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Pénurie d’électricité : chronique d’une débâcle annoncée
©EMMANUEL DUNAND / AFP

"Plan de sobriété"

Pénurie d’électricité : chronique d’une débâcle annoncée

Lorsque le Président de la République annonce « la fin de l’abondance » et que le Gouvernement derrière lui annonce un « plan de sobriété », les Français, disciplinés, commencent à compter les minutes sous la douche et surveillent les publicités lumineuses. Les industries « énergétivores » sont montrées du doigt et l’on commence à détailler les arrêts, les délestages ou les « effacements » qui vont permettre à la population de passer l’hiver !

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Pendant ce temps-là, dans un autre pays, l’Allemagne, on se prépare à faire fonctionner à plein régime l’industrie en se passant intégralement du gaz russe et personne, y compris les plus verts des verts, ne remet en question la remise en route des centrales à charbon, et le remplacement du gaz par le gazole dans les usages industriels ou domestiques. 

Tandis que de notre côté du Rhin, on exhorte les industriels à poursuivre le rêve de décarboner le Continent, nos voisins, pragmatiques, essaient de sauver leur économie mise à mal par leur dépendance excessive à la Russie ! Certes, ils possèdent une économie florissante et des réserves financières, leur balance commerciale est excédentaire, ils peuvent d’offrir une politique différente de la nôtre, mais nous pourrions aussi affronter lucidement la situation actuelle et faire valoir nos atouts en affichant nos priorités comme sauvegarder notre outil industriel. Pour cela, il faut commencer par comprendre le fonctionnement de l’électricité, l’expliquer aux élus de la Nation, puis à la population. 

L’électricité ce sont des électrons en mouvement, on ne stocke pas un mouvement, on l’utilise, on ne le met pas dans la poche ou dans un stockage souterrain comme le gaz, on peut le transformer dans un autre état puis demander une restitution d’électrons, mais le rendement de ce qui est appelé improprement un « stockage » est faible ! Par ailleurs, l’énergie électrique est une énergie qui doit équilibrer à tout moment l’offre et la demande, toute énergie produite doit être consommée immédiatement, ce qui veut dire qu’elle doit être « pilotable » à tout moment. Une des conséquences est que la fourniture d’énergies intermittentes, donc aléatoires, est un handicap fondamental, structurel, ce qui est visiblement ignoré de la plupart de nos contemporains, en particulier nos dirigeants politiques. 

En conséquence, les sources d’électricité les plus pertinentes sont les énergies fossiles (gaz, charbon, pétrole) et l’hydraulique puisque l’on peut augmenter ou diminuer la production facilement, le nucléaire est plus utile en fonctionnement continu. Pour justifier les énergies intermittentes il faut les rendre prioritaires sur les réseaux dès que le vent ou le soleil leur permettent de produire, elles ont donc besoin d’être soutenues par des énergies pilotables et les enseignements de la crise de l’énergie due à la fermeture des gazoducs en provenance de Russie c’est que les énergies du vent et du soleil supposent dans le meilleur des cas une abondance de gaz (ou de charbon) ! Mais la complémentarité de ces énergies dites renouvelables avec le nucléaire est inexacte car la modulation des centrales nucléaires est complexe et discutable en termes de sécurité et de longévité des installations. Le bon « mix » électrique était donc celui dont nous disposions, une base nucléaire, un pilotable hydraulique, et, en complément pour 14% de nos besoins environ, le charbon, le fioul et le gaz. N’utilisant les fossiles que pour les pointes, il était clair que le calcul économique montrait leur faible rentabilité et donc la cherté du MWH dans les moments où on faisait appel à eux. Mais le cout moyen était très faible et donc les tarifs pour les particuliers et les industries était un des meilleurs au monde. 

Ce système efficace va être déréglé de deux façons, par deux idéologies très persuasives. La première, celle de la « gratuité » et de la « verdeur » des énergies éoliennes et solaires, la deuxième celle de la nécessité de l’existence d’un « marché » de l’électricité pour ne pas laisser les pauvres consommateurs dans les mains du « monopole » monstrueux, à savoir EDF. On a donc construit des éoliennes et installé des panneaux solaires (avec un matériel importé) en essayant de réduire le potentiel électrique nucléaire, en affaiblissant celui de l’hydroélectricité et en décidant d’éradiquer les centrales fossiles, le charbon et le fioul d’abord. Le marché de l’électricité a vu le jour en 2005, et les consommateurs ont pu noter que depuis vingt ans les prix de l’électricité n’ont fait que grimper jusqu’au drame actuel où certains industriels doivent signer des contrats d’approvisionnement multipliant par 5 ou 6 leurs factures pour les trois ans qui viennent. Le retour d’expérience, le vade me cum de tout industriel conduit donc à dire qu’il y a eu échec et qu’il faut réaliser le diagnostic de l’échec pour redresser la situation. Force est de constater que c’est ici tout l’inverse qui nous est proposé, on veut réformer sans s’interroger, on ne se donne donc aucune chance de réussir ! Par contre nos voisins allemands ont fait leur retour d’expérience, et on sait la manière dont ils vont résoudre leur problème, différent du nôtre, et ils engagent dans le même temps la Commission Européenne à ne pas nous permettre de régler le nôtre ! Bel exemple de solidarité européenne mais surtout d’aveuglement de notre part. 

Le point fondamental est de constater que la majorité de notre production électrique, nucléaire et hydraulique est très bon marché et que le prix qui est concédé dans le meilleur des cas aux industriels de l’hexagone est trois fois celui de tous nos voisins. Comment cela a-t-il été rendu possible ? 

Tout d’abord depuis plus de vingt ans nous avons organisé la pénurie électrique de notre mix pour pouvoir augmenter les prix et ainsi satisfaire les anti monopoles de l’Europe. Nous avons fermé des réacteurs, nous n’en avons pas construit de nouveaux, nous n’avons pas maintenu convenablement l’existant et nous n’avons pas voulu « dégoulotter » nos centrales nucléaires comme l’ont réalisé les Suédois et les Américains (+15%). La doctrine était celle de la sobriété électrique ! Nous étions exportateurs avec une base de 75% nucléaire et les prix étaient attractifs pour la satisfaction de la machine EDF. Nous avons voulu casser l’outil, et nous avons réussi avec l’aide de la Commission Européenne, de la priorité donnée sur le réseau aux énergies solaires et éoliennes et la création d’un marché artificiel instituant des « fournisseurs » qui ne produisaient pas, de transportaient pas et ne distribuaient pas ! Ce marché, créé à Paris, Powernext, a émigré à Leipzig et Francfort, EEX désormais, est possédé par nos partenaires allemands et dirigé par eux avec un seul membre au Conseil d’Administration français sur 18 ! Il y a donc un marché de gros et à terme pour un produit dont l’originalité fondamentale est de ne pas se stocker ! On n’échappe pas au ridicule, ni à l’idéologie : la concurrence fait baisser les prix ! 

La conséquence de ces errements c’est que nous affaiblissons la rentabilité de notre mix et de nos installations électriques en acceptant sans discussion la priorité aux énergies solaire et éolienne et que notre prix « communautaire » est indexé sur le cout du dernier électron apparu sur le marché, celui de la dernière centrale à gaz allemande ! Une aberration vite combattue par l’Espagne et le Portugal à qui on a permis de rester dans une gamme de prix acceptable comme l’Allemagne. C’est-à-dire qu’avec les règles que l’on nous impose nos industriels doivent signer des contrats à 600 euros le MWH tandis que tous nos « amis » les signent à 115, et que le Gouvernement nous propose si nous sommes « gentils « un bouclier à 382, soit plus de 3 fois celui des autres. On comprend le problème budgétaire d’un Gouvernement « quoi qu’il en coute », mais la mort de plus de 150 000 entreprises d’ici fin Décembre risque de ne pas arranger non plus les affaires du pays, et surement pas le budget !

Que faire si l’on accepte le diagnostic et que l’on arrête de faire l’autruche ? 

  1. Ne plus accepter systématiquement la priorité des énergies dites renouvelables c’est-à-dire intermittentes sur le réseau et arrêter les dépenses inutiles pour les multiplier.

  2. Se retirer du marché de l’électricité et revenir à la politique tarifaire antérieure en fixant un prix correspondant à un cout de production + un cout de renouvellement + une marge du producteur. 

Ces deux premières mesures doivent conduire à un prix du MWH semblable à celui négocié par nos Grands Industriels soit 72,6 euros le MWH 

  1. Il faut assurer néanmoins « nationalement » l’hiver prochain. Pour cela il faut d’une part arrêter de surprécautionner avec l’Agence de Sureté nucléaire le retour sur le réseau des centrales actuellement à l’arrêt, en particulier celles dont le réseau de contrôle a subi des corrosions bégnines bien connues des professionnels, mais il faut aussi décréter l’urgence pour pouvoir mettre au travail maximal les ouvriers français des industriels sous-traitants français. On a fait appel très judicieusement à des soudeurs américains, ceux-là, au moins, les inspecteurs du travail ne les empêchent pas d’aller travailler. Si l’on craint les pénuries on se met en état de produire, c’est ce que tout industriel sait faire ! 

  2. Mais on peut facilement voir que l’on n’a plus suffisamment de centrales à fossiles pour les pointes, il faut donc examiner toutes les centrales arrêtées, également en urgence, les centrales de Cordemais (charbon+pellets) et de Landivisiau (gaz) tournent à plein régime, celle de Saint-Avold au charbon peut revenir, examinons celle du Havre qui est l’équivalent de Cordemais et celle de Porcheville qui était au fioul. Il y a urgence donc dispositif d’urgence, moins de discours et de l’action ! Nos amis allemands achètent du gazole et du charbon en quantités, les centrales à gaz et les fours industriels peuvent passer du gaz au fioul, tous les générateurs électriques de toutes tailles sont pris d’assaut par les particuliers et les industriels, ils ne parlent pas d’urgence, ils sont dans l’urgence …pas nous car on réfléchit encore à dépenser un argent que nous n’avons pas pour « décarboner ». Nos voisins allemands, eux, ils carbonnent au maximum et ils vont continuer à produire pour le bien de leur économie, par pour le bien de la nôtre. Il est temps de nous réveiller 

  3. Enfin si nos budgétaires de Bercy sont terrorisés par notre déficit abyssal prévisionnel qui les empêche de réfléchir et de décider, le Gouvernement doit pouvoir fixer le prix admissible de l’électricité à 115 euros le MWH. Les sous-traitants industriels français qui essaient de faire accepter par les grands donneurs d’ordres (y compris les sociétés nationales, les UGAP et compagnie) devraient, avec le soutien clair de l’Etat , pouvoir augmenter toutes leurs factures d’une énergie-taxe correspondant au différentiel énergétique qu’ils doivent payer à cause de l’impéritie de la politique de l’Etat depuis vingt ans et de son incapacité à traiter avec la Commission Européenne et l’Allemagne ce problème pourtant simple :les industriels veulent payer le même prix que leurs compétiteurs européens puisque notre cout de l’énergie produite est le plus bas de l’Europe. Nous ne voulons payer le cout marginal allemand, nous voulons un tarif basé sur une moyenne des couts réels. En attendant que les beaux esprits se réveillent à la raison et abandonnent leurs fumeuses et mortifères idéologies, que l’Etat accepte que nos clients n’aillent pas acheter à l’extérieur ce que nous produisons … La balance commerciale se portera mieux et les recettes du budget de l’Etat aussi.  

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