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Plan cerveau : un désastre européen à 1 milliard d'euros ?
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Octets synaptiques

Plan cerveau : un désastre européen à 1 milliard d'euros ?

Un collectif de scientifique a publié lundi 7 juillet une lettre ouverte adressée à la Commission européenne dans laquelle ils dénoncent les options scientifiques prises en compte, et la gestion du budget du "Plan cerveau". Désigné par Bruxelles comme projet phare, son objectif est de créer un cerveau humain informatique. Pourtant, de nombreux scientifiques s'indignent de ce projet coûteux dont les ambitions sont inatteignables.

André  Nieoullon

André Nieoullon

André Nieoullon est Professeur de Neurosciences à l'Université d'Aix-Marseille, membre de la Society for Neurosciences US et membre de la Société française des Neurosciences dont il a été le Président.

 

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Thomas  Hannagan

Thomas Hannagan

Thomas Hannagan est un chercheur en sciences cognitives. Il analyse notamment les mécanismes d'apprentissage du langage au niveau du cerveau. C'est un spécialiste sur les aspects théoriques de la lecture et du calcul dans le cerveau.
 
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Atlantico : Alors que les scientifiques ont encore du mal à modéliser le fonctionnement neuronal d'un ver (300 neurones), n'est-il pas déraisonnable de s'engager sur un projet d'une telle envergure ? Sur quelle base les experts ont-ils pu décider de choisir cette étude plutôt qu'une autre ?

André Nieoullon :  Il s'agit d'un projet de neurosciences cognitives, qui vise à faire de la modélisation et à reproduire grâce à des ordinateurs extraordinairement puissants le fonctionnement du cerveau humain. C'est extrêmement ambitieux, et il est difficile d'imaginer que les équipes y arriveront d'ici à 10 ans. On peut par contre imaginer en toute vraisemblance qu'on aura réussi à créer des modules, qui seront mimés d'après certaines parties ou fonctions du cerveau, ce qui restera bien sûr très partiel. Cela étant, l'avantage sera également que toutes les connaissances du cerveau humain y seront intégrées, c'est à dire l'organisation et le fonctionnement cérébral, et dans ce contexte, on pourrait ensuite améliorer notre connaissance de ce fonctionnement.
 
Mes collègues ont émis des réserves quant à ce projet car nous sommes dans une période où les fonds destinés à la recherche se rétrécissent comme peau de chagrin, et que l'on pourrait trouver d'autres priorités, dans des programmes plus réalistes.

 

Il faut considérer que le cortex cérébral humain est composé de modules juxtaposés, et il y en a des milliards, et surtout qu'ils fonctionnent en réseau. Réussir à gérer et à établir le même fonctionnement entre tous ces modules cérébraux informatisés s'apparente un rêve plus qu'à une ambition.

Je crois aussi qu'il y a des scientifiques qui n'ont pas digéré de ne pas être invité à participer au projet. Il n'y a guère que 6 équipes françaises qui y prennent part.

Thomas Hannagan : La lettre des signataires met surtout en garde contre la manière dont le projet est actuellement mené, et lance un appel au changement dans l'encadrement et dans la transparence des travaux scientifiques. Mais elle ne remet pas directement en cause le bien-fondé, parmi d'autres approches, du Human Brain Project (HBP) en tant qu'effort centralisé de modélisation du cerveau humain.

Ce projet serait déraisonnable si les sommes engagées étaient de très loin supérieures à d'autres investissements importants de société, si les bénéfices attendus étaient modestes ou contestables, ou si ils étaient clairement impossibles à atteindre. Mais le budget du HBP, qui est de l'ordre du milliard d'euros, reste une fraction minuscule par exemple du budget du ministère des finances ou de la défense en France, les bénéfices attendus pour la compréhension de ce qui nous rend humain sont immenses et immédiats (contrairement à la modélisation du système nerveux d'autres organismes), et la loi de Moore, par laquelle la puissance des micro-processeurs double tous les dix-huit mois, rend l'objectif à portée de simulation - du moins à un certain niveau de détail.

En quoi le projet "Brain Initiative", propulsé par l'administration Obama quelques mois après l'annonce de son concurrent européen, est-il plus crédible ?

André Nieoullon : C'est la preuve de la capacité de recul des Américains, de leur pragmatisme et de leur réalisme. Le budget pour leur programme est trois fois plus important que le nôtre, et pourtant leurs objectifs sont beaucoup plus atteignables, puisqu'il se restreint à établir la cartographie des neurones fonctionnels du cerveau humain. Moins percutant, mais tout aussi important, et nous verrons leurs résultats sans doute bien avant ceux des européens.

Le projet européen est une émanation d'un projet conçu au demeurant à l'université de Lausanne, le Human Blue Project, beaucoup plus limité. Quand le projet est monté à Bruxelles, il est évident que l'ouverture à un financement important a donné suite à une ambition également accrue.

Thomas Hannagan : Je ne crois pas que l'initiative BRAIN soit plus crédible que HBR scientifiquement. Il s'agit de deux projets de modélisation du cerveau à grande échelle, mais qui opèrent à des niveaux de représentation un peu différents.

En quoi consiste le Human Brain Project ? Pourquoi est-ce un projet si important ?

Thomas Hannagan : Le HBP est un effort de recherche à moyen-long terme, financé par la Commission européenne pour 10 ans, de modélisation à grande échelle du cerveau humain. Centralisé par l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, il coordonne plus d'une centaine de partenaires de recherche publics et privés, et affiche un certain nombre d'objectifs qui relèvent de la neuroscience, des sciences médicales, et des technologies de l'information.

Une des motivations qui n'est pas toujours mise en avant pour le HBP, est que le cerveau humain est le plus polyvalent et le plus puissant outil d'apprentissage que nous connaissions. Il est sans comparaison dans le monde animal ou dans celui des machines, par la multitude des tâches qui sont à sa portée, et sa capacité à apprendre de nouvelles tâches sans compromettre les acquis. D'un point de vue seulement technologique, tenter de le simuler serait une priorité même si ce n'était pas notre propre cerveau, même si mieux le comprendre ne portait pas aussi la promesse de guérir un jour les pathologies cérébrales humaines, ou simplement de mieux nous comprendre nous-même.

André Nieoullon : L'ambition ultime serait de réussir à provoquer des dysfonctionnements artificiels dessus afin de mieux étudier les pathologies d'origines neurologiques, et de reproduire la capacité de raisonnement sur un programme informatique. Mais nous sommes déjà là à l'étape suivante.

Parler d'échec est un peu prématuré, d'autant que les meilleures équipes de recherche font partie des recherches, mais les résultats ne seront pas aussi prometteurs qu'on nous le présente actuellement. Son principal problème est qu'il trop théorique. Nous autres qui travaillons plus sur la pathologie, sur le terrain, avons comme ambition de trouver des maladies neurologiques et psychiatriques. Or il y a 27% de la population européenne qui souffre de pathologies neurologiques, représentant 35% des dépenses de santé, ce qui est considérable d'autant que ce chiffre augmente chaque jour du fait du vieillissement de la population. Et il existe des missions de recherche dont l'objet doit nous amener des réponses et des solutions plus rapidement, mais celles-ci sont moins considérées et bénéficient de moins de fonds.

En France, nous pouvons prétendre à la première communauté en Europe de chercheurs dans ce domaine, et il serait bien que la nation accompagne cette excellence par des efforts financiers.

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