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Pourquoi 65 ans de données économiques européennes nous montrent qu’il est urgent de revoir la conception française de la croissance
©Reuters

Convergence européenne ?

Pourquoi 65 ans de données économiques européennes nous montrent qu’il est urgent de revoir la conception française de la croissance

En un graphique, les perspectives de croissance des principales nations de l'Union européenne peuvent être comparées.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Les données publiées par le site "OurWorldindata" illustrées par le graphique ci-dessous révèlent la courbe ascendante de certains pays européens. Quelles sont les leçons que l'on peut tirer de ces données, notamment du point de vue de la France ? 

Jean-Paul Betbeze : De 1950 à 2014, la richesse annuelle créée par Français a été multipliée par 5,7, passant de 7057 à 39400 dollars (en dollars 2005). Voilà la bonne nouvelle, qui concerne notre passé. Mais le futur semble engagé, depuis 2008, sur un sentier de plus faible croissance, dont il nous faut absolument sortir… si nous voulons nous sortir d’affaire. De manière plus précise, sur ces 65 ans, la croissance française a été assez mouvementée, avec quatre rythmes, plus deux "encoches".

Croissance 1 : de 1950 à 1979, c’est la reconstruction de l’après-guerre, avec le Plan Marshall, plus le baby-boom – une évolution qu’on retrouve partout en Europe,

Encoche 1 : de 1980 à 1985, c’est le choc pétrolier, plus les effets de la politique de François Mitterrand en 1981 - qui n’arrangent rien,

Croissance 2 : de 1986 à 2002, c’est la reprise de la croissance, avec le renforcement de la construction européenne, mais à un rythme annuel plus faible,

Encoche 2 : en 2003, avec une baisse suite au krach boursier, après "l’exubérance irrationnelle" de la "nouvelle économie", 

Croissance 3 : de 2003 à 2008, nouvelle reprise jusqu’à la grande crise américaine de 2008, une reprise qui a fort à faire avec la crise de la dette en zone euro : Grèce, Portugal, Espagne, Italie,

Croissance 4 : de 2009 à 2015, la reprise est en cours, mais particulièrement lente. Et tout le problème est d’en sortir.

Le passé nous donne une grande leçon : la croissance française se montre de plus en plus tributaire de son environnement quand il est adverse, sans être capable, en sens inverse, de mener de politique qui pourrait l’en immuniser, et plus encore la renforcer. La "relance de 1981" est sans doute son erreur stratégique majeure. Enfin, la différence avec l’Allemagne est manifeste, depuis le découplage de 2001-2002.

Et la leçon du futur : il ne peut y avoir plus de croissance française que par une meilleure insertion dans le contexte mondial, avec la zone euro certes, mais de plus en plus au-delà. Ce n’est donc pas donné, mais ce serait bien de le dire !

Notons enfin que la grande qualité de ce graphique est de raisonner en PIB par tête, ajusté des prix et des changes. Ceci paraît un peu technique, mais c’est la meilleure mesure des résultats obtenus par une économie nationale dans le temps, et comparés à d’autres. C’est aussi le vrai objectif des politiques économiques : augmenter régulièrement le PIB par tête. 

La crise de la zone euro est largement perceptible au travers de ce graphique, laissant apparaître une Europe à plusieurs vitesses. Au regard de tels résultats, peut-on considérer que la "convergence" des économies, en excluant la Norvège des données, pourrait être un horizon réalisable pour les européens ? Un tel horizon est-il simplement souhaitable ? 

La Norvège est "hors concours", pour raisons pétrolières. Ensuite, la zone euro a toujours été "à plusieurs vitesses", comme l’est d’ailleurs toute économie (la France est aussi "à plusieurs vitesses"). L’essentiel c’est d’aller plus vite, de manière soutenable dans la durée, autrement dit sans recours excessif au déficit budgétaire et au crédit bancaire. 

Tout a été fait, au début de l’euro, pour accélérer la vitesse des pays les moins "riches", puisqu’ils ont bénéficié d’une chute de leurs taux d’emprunt, avec la garantie implicite de l’Allemagne (et son contrôle), plus la BCE (et son contrôle). Mais on sait ce qui s’est passé : pour "rattraper la moyenne européenne", les pays du sud se sont lancés dans des phases excessives de construction, le boom amenant à la bulle, puis au double krach, immobilier et bancaire. Depuis cette période, des politiques d’austérité ont été menées, puis une consolidation bancaire, mais ces pays, du sud pour l’essentiel, n’ont pas vraiment les moyens d’avancer en capital humain, par l’innovation. Ils mènent plutôt, encore, une politique de dévaluation salariale (Espagne), et fiscale (Irlande et Portugal). Encore une fois, la zone euro continue d’avancer "à plusieurs vitesses", mais elle avance. 

Le problème est que le processus n’est pas coopératif. Les fonds de cohésion sont indispensables. Mais la concurrence fiscale (pas de droits de succession et impôts réduits pour les retraités Français au Portugal ou pas d’impôt pour Google en Irlande, par exemple) va contre la politique de cohésion – et elle est bien plus puissante.

La "vraie convergence" passe en fait, d’un côté, par l’encadrement de la concurrence fiscale (alignement des bases fiscales pour commencer) et de l’autre, plus encore, par des programmes européens de formation et désormais d’apprentissage avec, en même temps, des soutiens européens à l’innovation (plan Juncker, à augmenter). Il est ainsi obligatoire que des processus de convergence par la formation se mettent en place, en lieu et place des stratégies de croissance prédatrices par la fiscalité, qui affaiblissent la zone, au risque de la faire exploser. Mais, en même temps, il ne faut pas rêver : les écarts de formation et de compétence n’ont pas tant à être réduits, mais plutôt des spécialisations doivent se renforcer. Il ne s’agit pas que tous les centres fassent pareil mais, par exemple, que se développent des recherches ici sur l’énergie solaire, ou là sur la pisciculture. La convergence vraie passe par des spécialisations soutenables.

Au regard de ce même graphique, le cas de la Grèce apparaît comme désespéré. Compte tenu du choc subi par le pays au cours de ces 10 dernières années, est-il simplement "raisonnable" de penser que la Grèce peut rattraper le terrain perdu tout en restant membre de la zone euro ? A quelles conditions ? 

D’abord, ce graphique donne une leçon valable pour tous les pays : la croissance vient de la productivité, autrement dit d’entreprises solides qui emploient de plus en plus de salariés compétents, dans des marchés rentables et en expansion. La boucle est donc : rentabilité, emploi, compétences, productivité, marchés internes et externes, innovations, financements, rentabilité, en utilisant au mieux la taille du grand marché, qui permet des économies d’échelle. 

Ensuite, le cas le plus problématique est celui de l’Italie, avec l’extrême difficulté de ce pays à sortir de son surendettement (dette publique/PIB égale à 132%), avec une croissance à 1,5% et des banques qui ne sont pas encore assainies. On comprend que le quantitative easing de la BCE est décisif pour l’Italie, et que la remontée des taux devra être très modeste.

La Grèce est, en fait, un cas à part. Le pays est entré dans la zone euro pour des raisons largement géopolitiques (par rapport à la Russie et à la Turquie), avec des comptes inexacts. Il s’est "développé" avec des dépenses publiques et un boom immobilier, sans vraies réformes de structure (impôts, cadastre, fiscalisation des armateursarmateurs…). Sa reprise actuelle passe largement par des cessions et des privatisations, ses PME internes devant être renforcées. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour savoir que tout ceci est très politique : il ne s’agit pas de prendre le risque d’éclatement de la zone, mais de celui d’un état failli, face aux risques de maffia et d’immigrations sauvages. C’est pourquoi la Grèce sera soutenue, pour mener une transformation profonde, avec une croissance faible.

Qu’il soit enfin permis de mettre l’accent sur le message essentiel de ce graphique : augmenter la croissance passe par l’augmentation de la productivité. Autrement dit, il faut accroître, partout, le niveau actuel, trop bas, de la croissance potentielle. Cette convergence des politiques économiques devrait être le souci fondamental français : former, innover, ouvrir et renforcer les entreprises, simplifier les contraintes administratives et augmenter la rentabilité, pour passer à un niveau supérieur de croissance potentielle. Sans changer, la France, avec 1,25% de croissance potentielle, ne se sortira pas d’affaire, pour soutenir son emploi et payer sa dette. Avec 1,8% aujourd’hui, il faut viser plus demain, et surtout les garder !

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