal ficelée.

Hélène Clément-Pitiot : Je ne vois pas de rôle particulier. Mais il y a aussi d'autres personnes qui n'ont joué aucun rôle en Crimée et qui ont été sanctionné pour des raisons radicalement différentes. On est cependant sûr de l'effet règlement de compte. Par exemple, les désaccord vis à vis de la dynamique civilisationnelle des Etats-Unis et de l'Union européenne. C'est le cas de Elena Mizoulina qui a rédigé la loi contre la propagande homosexuelle contre les mineurs.

Il a pourtant démissionné du gouvernement en mai 2013. A-t-il conservé une influence sur le Kremlin ? De quel ordre ?

Kevin Limonier : Il reste clairement un des hommes les plus influents, ne serait-ce que par les liens qu’il a gardé dans l’entourage du Kremlin.

Quel rôle a-t-il joué auprès de Poutine pendant toutes ses années de service ?

Kevin Limonier : Comme je l’ai dit, le rôle qu’il a joué est surtout celui de metteur en scène, de chef d’orchestre d’une structure qui serait Russie unie, le parti politique de Vladimir Poutine. Or, il faut savoir que Russie unie est au départ un réseau d’allégeance formé de députés, de gouverneurs et d’oligarques et créé au début des années 2000 afin de justement créer une base de soutien à Vladimir Poutine. Mais il n’y avait aucune idéologie derrière ça. Sourkov en a fait un parti politique structuré avec un discours, une idéologie presque, étant donné qu’il s’est beaucoup battu pour dire que la Russie était dans une posture de désidéologisation depuis la chute de l’URSS et qu’il fallait redonner un sens politique à l’action du pouvoir. Il est celui qui a insufflé son identité à ce que l’on pourrait appeler le Poutinisme. Il est celui qui a mis en scène le pouvoir de Poutine.

S'il n'est plus l'éminence grise du Kremlin, qui l'a remplacé ?

Kevin Limonier : C’est difficile à dire pour la simple raison que nous rentrons là dans une science occulte qui s’appelle la kremlinologie. Il est toujours très difficile de savoir avec précision ce qu’il se passe à l’instant T. On finit par le savoir des années plus tard en recoupant des informations, mais jamais sur le moment. Concernant Poutine, son discours s’est fortement radicalisé ces derniers temps, en tout cas depuis les manifestations de décembre 2011. Et cette radicalisation provient sûrement d’influences autres qui se manifestent au sein du Kremlin. Je pense notamment à Alexandre Douguine, grand penseur de l’Eurasisme. Mais ces influences restent très limitées comparé à celle de Vladislav Sourkov. Je pense qu’il n’a pas été remplacé par quelqu’un en particulier mais qu’aujourd’hui il existe une galacie de discours et de rapports de force qui se forment autour de Poutine. Mais aujourd’hui Vladimir Poutine est rentré dans une phase de son pouvoir où il est, certes avec toujours un certain nombre d’influences, son propre chef d’orchestre, encore plus qu’il ne l’était avant.

Hélène Clément-Pitiot : A mon avis, c'est Sergeï Glaziev, qu'on a beaucoup entendu sur la Crimée parce qu'il s'occupe du programme clef de l'union douanière et de la CEE (Communauté des Etats Eurasiatique). C'est un académicien, spécialiste d'économie qui connait très bien son sujet et bénéficie de toute la force de frappe des économistes et prévisionnistes de l'Académie de sciences. L'Académie des sciences a bien profité des scandales de Skolkovo sensé être un nouveau pôle de recherche tourné vers l'extérieur et qui faisait venir à prix d'or des chercheurs dont les compétences n'étaient pas toujours au rendez vous. Beaucoup de bruit pour rien ! Alors que les instituts qui dépendaient de l'Académie des sciences ne déméritaient pas et qu'elles mettaient en  place avec des moyens biens plus réduits de vraies innovations dans les technoparks et les citées de la science plus traditionnelles. Le conflit entre les deux sphères de recherche s'est réglé au printemps 2013, date de la démission de Vladislav Sourkov. On aurait aussi pu avoir Dominique Strauss-Kahn sur la liste des sanctions. Il est très actif dans la zone et se tient hors des circuits Etast-Unis-Union européenne. Parions qu'il puisse éclairer sur les risques financiers mondiaux, ce que craignent les Etats-Unis et l'Union européenne dans ce contexte de fragilité.

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