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Petites histoires des animaux célèbres : Sourou, l’éléphant préféré d’Hannibal
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Bonnes feuilles

Petites histoires des animaux célèbres : Sourou, l’éléphant préféré d’Hannibal

Au lendemain de la modification du Code Civil qui reconnaît enfin que les animaux sont des "êtres vivants doués de sensibilité", Marie-Hélène Baylac nous invite à une redécouverte inédite et jubilatoire du monde animal à travers ses figures de proue les plus célèbres. Extrait de "Histoire des animaux célèbres", publié chez Perrin (2/2).

 Marie-Hélène Baylac

Marie-Hélène Baylac

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégée d’histoire, Marie-Hélène Baylac a écrit sur la période révolutionnaire et l’Empire. Elle s’intéresse également à une approche transversale de l’histoire dont témoignent ses deux derniers ouvrages : Ces objets qui ont fait l’histoire (First, 2013) et Dictionnaire Gourmand (Omnibus, 2014).

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L’histoire d’Hannibal franchissant les Alpes avec ses éléphants est entrée dans la légende. Du vivant même du général carthaginois, et probablement en partie à son instigation, des historiens grecs élaborent le portrait d’un surhomme, aidé par les dieux, réussissant à conduire ses éléphants dans les déserts glacés et les précipices vertigineux malgré les embuscades tendues par les montagnards. Les récits médiévaux puis le xixe siècle romantique, et le cinéma jusqu’au xxe siècle contribuent à la construction du mythe et promeuvent les éléphants au rang de vedettes de l’expédition d’Hannibal. Parmi ces animaux, l’un se détache : Sourou, le plus robuste, le seul qui a survécu à ce long périple et permis à Hannibal de traverser sain et sauf, ou presque, les marécages de l’Arno.

Entre 264 et 146 avant J.-C., Carthage et Rome s’affrontent pour le contrôle de la Méditerranée occidentale au cours de ce qu’on a appelé les guerres puniques. Après avoir été chassés de Sicile, de Sardaigne et de Corse par les Romains, les Carthaginois conquièrent le sud de l’Espagne sous la conduite du chef d’une grande famille commerçante de Carthage, Hamilcar Barca. En - 221, son fils Hannibal lui succède à la tête de l’armée carthaginoise d’Hispanie. Il n’a que vingt-six ans, mais a juré de vouer une haine éternelle à Rome. Au printemps de - 218, ayant laissé la surveillance de l’Espagne à son frère Hasdrubal, il prend le chemin de l’Italie avec soixante-quinze à cent mille hommes et ses éléphants, trente-sept selon le récit de Polybe, la plus ancienne narration complète de la guerre qui nous soit parvenue.

Il y a déjà quelque temps que les Carthaginois incorporent des éléphants à leurs armées. Ils ne sont pas les premiers. Très tôt, l’Inde en a fait une large utilisation. Au ive siècle avant notre ère Alexandre le Grand a fait face aux éléphants de Darius, roi de Perse, puis à ceux de Porus en Inde ; dans la première moitié du iiie siècle, les Romains puis… les Carthaginois ont été confrontés à ceux de Pyrrhus, roi grec d’Epire, qui a débarqué avec ses éléphants en Italie puis en Sicile. Comprenant tout le parti qu’ils peuvent tirer de ces animaux, les chefs de Carthage s’en sont procuré. La chose était relativement aisée, ces pachydermes étant alors assez nombreux dans plusieurs régions du Maghreb où la couverture forestière était encore dense, notamment au sud de l’actuelle Tunisie. Il s’agit d’éléphants ne dépassant pas trois mètres de haut, au contraire des éléphants africains de brousse qui peuvent atteindre quatre mètres et pèsent couramment quatre à cinq tonnes.

De ces bêtes, facilement domesticables, Hannibal attend beaucoup : elles porteront les bagages, pourront dégager la route en déplaçant rochers et arbres qui l’entraveraient, interviendront dans les combats comme des chars d’assaut ; et, surtout, elles susciteront la surprise – et la peur – chez des populations et des combattants qui n’en ont jamais vu. Partie au printemps de l’an - 218, l’armée carthaginoise franchit les Pyrénées, traverse la plaine du Languedoc et atteint le Rhône au mois d’août. Pour échapper aux légions romaines qui ont débarqué dans le delta, il lui faut traverser le fleuve puis passer les Alpes : des obstacles que les éléphants ne sont pas préparés à franchir. Les ingénieurs d’Hannibal prouvent alors leur intelligence et leur savoir faire en construisant de grands radeaux, qu’ils amarrent solidement à la berge et couvrent de terre et d’herbe. Trompés par leur aspect (et peut-être attirés par les femelles que les cornacs y poussent les premières), les éléphants s’y massent. Certes, les choses se gâtent quand on coupe les amarres et que des bateaux remorqueurs entraînent les radeaux sur les flots : les énormes pachydermes sont pris de panique, ils se serrent les uns contre les autres, quelques-uns tombent à l’eau ; mais ils réussissent à marcher sur le fond du lit du fleuve en utilisant leur trompe comme un tuba et finissent par gagner la terre. Au total, il y aura eu plus de peur que de mal.

Il en est autrement pour le passage des Alpes, peut-être par la Maurienne et le col du Mont-Cenis (aujourd’hui encore, on n’a aucune certitude sur l’itinéraire emprunté). Harcelée par des populations hostiles, aux prises avec le froid, le vent et la neige, l’armée d’Hannibal met quinze jours à franchir la montagne. La descente plus encore que la montée est éprouvante : « étroite, raide, et couverte de neige », écrit Polybe. « Pour peu que l’on manquât le vrai chemin, l’on tombait dans des précipices affreux. […] Lorsque les troupes arrivèrent à un certain endroit où il parut impossible aux éléphants ni aux chevaux de charge d’avancer, parce que le terrain […] s’était éboulé davantage depuis très peu de temps, toute l’armée, remplie d’effroi, se livra au désespoir […]. Ce qui arrivait était en effet une chose très rare et très singulière. Sur la neige de l’hiver précédent il en était tombé de nouvelle. Celle-ci, étant molle et peu épaisse, se laissait aisément pénétrer, mais quand elle eut été foulée, et que l’on atteignit celle de dessous qui était ferme, les pieds ne pouva[ie]nt s’assurer ». Les éléphants sont pris au piège dans les trous qu’ils ont creusés en s’enfonçant. Il faut les dégager, reconstruire un chemin… Nombre d’entre eux (peut-être dix-neuf, les chiffres varient) succombent, malgré les efforts des auxiliaires gaulois ralliés aux Carthaginois qui, une fois passée leur peur de ces gros pachydermes, les entourent de toute leur sollicitude, les aidant à se dégager de la neige et s’efforçant de trouver feuilles et racines pour les nourrir. Le plus robuste d’entre eux, celui qui résiste le mieux, a pour nom Surus, le Syrien, ou Sourou, un terme qui signifie en langue punique « papillon » : quand il déploie ses énormes oreilles, sans doute font-elles penser aux ailes de ce bel insecte. On a dit – sans certitude – que cette bête, au contraire des autres éléphants, était originaire de Syrie, voire d’Inde, d’où il aurait été emmené à Memphis, en Egypte, puis à Carthage, et offert ou acheté par Hannibal, dont c’était l’éléphant préféré.

Parvenu en Italie avec une armée considérablement réduite, le chef carthaginois entame sa descente vers Rome. Il affronte victorieusement les légions romaines, à proximité du Tessin, puis de la Trébie, deux affluents du Pô. Au bord de la Trébie, il fait charger ses éléphants, mais les Romains, maintenant habitués à ces animaux, ont mis au point des corps qui attaquent les bêtes à coups de javelots et de flèches, leur tranchent les jarrets à la hache, sectionnent les trompes à la faux… Au moins cinq éléphants meurent. Les autres succombent, de froid et de privations, durant l’hiver en Ligurie. Au printemps de l’an - 217, quand les Carthaginois s’engagent en Etrurie, seul Sourou survit. C’est sans doute alors que de vrais liens d’affection se nouent entre l’animal et son maître, quand celui-ci engage son armée dans la plaine marécageuse de l’Arno. Tite-Live raconte la marche épuisante dans l’eau durant quatre jours : les premiers soldats, précédés par les guides, qui réussissent à se frayer un chemin à travers « les trous aux parois escarpées et au fond mouvant formés par le fleuve », mais manquent d’être engloutis par la vase dans laquelle ils s’enfoncent, les auxiliaires gaulois, moins aguerris et découragés, qui « meurent çà et là parmi les mulets étendus eux aussi »… Enfin Hannibal « porté par le seul éléphant survivant ». C’est grâce à Sourou que le chef carthaginois peut traverser ces terribles marais alors même qu’il souffre d’une ophtalmie qui va lui faire perdre un oeil. Vrai ou faux ? On racontera que Sourou n’avait qu’une défense…

Sourou périt probablement à la veille de la bataille du lac Trasimène. On dit que, bien que vainqueur, Hannibal en éprouva un grand chagrin. Il fit venir d’autres éléphants d’Espagne, mais ne semble pas avoir entretenu avec eux la relation qu’il avait eue avec Sourou. Lancées dans la bataille de Cannes, au sud de l’Italie, en août de l’an - 216, ces bêtes furent décimées par les forces romaines qui les attaquèrent avec des tisons enflammés et mirent le feu aux châteaux de bois abritant les archers. La défaite d’Hannibal à Zama, en Afrique du Nord, en - 202, sonna le glas de l’utilisation en Europe des éléphants comme auxiliaires de guerre : absorbant une nourriture considérable, lourds et donc peu maniables, se fatiguant vite, et faisant surtout des dégâts terribles dans les rangs de ceux qui les lançaient si l’ennemi les attaquait… ce qu’il avait appris à faire. Leur disparition augure celle de Carthage, détruite en 146 avant notre ère.

Extrait de "Histoire des animaux célèbres", de Marie-Hélène Baylac, publié chez Perrin, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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