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Les adolescents sont-ils de plus en plus difficiles ?
Les adolescents sont-ils de plus en plus difficiles ?
©Reuters

Ados rois

Parents au bord de la crise de nerfs : pourquoi cette génération d'ados est encore plus délicate à guider que les précédentes

A raison de 20 % d'ados difficilement contrôlables, la population de parents qui subissent cette période de la vie chez leurs enfants est nombreuse. Les conséquences peuvent êtres dommageables physiquement et moralement, mais des solutions existent toujours.

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet est psychosociologue et psychologue clinicienne. Elle est spécialiste de la gestion des adolescents au sein de la structure familiale et de l'adolescence dans le cadre scolaire, ainsi que des dysfonctionnements relationnels toujours dans le cadre scolaire. Elle a notamment collaboré au projet Comment réussir ses vacances ? et est l'auteur, parmi de nombreux ouvrages, de Développer les compétences sociales des adolescents par des ateliers de parole aux Editions Retz. 

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Atlantico : En grandissant, l'enfant devenu adolescent est davantage autonome. En étant subitement moins au cœur des préoccupations des parents, ces derniers ne risquent-ils pas d'éprouver un vide s'ils n'ont pas à côté un métier ou une cause qui les passionne ?

Tartar-Goddet : Certes l'adolescent - situons-le au collège de la quatrième et la troisième, soit en moyenne entre 13 et 15 ans - acquiert de l'autonomie, plus que de l'indépendance. Il se fait des copains et raconte de moins en moins de chose, mais il reste très présent psychiquement dans la famille. Tous les adolescents ne sont pas typiques ni caractéristiques, mais cette période est souvent épuisante pour les parents, surtout lorsqu'ils sont plusieurs. Donc je ne crois pas du tout qu'il puisse y avoir un vide. Seulement, la présence n'est plus la même. Elle est alors liée aux tensions que le jeune peut susciter, aux exigences qu'il peut avoir et à son mode de fonctionnement. L'adolescence est déjà fatigante pour l'adolescent lui-même : il fonctionne sur la loi du "tout ou rien", il passe d'un extrême à l'autre en un instant, il fonctionne dans l'immédiateté, "tout, tout de suite". Il fonctionne dans le paradoxe et peut dire une chose et son contraire : avec un ado on est dans l'incertitude de ce qui va se produire dans les instants qui suivent. Pour les parents c'est loin d'être simple à vivre au quotidien, en particulier si c'est un ado très réactif. C'est ce que les parents d'adolescents disent. L'apaisement vient plus tard.

A lire également : L’orientation en fin de 3e déléguée aux parents : pourquoi ça ne règlera pas plus le problème que de les en exclure

Ces attitudes de l'adolescence que vous décrivez participent-elles d'une mise à mal de l'autorité parentale propre à notre époque ? 

L'adolescent remet en cause la relation avec les autres et notamment avec la figure parentale ou les enseignants. L'adolescence, c'est vraiment interroger ses relations et les mettre à mal, afin de prendre de la distance et s'individualiser. Il est normal alors pour un ado d'interpeler les adultes, contrairement à un petit enfant qui les voit comme une référence. Du coup les relations sont conflictuelles. L'adolescent fonctionne par le désaccord en disant "non" tout le temps, même s'il ne sait pas toujours pourquoi, ce que les adultes ont du mal à comprendre lorsqu'ils essaient de l'expliquer. Et encore : pour des parents cette situation est possible à gérer, mais pour un enseignant face à 25 adolescents dans une classe, cela peut devenir très compliqué.

Pourquoi ces comportements sont-ils particulièrement difficiles à vivre sur le plan moral et psychologique pour les enseignants ?

Ils sont particulièrement difficiles à vivre lorsque le jeune se comporte en classe comme un ado et non pas comme un élève. Les ados refusent les obligations en voulant s'affranchir des lois et des règles, ce qui rend les choses très compliquées en classe. D'autant plus en groupe, car le jeune prend très vite conscience du fait que le groupe lui permet d'alléger sa responsabilité. Il se sent alors beaucoup moins mal à l'aise à se montrer casse-pied et transgressif que dans une relation seul à seul. Les ado le disent dans les questionnaires : ils n'ont souvent pas envie d'embêter leurs parents alors qu'ils le sont beaucoup moins avec les enseignants car ils n'ont aucun sentiment de culpabilité vis-à-vis d'eux ! A vingt ou à vingt-cinq ans, cela crée alors des effets d'échos très difficiles à gérer pour l'enseignant.

A partir de quelle époque le phénomène de l'adolescence tel que nous le connaissons est-il apparu ?

Il est apparu progressivement dans la deuxième moitié du 20ème siècle, en lien avec trois secteurs. D'abord, le secteur juridique a commencé dans les années 80 à leur donner des droits, le droit des enfants, sans contrepartie d'obligations. Auparavant, au début des années 70, le discours des sciences humaine, souvent très mal interprété, a été compris comme le fait que l'enfant devait être un interlocuteur à part entière, que l'enfant était une personne, à qui il fallait donner la parole, et l'écouter et prendre en compte ses désirs. Enfin, tous le champ économique et le monde de la consommation a commencé à s'intéresser aux adolescents à la même époque, faisant de l'adolescence une vraie classe d'âge avec ses besoins et ses désirs. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que l'on voit cela. Avant, l'enfance et l'adolescence, n'étaient pas des classes d'âge mais un temps de passage. Et ce statut est en train de s'instituer, ce qui conforte et installe l'adolescent dans son mode de fonctionnement.

L'enfant roi a-t-il vraiment fait beaucoup de mal au rapport parent-enfant ?

L'enfant roi est l'effet pervers de ces trois champs, une prise au pied de la lettre des discours véhiculés par les sciences humaines, économiques et juridiques. Cet enfant aura tout les droits, sa parole devient vérité et on doit se plier à chacun de ses désirs. Mais l'enfant ne devient pas roi tout seul, ce sont ses parents qui l'installent dans cette position lorsqu'ils répondent à ses besoins dans l'instantn voire les précèdent.

Les sociologues disent que c'est aussi lié au fait que dans les familles occidentales, il y très peu d'enfants ; ils sont donc hyper investis et valorisés par leurs parents. Mais il est évident que ce type d'enfant, comme d'adolescent ou même d'adulte, est de plus en plus nombreux dans nos sociétés.

Quelles sont les conséquences dommageables pour les parents ?

Cela peut être extrêmement fatigant et éprouvant, je pense notamment aux parents d'ados "extrémistes" et jusqu’au-boutistes, c'est-à-dire ceux qui vont au bout de leurs idées sans en envisager les conséquences. Ils peuvent se mettre en danger sans que cela leur pose de problème. Ils représentent environ 20 % de la population adolescente. Beaucoup de leurs parents sont épuisés alors qu'ils doivent au contraire tenir et ne pas lâcher en posant des limites et continuer à discuter sans perdre le contact. Quand on est épuisé, on peut être déprimé et triste mais cela peut aussi faire exploser le couple. Surtout que l'ado est très fort pour monter ses parents l'un contre l'autre !

La proportion de ces parents qui craquent est difficile à évaluer mais j'imagine volontiers que 5 à 10 % des parents peuvent vivre une période extrêmement difficile tant sur le plan physique que psychique, liée à l'adolescence de leur enfant. Cela pouvant s'ajouter à des préoccupations ou des épreuves qui leur sont propres.

Quelles solutions les parents ont-ils à leur portée ?

Ils ne doivent pas rester seuls, et ont fortement intérêt à rejoindre un groupes de parents, de telle sorte qu'ils se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls dans leur cas. Bien souvent les parents ont tendance à dramatiser, se disant qu'ils ne sont pas à la hauteur. Et les ados ne font rien pour arranger les choses, lorsqu'ils citent en exemple la famille d'untel où "tout se passe mieux". Ces groupes peuvent être rejoints via le dispositif REAAP : Réseaux d'écoute, d'appui et d'accompagnement des parents. Ils existent dans tous les départements français.

Les forums et les blogs sont à recommander aussi pour qu'ils puissent relativiser par rapport à ce qu'ils vivent. Le recul permet d'aborder les situations avec plus d'humour et de légèreté.

Beaucoup de parents sont extrêmement inquiets pour leur ado, alors qu'il n'y pas forcément lieu. Mais c'est une chose que le jeune induit : comme il se dirige vers l'indépendance, mais qu'en même temps il ne veut pas que ses parents l'abandonnent, il fait en sorte que ces derniers se fassent du souci pour lui. Il est donc important que les parents laissent leurs enfants vivre un certain nombre de choses, sans qu'ils s'exposent aux plus graves. Le jeune a besoin d'être protégé et contenu, et cela, on l'a perdu de vue.

L'essentiel, c'est de mettre du mental dans l'ado, car le problème des jusqu’au-boutistes  est qu'ils ne raisonnent qu'avec leur corps et leurs pulsions. Ils faut donc l'accompagner, lui parler pour qu'il réfléchisse sur lui-même. Et quand on sent que tout va mal chez l'adolescent, qu'il est de plus en plus triste ou toujours plus en colère, il ne faut pas hésiter à consulter un spécialiste.

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