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Des personnes regardent des annonces au forum "Paris pour l'emploi".
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©THOMAS COEX / AFP

Marché du travail

Pénuries de main-d'œuvre à tous les étages : sommes-nous entrés dans un nouveau monde sans nous en rendre compte ?

C’est ce que suggèrent un certain nombres d’analystes au regard des changements de comportements notamment induits par le Covid. Mais n’oublient-ils pas un peu vite l’histoire des cycles économiques ?

Don Diego De La Vega

Don Diego De La Vega

Don Diego De La vega est universitaire, spécialiste de l'Union européenne et des questions économiques. Il écrit sous pseudonyme car il ne peut engager l’institution pour laquelle il travaille.

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Atlantico : On parle beaucoup de pénurie de main d’œuvre à l’heure actuelle, de quelle ampleur est-elle et quels sont les secteurs les plus touchés ?

Don Diego de la Vega : Ce sont toujours les « usual suspects », la pénurie de main-d’œuvre touche toujours plus les services que ce qui nous reste d’industrie. Elle concerne plutôt les emplois relativement peu payés. Elle se trouve dans les interstices du secteur de la construction, des services aux personnes, dans les domaines tendus par le problème des qualifications, par un mismatch entre l’offre et la demande suite au Covid. C’est toujours le même phénomène en sortie de crise et ce n’est pas un phénomène seulement français. On en parle beaucoup aux Etats-Unis. C’est d’ailleurs assez logique. En modifiant les règles d’indemnisation du chômage et un certain nombre de législations sur le coût du travail (notamment le salaire minimum fédéral), comme ce qui a été fait aux Etats-Unis ou en « soviétisant » le marché du travail français pour répondre à la crise, il est assez logique qu’en phase de reprise, il y ait des tensions. Il n’y a pas véritablement de spécificité française en la matière.

Ce phénomène est-il conjoncturel avec la reprise post-covid ou bien est-ce le début d’un changement plus profond de la société ?

C’est un phénomène avant tout conjoncturel. On peut évidemment discuter sur une trame générale de mauvais positionnement de la courbe de Beveridge. C’est-à-dire que le taux de vacance d’emploi n’est peut-être pas là où il devrait être compte tenu de rigidités sur le marché du travail et d’une inadéquation dans les formations. Emmanuel Macron devait mener une réforme de fond sur la formation professionnelle mais… Pour la partie conjoncturelle, c’est un phénomène temporaire et particulièrement lié à la phase du cycle dans lequel nous sommes. Nous sommes dans un moment de reprise où l’on prétend faire 6% de croissance. Ce chiffre est essentiellement statistique et guidé par une déferlante de dépenses publiques. Mais il n’empêche qu’une économie qui doit normalement avoir 1% de croissance potentielle ne peut pas faire impunément 6%. Il y a une sorte de prix a payer temporaire : un peu d’inflation et un certain nombre de pénuries qui sont liées à une dérive des coûts ou à une perturbation des chaînes de valeur sur des secteurs particuliers.

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Pour expliquer l’aspect conjoncturel, il y a deux écoles. Celle qui ne fait que blâmer un manque de formation pour expliquer de nombreux phénomènes et celle, qui me semble plus pertinente, consistante à dire que la formation a été médiocre depuis des décennies et que ce qui explique le chômage et autres problèmes, est plutôt à chercher des positionnements pris. Notamment car les entrepreneurs se battent sur les marchés mondiaux avec un boulet qu’est l’euro-dollar. Cela résulte en une économie à plusieurs vitesses. D’une part, il y a des firmes transnationales qui n’ont pas grand-chose à faire du taux de change et à l’autre extrémité, les services de proximité qui ne sont pas sur les marchés mondiaux donc pas impactés non plus. D’autre part, il y a, au milieu, les entreprises moyennes qui se font « tabasser » et pour qui la moindre pénurie est un véritable problème.

Est-ce que la pénurie de main-d’œuvre pourrait être liée à un refus de s’engager dans le secteur des services, notamment après la crise du Covid ?

Ce n’est pas sur ça que je mettrai l’accent. Quand on donne la possibilité aux gens de travailler, ils travaillent. Ensuite, on les décourage avec un salaire minimum trop proche du salaire médian et nombre d’autres techniques. Il y a un coin fiscalo-social très problématique pour la reprise d’emploi également. Ce sont les mécanismes à l’œuvre quand on décourage les gens de travailler par le halo social et le labyrinthe des aides. Mais il ne faut pas culpabiliser les gens, ils ont plutôt envie d’aller travailler. De nombreux emplois sont éreintants, mal payés et pénibles et pourtant ils trouvent preneurs. Le problème est de ne pas forcément trouver les bonnes personnes. C’est par exemple un problème pour les AVS. Certains font très bien le job et sont très mal payés. A côté de ça, certains sont peu fiables. Il serait, en passant, moins coûteux et plus efficace d’augmenter le salaire des AVS qui font bien leur métier plutôt que celui des professseurs. D’autant qu’à l’échelon local, on sait très bien qui sont les personnes qualifiées.

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Est-ce que les solutions traditionnelles - augmenter les salaires, le temps de travail, la productivité, faire venir de la main-d’œuvre – peuvent jouer pour résoudre le problème actuel ?

On peut faire venir de la main-d’œuvre étrangère, par exemple polonaise. Ce serait une solution pour agir rapidement, c’est d’ailleurs déjà un peu ce que l’on fait. Cela ferait jouer un peu la solidarité européenne. Ce n’est évidemment pas ce que nous allons faire en France. Une deuxième solution serait d’opérer des gains de productivité si l’on anticipe une demande importante devant nous et que l’on craint une pénurie de travailleurs. Mais je n’y crois pas car ce qui nous attend c’est avant tout une vallée de larmes sur le plan de la demande dans les années 2020. Beaucoup de choses vont peser sur les perspectives de consommation : l’investissement dans la lutte contre le réchauffement climatique et autres sujets, le niveau d’endettement public et privé, etc. Si jamais certains secteurs connaissent malgré tout une forte demande, il faudra trouver comment produire plus avec moins de personnel. C’est-à-dire développer les gains de productivité, donc le numérique. Tout numériser n’est pas toujours possible dans les emplois de service. L’Etat pourrait un peu aider par un désarmement réglementaire et un choc de simplification. Mais sur le plan macro, ça ne changera pas grand-chose car le grand thème ne sera pas celui du manque de main-d’œuvre, mais celui du pouvoir d’achat avec des carnets de commandes vides ou plein d’incertitudes. Mais il n’y a pas de solution parfaite.

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