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Marine Le Pen et son père.
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Pourquoi le mariage homosexuel a autant divisé (et divise encore) la famille Le Pen

En l'espace de trois grandes manifestations, la contestation de la loi sur le mariage pour tous a mobilisé des millions de citoyens. Ce mouvement est en passe de modifier en profondeur la vie politique du pays. Extrait de "Et la France se réveilla" (2/2).

Elle a l’âge de passer des oraux mais ce soir, devant elle, elle a le jury le plus intimidant de France. En montant à la tribune de l’Assemblée nationale, cette nuit du 17 au 18 avril, Marion Maréchal-Le Pen est un peu impressionnée mais elle ne montre rien. Elle porte une veste et une robe noire ceinte d’un ruban marron. Elle sait qu’elle va faire en quelques minutes sa véritable entrée en politique. Jusqu’ici, elle n’était qu’un sourire choisi par son grand-père pour emporter un siège au Parlement. Le dernier plaisir du vieux corsaire qui a envoyé sa petite fille de 22 ans à l’Assemblée comme un ultime bras d’honneur aux barons de son parti et aux dignitaires de la République.

Elle déplie le texte qu’elle a écrit elle-même, replace les deux micros qui lui font face et se lance. Elle attaque d’entrée en disant son inquiétude devant l’attitude du gouvernement : « Publication de chiffres falsifiés, propagande antifasciste, répressions arbitraires, prisonniers politiques. » À ces mots, les députés de gauche raillent la gamine. Elle reprend, imperturbable, « je pèse mes mots, prisonniers politiques » et raconte l’histoire des campeurs mis pendant 17 heures en garde à vue pour un simple rappel à la loi. À la droite qui s’amuse de ses flèches lancées à gauche, elle rétorque : « Rassurez-vous, il y en aura pour tout le monde. » Elle poursuit par un vibrant éloge des manifestants, « cette France qui laisse sa place aux personnes âgées ». Quelques rares députés UMP applaudissent discrètement. Les autres rêveraient de pouvoir le faire. Chez les manifestants, le discours se répand comme une traînée de poudre. Depuis ils l’appellent « Marion ». Comme si cette jeune fille de 22 ans ne pouvait être qu’une des leurs. Une copine qui défile entre deux TD avant d’aller prendre un verre à la terrasse d’un café.

Si Marine Le Pen n’a jamais fait mystère de son opposition au mariage homosexuel, la présidente du FN a profondément troublé ses troupes en refusant de descendre dans la rue et en esquivant le débat au motif qu’il n’était qu’une diversion destinée à masquer les vrais problèmes aux Français : le chômage, l’insécurité. « Et blablabla », s’agaçait en janvier l’un des responsables du FNJ. En interne, certains n’ont pas hésité à dire qu’elle s’était discréditée, que la présidente du FN n’était plus que la marionnette de Florian Philippot, qu’elle était comme « gouroutisée » par cet énarque tout entier focalisé sur la sortie de l’euro. Il est vrai que le nouveau vice-président du Front national n’a rien vu venir. Pour lui, le mariage pour tous n’était qu’un écran de fumée. Le 14 mars, après avoir été interviewé pour le Talk du Figaro, il s’étonnait, qu’on l’interroge encore sur le sujet. Pour Philippot, il était clair que la presse en général et Le Figaro en particulier accordait encore une importance trop grande à un mouvement en perte de vitesse. Neuf jours plus tard, un million de personnes étaient rassemblées avenue de la Grande-Armée.

La question, en réalité, divise la famille Le Pen. Jean-Marie Le Pen, au départ, n’était pas intéressé par ce débat de société. Il confiera toutefois ne pas être insensible à cette mobilisation inattendue. Lui qui fit les quatre cents coups avec la corpo de droit a encore la passion de la jeunesse militante et le goût de la rue. Marie-Caroline, l’aînée des soeurs Le Pen, n’y a pas été par quatre chemins. S’inquiétant des tergiversations du Front sur le mariage gay, elle a twitté le 4 janvier : « Un chef qui ne descend pas dans la rue, c’est pas un chef. »

Pour un ancien compagnon de route du FN, Marine Le Pen a commis là « une faute stratégique, politique et philosophique. Elle s’enferre dans son erreur, préférant toujours justifier ses choix plutôt que de faire amende honorable, reconnaître qu’elle s’est trompée ». Même Marion Maréchal-Le Pen avoue avoir été « surprise » par la décision de sa tante, comme si elle ne relevait pas de l’évidence et ne correspondait pas au vieux logiciel frontiste, fondé notamment sur la défense des valeurs. Marion tente de trouver des excuses à sa tante. « Elle ne voulait pas être dans la roue de l’UMP. » Raviver un clivage UMP/PS qu’elle pense obsolète. De la tactique, en somme. Peut-être… Mais tout le monde n’en a pas saisi la subtilité. Au début du mois de juillet, une petite cruauté courra dans les couloirs de Nanterre : lors du voyage en Russie de Marine Le Pen au mois de juin, certains députés de la Douma, prétendront les malveillants, l’ont confondue avec Frigide Barjot et l’ont félicitée pour la lutte contre le mariage gay. Tout ça pour ça !

Marion Maréchal-Le Pen n’a pas eu le même genre de prévention que sa tante. Bien lui en a pris. Elle a gagné une vraie légitimité auprès des militants, séduisant même des sympathisants de l’UMP et des députés sur l’air du « Ah ! si elle ne portait pas le nom de Le Pen. » La benjamine de l’Assemblée nationale n’a pas seulement bataillé au sein de l’hémicycle, elle a vécu, en accompagnant le mouvement de la Manif pour tous, un apprentissage politique accéléré. Aussi la jeune femme a-t-elle essayé d’être présente dans les cortèges dès qu’elle le pouvait. On l’a vue marcher le 13 janvier et dans d’autres manifestations de moindre importance. Le 21 avril, Marion Maréchal-Le Pen veut faire partie du cortège avec les officiels. Mais Frigide Barjot s’oppose à sa présence. En cette date anniversaire de l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002, l’égérie de la Manif pour tous ne veut pas d’une Le Pen. Gilbert Collard joue les remplaçants de luxe. Comme à son habitude, l’avocat saura retenir toute l’attention des médias. Écharpe tricolore en bandoulière, lunettes de soleil, petite pochette dans la veste, le député du Gard avance dans la mêlée jusqu’à se trouver face à Frigide Barjot. L’occasion d’un baiser, d’une accolade chaleureuse avec l’égérie de la Manif pour tous. Collard n’est pas sorti pour rien. Il remet le Front national au coeur des discussions en même temps qu’il fait planer le soupçon d’une compromission du mouvement avec le parti de Marine Le Pen. Sur Twitter, Stéphane Guillon se déchaîne : « “Un enfant équilibré c’est un papa et une maman.” Mais si Frigide Barjot et Gilbert Collard en font un ensemble… c’est toujours vrai ! ? » Tout le PS s’engouffre pour reprendre le couplet de la soumission de l’UMP aux forces obscures. Marion Maréchal-Le Pen n’a pas besoin de ces coups d’éclat. Elle a été aperçue plusieurs fois sur l’esplanade des Invalides. Avec ou sans écharpe tricolore. Le 17 avril, après son discours dans l’hémicycle, elle est allée s’asseoir au milieu des Veilleurs. Certains ont agité les mains en silence. Certes, au terme des manifestations, elle n’est pas autorisée à partager le podium des députés de l’UMP ou de l’UDI. Mais les mousquetaires de l’opposition la regardent souvent comme une autre Milady : avec un mélange de crainte et d’envie.

Extrait de "Et la France se réveilla, Enquête sur la révolution des valeurs", Raphael Stainville & Vincent Trémolet, (Editions du Toucan), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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