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Manuel Valls est le ministre le plus populaire du gouvernement Ayrault.
Manuel Valls est le ministre le plus populaire du gouvernement Ayrault.
©Reuters

Ne fait pas l'unanimité

Populaire chez les Français, exaspérant chez les politiques, quelle stratégie Manuel Valls peut-il adopter pour s'ouvrir la route du pouvoir ?

S'il agace le gouvernement avec sa "rhétorique sarkozyste", le ministre de l'Intérieur jouit d'un fort capital sympathie auprès des Français, de gauche et de droite.

Yves-Marie Cann, Carole Barjon et Vincent Tiberj

Yves-Marie Cann, Carole Barjon et Vincent Tiberj

Yves-Marie Cann est Directeur adjoint du Pôle Opinion Corporate de l'Institut CSA.

Carole Barjon est rédactrice en chef adjointe à la rubrique politique, chargée de l’Elysée et de la droite au Nouvel Observateur.

Vincent Tiberj est chargé de recherche à Sciences Po, spécialiste des comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux Etats-Unis et la psychologie politique.

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Atlantico : La rhétorique et la popularité de Manuel Valls font de moins en moins sourire au sein du PS et du gouvernement surtout après sa sortie sur la politique migratoire. En parallèle, il continue d'être de loin le ministre le plus populaire du quinquennat Hollande. Comment expliquer ce paradoxe ?

Vincent Tiberj : Il est ici important d'analyser la question Valls sur le plan de l'opinion, et tout particulièrement le fait qu'il soit populaire dans l'autre camp, à l'inverse de personnalité comme Christiane Taubira. En effet, les sympathisants UMP lui accordent un certain crédit alors que tous les autres responsables du gouvernement sont simplement considérés comme des "politiques de gauche". Si Valls est aujourd'hui aussi haut c'est que, quelque part, se reproduisent avec lui les scénarios de Dominique Strauss-Kahn et de Ségolène Royal. Par leurs styles et leurs images respectives, ils avaient eux aussi réussis à dépasser le clivage gauche-droite en période non-électorale, mais ces "bulles d'opinion" ne se sont pas transformé en intention de vote ou en soutien politique inconditionnel. Ainsi lorsque l'on avait vu la côté de popularité de Ségolène Royal s'effondrer à droite dès qu'elle avait été annoncée comme candidate socialiste, on peut imaginer qu'il se reproduise la même chose avec Manuel Valls.

Ce qui explique par ailleurs le succès de Manuel Valls, c'est l'utilisation de codes déjà pré-établis par son illustre prédécesseur, qui n'est personne d'autre que Nicolas Sarkozy, l'actuel ministre de l'Intérieur ayant comme lui compris que l'on pouvait occuper les média en intervenant après chaque catastrophe, tout en adoptant un discours qui casse les lignes politiques traditionnelles. Tout cela fait de Manuel Valls une sorte "d'homme de gauche trans-courants".Ce type d'approche, qui le pousse à regarder vers le centre et la droite, explique qu'il soit forcément impopulaire au sein de son propre camp. On peut de plus affirmer qu'une partie importante des électeurs de gauche a toujours eu des relations compliquées avec un ministre de l'Intérieur, quelque soit son bord. L'épisode des "sauvageons" de Jean-Pierre Chevènement le montre assez bien. 

Yves-Marie Cann : Dans notre observatoire politique avec Les Echos, il s'avère que, début août, 46% des Français déclaraient avoir une bonne image de M. Valls, ce qui en fait l'une des personnalités politiques préférées dans l'Hexagone. Cela en fait surtout le membre le plus populaire du gouvernement Ayrault, loin devant Fabius (34%) Montebourg, Duflot et Taubira (33%). Lorsque l'on analyse de façon détaillée les résultats, on voit que les personnes appréciant M. Valls se retrouvent aussi bien chez les sympathisants de gauche (58%) que de droite (53%). Ceci étant dit, on remarque qu'au cours des derniers mois la proportion de Français ayant une image positive du ministre de l’Intérieur s’est érodée depuis décembre 2012, date à laquelle il totalisait 57% de satisfaits. Fait notable, cette chute s'est répartie de manière quasi équitable entre sympathisants de droite et sympathisants de gauche.

Si Manuel Valls fait aujourd’hui grincer des dents à gauche c’est en raison de sa fonction même de ministre de l'Intérieur.Celle-ci l’amène à prendre des positions fermes sur les sujets dont il a la responsabilité, la lutte contre l'insécurité et l'immigration. Il faut toutefois insister sur le fait que ces deux enjeux, régulièrement présents sur l’agenda médiatique, ne sont plus aussi clivant qu’ils l’étaient par le passé. A gauche comme à droite, les électeurs expriment leurs attentes en matière de lutte contre la délinquance et de maîtrise de l’immigration. En la matière, les prises de position du ministre de l’Intérieur peuvent rencontrer un écho favorable auprès des sympathisants de gauche, même si elles heurtent certains de ses collègues.

Carole Barjon : Il faut croire que les ministres de ce gouvernement sont manifestement en décalage avec l'opinion des Français, c'est là un premier constat que l'on est obligé de faire. Ce décalage peut s'expliquer par le fait que Manuel Valls symbolise au fond à lui tout seul les contradictions de la gauche sur les sujets de la sécurité et l'immigration, sur lesquels elle n'est visiblement toujours pas à l'aise. Le PS dit avoir fait sa mue sur ces questions depuis plusieurs années et particulièrement depuis le choc de 2002. Avant cette date il était effectivement difficile de poser le débat sur la sécurité sans être traité de fachos ou d'ultra-sécuritaire. L'eau a coulé sous les ponts depuis et les socialistes ont reconnu que l'insécurité n'était finalement pas qu'un "sentiment". Bien qu'il y ait eu une évolution on voit que le sujet n'a pas totalement été réglé et il est encore difficile à gauche d'appeler un chat un chat sur certains sujets. Le Parti Socialiste a finalement engagé sa mutation sécuritaire sous la pression des sondages mais cette mutation n'est toujours pas assumée au fond des cœurs. Cette difficulté se retrouve sur l'immigration de manière encore plus forte, le sujet restant finalement assez tabou à gauche, et le tollé qu'a déclenché M. Valls sur le regroupement familial illustre assez bien cela.

L'ouvrage du journaliste Hervé Algalarrondo "La gauche et la préférence immigrée" avait démontré que le PS a peu à peu perdu le soutien des classes populaires depuis une trentaine d'années. Manuel Valls est-il finalement un antidote à cette tendance électorale ?

Vincent Tiberj :Il est effectivement assez clair que cette problématique agite le PS. On le voit avec la Gauche Populaire dont l'objectif est justement de reconquérir le vote ouvrier, qui est loin de se porter à 70% à gauche comme dans les années 1970. Cela fait qu'aujourd'hui lorsque le pays vote pour la gauche à 54%, 54% des ouvriers font de même. Le PS a depuis compensé ce déficit avec le vote des cadres et des grandes villes, deux sphères politiques qui appartenaient jusque-là à la droite. A ceci s'ajoute le vote des banlieues et des populations d'origine maghrébine et africaine, où le PS totalise actuellement 80% des voix. S'il est vrai que l'on constate un net déclin chez les ouvriers, on peut donc dire que les "catégories populaires" qui représentent tout de même pas loin d'un électeur sur deux,n'ont pas pour autant massivement déserté le PS. La situation n'est donc pas si facile pour un Manuel Valls qui doit composer avec cette partie de l'électorat de gauche pour qui l'immigration et la sécurité restent des sujets très sensibles.

La position du ministre de l'Intérieur finit donc par le mener à s'aliéner une partie des électeurs clés, et la réaction des Verts et du Front de Gauche à ses propos l'illustre ici assez bien. Il faut ainsi bien voir que les électeurs du Front de Gauche sont à la fois extrêmement concernés par les questions socio-économiques (chômage, redistribution....) que par les questions culturelles (droit de vote des étrangers, mariage homo...). Sur le long terme, ces électeurs de gauche pourraient manquer à M. Valls, qui aurait de plus les mains liés face à un UMP qui peut toujours surenchérir sur ses propositions.

Yves-Marie Cann : Nous avons effectivement constaté sur les 20-30 dernières années une érosion du score de la gauche auprès des catégories populaires, cette érosion s'étant faite principalement au profit du Front national. Il y a donc un réel intérêt stratégique pour une personnalité de gauche comme Valls à tenir un discours de fermeté dans la lutte contre l'insécurité et l'immigration clandestine, ces sujets concernant aussi l'électorat de gauche. Il est donc possible qu'un certain équilibre soit trouvé entre des visions comme celles de M. Valls et celles de personnalités plus "humanistes" capables de perpétuer les marqueurs traditionnels de gauche en la matière.

Carole Barjon :Cela pourrait s'envisager dans un avenir plus lointain, on sait que M. Valls a de l'ambition, mais la question ne se pose pas pour lui actuellement. Celui qui donne le "la" pour l'instant reste François Hollande, ce dernier ayant d'ailleurs recadré son ministre de l'Intérieur hier matin en Conseil des Ministres en déclarant que "la politique migratoire et le regroupement familial ne faisaient pas partie des débats de cette rentrée". Cela signifie en filigrane que ceux qui, à gauche, pensent comme Valls qu'il est important de reconquérir les classes populaires en se positionnant sur la sécurité sont priés de se taire. On peut néanmoins nuancer le propos en affirmant qu'il s'agit d'un "gentil" recadrage, la petite phrase évoquée plus haut ayant été rapportée par Najat Vallaud-Belkacem, porte parole du gouvernement. On n'a pas vu ainsi François Hollande désavouer directement son ministre de l'Intérieur, ce qui laisse entendre que cette manœuvre cherche à rassurer sa gauche sans trop froisser sa droite. Par ailleurs, il faut préciser que le fort taux de popularité du chef de la Place Beauvau se répartit sur presque l'ensemble du spectre politique, ce qui laisse entendre que son aura se déploie sur plusieurs catégories d'électeurs.

Le ministre de l'Intérieur peut-il exploiter cette situation en se basant sur une communication "césariste" qui le pousserait à jouer "les élites contre le peuple" ?

Vincent Tiberj : Tous les hommes politiques jouent, à un moment ou à un autre, cette carte du peuple contre les élites, Nicolas Sarkozy l'ayant même utilisé pendant son mandat de président, ce qui est assez fascinant en soi. Cela me fait penser que cette grille de lecture ne fonctionne pas superbement bien en termes de gains politiques. Cependant, la position d'autorité de Manuel Valls lui permet d'exister et d'engranger un capital, mais la vraie question reste de savoir ce qu'il peut en faire par la suite. S'il se retrouve par exemple à Matignon, il sort de son rôle de premier flic de France, qui le dissocie jusque là de la politique économique du gouvernement, pour entrer dans un rôle certes plus important politiquement, mais aussi bien moins populaire. Je me demande donc si Valls n'a pas plutôt intérêt aujourd'hui à rester Place Beauvau.

Si l'on se pose la question de son avenir politique, il est difficile à imaginer, et ce pour plusieurs raisons. Lorsque l'on regarde sa carrière, il est très intéressant de noter  qu'il a réussi à exister tout en restant inconnu du grand public jusqu'à sa nomination au ministère de l'Intérieur. Ainsi le baromètre de popularité réalisé par Ipsos révèle qu'il était inconnu par 1/3 des Français en janvier 2012, et par la moitié d'entre eux pendant la primaire socialiste d'octobre. M. Valls a beau être un personnage politique de premier plan à l'heure actuel, il n'est pas pour autant un politique ultra-expérimenté. Il incarne de plus l'aile droite d'un PS qui n'en est pas forcément friand, ce qui rend difficile toute percée dans les congrès

Yves-Marie Cann : Manuel Valls peut, de par son poste, tenir un discours de fermeté qui plaît dans la population, notamment aux catégories populaires mais pas seulement. En s’appuyant sur l'opinion publique sur ces sujets, en la prenant à témoin, il prend le contre-pied d’une partie de son camp. Ceci étant dit il sera tout aussi important pour lui de trouver le bon équilibre : la fermeté affichée doit être contrebalancée par des preuves d’humanisme et de justice de nature à rassurer sur sa gauche. Le risque pour Manuel Valls serait d’investir uniquement le registre du tout répressif.

Carole Barjon : Je pense que ceux qui réussissent en politique sont justement ceux qui arrivent à faire la synthèse deux : on peut totalement tenir des discours concomitants sans apparaître forcément contradictoire. Sans être devin, j'imagine qu'il en viendra forcément à changer son fusil d'épaule. Il est pour l'instant dans une période où il souhaite creuser sa popularité en exploitant les domaines régaliens qui sont les siens. Pour faire l'analogie avec Sarkozy, ce dernier a débuté son ascension comme ministre de l'Intérieur mais il a du très vite se démarquer sur l'économique et le social pour se présidentialiser. Cette règle de la politique n'échappe d'ailleurs probablement pas à M. Valls, qui saura probablement étoffer son discours le temps venu. 

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