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Pourquoi il est si compliqué d’accepter les règles du confinement même quand on en a compris l’intérêt
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Egoïsme ?

Pourquoi il est si compliqué d’accepter les règles du confinement même quand on en a compris l’intérêt

Le confinement et les restrictions sont plus difficiles à concevoir en Europe, en Australie ou aux Etats-Unis pour la population. Ce défaut de certains citoyens qui éprouvent des difficultés à se plier aux mesures de restrictions va bien au-delà du simple égoïsme ou d'un manque de considération.

Elsa Godart

Elsa Godart

Elsa Godart est docteur en philosophie et en psychologie, directeur de recherches à l’université Gustave Eiffel. Elsa Godart est psychanalyste. Elle est déjà l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont le dernier, Je selfie donc je suis, est paru en 2016 aux éditions Albin Michel.

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Atlantico.fr : Aux États-Unis, en Australie et dans une grande partie de l'Europe, les restrictions sont plus difficiles à concevoir pour les individus. Comment l’explique-t-on ? 

Elsa Godart : Je pense qu’il s’agit surtout d’une question de contexte culturel et politique. Nous sommes dans un contexte libéral et hyper individualiste ce qui diffère par exemple des pays asiatiques où le collectif prime sur l’individu et où les systèmes politiques sont aux antipodes de ce qu’on peut par exemple connaître du libéralisme des États-Unis. Nous sommes détenteurs de nos libertés individuelles et on y tient avec force. Nous ne supportons pas d’anciennes logiques sacrificielles au non d’un principe qui serait supérieur (la religion ou l’État par exemple). De plus, d’une manière générale, nous n’aimons pas l’interdiction. On nous prive d’une liberté fondamentale qui est celle d’aller et venir, au même titre que de la liberté de penser qui se trouvent au cœur même de notre constitution. Sans prédire quoi que ce soit, j’espère profondément que cette expérience de l’extrême et mondiale que nous sommes en train de vivre, va nous permette de prendre conscience des limites de l’individualisme. Désormais nous avons le devoir de changer les choses. 

Au début de la Première Guerre mondiale, des politiciens britanniques tels que Winston Churchill ont encouragé le «statu quo», vingt ans plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement britannique a inventé le «Keep calm and carry on. Pour la première fois on nous demande d’arrêter. Pourquoi c’est si compliqué pour nous ?

À l’époque de la seconde guerre mondiale, nous étions encore dans des logiques de soumission, il y avait un principe de transcendance qui était l’État-nation et on était encore capable de se soumettre au nom d’un impératif supérieur ( on peut évoquer la notion de « religion laïque » avec Raymond Aron par exemple). «Travail, famille, patrie » étaient des commandements presque impérieux. Après la seconde guerre mondiale, l’hyper individualisme a éclaté, avec notamment l’avènement de la société de consommation et l’hypercapitalisme, laissant penser que le bonheur est individuel, accessible à tous sous couvert d’une toute puissance personnelle. Or, ce qu’on nous demande aujourd’hui c’est un commandement qui implique de renoncer à notre propre intérêt au nom d’un intérêt supérieur : celui de l’autre, du collectif, de la société.... de l’humanité en somme. Nous ne sommes plus habitués à cela. Mais c’est plus que nécessaire. 

Quel bilan peut-on tirer de ce confinement ? Qu’est ce que cela peut changer dans nos habitudes ? 

Je travaille actuellement sur ce que j’appelle l’altérisme. Ce principe rappelle que nous ne pouvons vivre seuls (l’homme est un animal social) et que par essence l’hyperindividualisme ne peut être une fin en soi : nous avons besoin de l’Autre (comme altérité, différence, lien etc.) pour survivre. L’altérisme pose l’Autre comme fondement constitutif de notre rapport au monde, comme nécessaire à l’humanité. L’altérisme permet de comprendre que ce qui fonde l’humanité en l’homme, c’est l’Autre. L’altérisme ce n’est pas le simple rapport à l’altérité, c’est poser l’Autre comme principe transcendant et nécessaire aux fondements de toute humanité. Et cela passe aujourd’hui par la virtualité. Sa forme la plus expressive est la sociabilité virtuelle mais cela peut-être le nom d’un nouvel humanisme qui invite à redéfinir ce qu’est être Homme mû par sa rencontre avec un monde en pleines métamorphoses. Le confinement est aussi la réalisation de l’altérisme, aboutissant à la conscience - espérons-le- que le monde hyperindividualiste touche à sa fin. 

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