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Tony Blair était passé maître dans l’art de faire rire à ses dépens pour mieux s’extirper de situations délicates.
Tony Blair était passé maître dans l’art de faire rire à ses dépens pour mieux s’extirper de situations délicates.
©Reuters

Not so funny

Pour les Anglais, l’humour est une arme politique

L’humour "so british" : un véritable mythe. Christian Roudaut explique qu’en Angleterre, tout discours politique digne de ce nom se doit d’être ponctué de traits d’esprit, preuve du raffinement et de l’intelligence de l’orateur. Extraits de "Ils sont fous ces anglais" (2/2).

Christian Roudaut

Christian Roudaut

Christian Roudaut a été correspondant à Londres pendant douze ans (Radio France, Arte). "Ils sont fous ces anglais" (Editions du Moment) est son quatrième livre.

Il collabore aujourd'hui au magazine européen d'Arte.

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Attention, pas de blagues au rabais ni de plaisanteries qui tombent à plat. Ici, on ne rigole pas avec l’humour. Le public et la presse sont des juges impitoyables. Si vous n’avez pas été drôle, on vous trouvera risible et ridicule. Et, à tout prendre, mieux vaut encore un discours terne et sans relief.

Des discours ternes et sans relief, Winston Churchill se montrait bien incapable d’en prononcer. Champion toutes catégories des bons mots, il a laissé à la postérité quelques-unes des formules les plus drôles jamais sorties de la bouche d’un homme d’Etat. Il fit même profiter les Français occupés de son humour flegmatique. « Préparez-vous, je vais parler en français, une entreprise terrifiante et qui sera une dure épreuve pour votre amitié envers la Grande-Bretagne », prévenait-il.

Il faut réécouter son message radiodiffusé adressé à la France, le 21 octobre 1940, alors que la capitale britannique croule sous les bombes de la Luftwaffe : « Ici, dans cette ville de Londres que Hitler prétend réduire en cendres, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens continuent de tenir. Mais notre aviation a fait mieux que de faire face. Et maintenant nous attendons l’invasion promise de longue date. Les poissons aussi. » On imagine assez mal le général de Gaulle mentionner l’impatience des maquereaux et des merlus dans les eaux françaises ou ironiser d’un tonitruant « Rira bien qui rira le dernier ! » En privé, le vieux lion réservait aussi quelques coups de patte à l’homme du 18 juin, un allié encombrant, exigeant, pas drôle pour deux sous et persuadé de sa grandeur malgré une France à genoux, asservie par l’occupant nazi : « Chacun porte sa croix, la mienne c’est la croix de Lorraine ! »

[…]

Si caractéristique de l’humour anglais, l’autodérision est un registre particulièrement prisé des hommes politiques outre-Manche. N’est-ce pas la meilleure façon de mettre les rieurs de son côté ? Tony Blair était passé maître dans l’art de faire rire à ses dépens pour mieux s’extirper de situations délicates. Lors de son congrès d’adieu aux travaillistes, alors que le Premier ministre s’apprêtait à passer le flambeau à son frère ennemi Gordon Brown, sa femme Cherie Blair avait été surprise devant un écran de télévision traitant de « menteur » l’homme qui n’avait cessé de manœuvrer pour prendre la place de son mari. La gaffe de Cherie – une de plus – réduisait à néant tous les efforts du Labour pour assurer un paisible passage de relais. Plutôt que d’ignorer un incident à la une de tous les journaux, Tony Blair décida de s’en sortir par une pirouette plutôt risquée. A la tribune, confiant à quel point il était dur quitter « le numéro 10 » - jouxtant le 11 Downing Street, résidence du Chancelier de l’Echiquier Gordon Brown -, il désamorça avec brio la petite bombe lâchée la veille par son épouse : « Au moins, je n’ai pas à m’inquiéter de voir ma femme partir avec le voisin d’à-côté. »

En mars 1998, invité par le président de l’Assemblée nationale Laurent Fabius, le jeune Tony Blair avait déjà fait la démonstration de son éloquence et de son brillant sens de l’humour, y compris en français. « Il y a vingt-deux ans à Paris, j’ai été commis de bar. Je le suis resté dix semaines. Maintenant, je suis Premier ministre de la Grande-Bretagne, depuis dix mois. J’ai fait des progrès, je crois. Quand j’ai travaillé dans ce bar, Jacques Chirac était Premier ministre. Lui aussi a fait des progrès. Mais un peu moins vite que moi ! Dans ce bar, il y avait un pot commun. On m’a dit qu’il fallait impérativement y mettre tous les pourboires. Au bout de deux mois, j’ai découvert que j’étais le seul à le faire. C’était ma première leçon du socialisme appliqué ! » Rires francs et massifs sur les bancs de la droite, sourires plus figés sur les sièges de la gauche plurielle où le leader néo-travailliste, apôtre de la « troisième voie » en irritait plus d’un avec ses manies de brouiller les frontières politiques.

Spectateur attentif dans l’hémicycle au côté du président de son groupe Jean-Marc Ayrault, François Hollande apprécia certainement ce bon usage de l’humour en politique. Succédant à Lionel Jospin à la tête du Parti socialiste, il avait dû apprendre à modérer son goût prononcé pour les bons mots dont il usait et abusait, même dans les situations les plus sombres. J’ai encore en mémoire ce 8 janvier 1996 où, alors porte-parole du PS, il assurait le point presse rue de Solferino, le matin même de la mort de François Mitterrand. Il accueillit la journaliste d’Info-matin, le quotidien d’André Rousselet, qui sortait ce jour-là son dernier numéro, par ce trait d’humour plutôt risqué en plein deuil national : « Quelle journée ! Deux disparitions en un jour ! »

Si François Hollande avait été anglais, il n’aurait pas eu à brider ce penchant naturel. Au contraire, c’est un trait de sa personnalité qui lui aurait beaucoup servi. Mais en France la politique et le pouvoir sont associés à la grandeur. Faire rire, c’est comme avilir la majesté de la République. Les bons mots sont d’ordinaire réservés aux responsables de second rang, tels que le député-maire André Santini enfermé dans le rôle – usé – de la boîte à gags du Palais-Bourbon. Les locataires successifs de l’Elysée ont, certes, su divertir leur cour de sarcasmes méchamment drôles sur leurs adversaires et leurs rivaux – François Mitterrand avait la réputation d’être plutôt doué dans l’exercice -, mais jamais nos monarques républicains n’auraient l’idée de pratiquer l’art de l’autodérision. Se moquer d’eux-mêmes rabaisserait la noble charge qu’ils occupent. Peut-être, d’ailleurs, les chefs de gouvernement britanniques ont-ils cette liberté dans la mesure où la fonction suprême, celle de chef de l’Etat, revient au souverain.

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Extrait de "Ils sont fous ces anglais" aux Editions du Moment (31 mai 2012)

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