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Obsession allemande du respect de la règle contre honneur national grec en quête de grandeur : pourquoi la crise grecque n’est plus économique depuis longtemps
©REUTERS/Tobias Schwarz

Échec et mat

Obsession allemande du respect de la règle contre honneur national grec en quête de grandeur : pourquoi la crise grecque n’est plus économique depuis longtemps

Si beaucoup d’éléments dans les discours d'Alexis Tsipras font référence à la mythologie grecque et à une vision fantasmée issue du XIXème siècle, l’Allemagne a aussi recours à ses propres schèmes identitaires pour légitimer le respect des règles.

David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Atlantico : En quoi la crise que l'Europe vit actuellement peut-elle être considérée comme le reflet de deux visions qui s'opposent : d'une part l'Allemagne et son obsession du respect de la règle, et d'autre part, une Grèce à la recherche de sa place dans la civilisation ? Qu'est-ce qui permet de l'illustrer ?

David Engels : Tout d’abord, il faut évidemment faire attention de ne pas tomber dans les stéréotypes. Tous les Allemands ne sont pas des bourreaux du travail sans humour, et tous les Grecs ne sont pas juste des Méridionaux fainéants et perpétuellement dans l’attente de la prochaine sieste. Mais tous les Allemands ne sont pas non plus des idéalistes uniquement soucieux de préserver les « traités », ni tous les Grecs des ardents défenseurs des libertés démocratiques que, il y a 2500 ans, leurs « ancêtres » ont inventés. Pourtant, il est vrai que la manière dont ces stéréotypes circulent et sont utilisés consciemment dans la « Realpolitik » quotidienne non pas seulement afin de dénigrer l’adversaire, mais aussi afin de justifier sa propre position est hautement significative du fossé qui sépare de plus en plus l’Europe, et ce non seulement entre Nord et Sud, comme on le lit souvent, mais aussi à l’intérieur des pays.

Lire aussi Grécité : Pourquoi il est impossible de mesurer la force politique d'Alexis Tsipras sans comprendre le concept qui hante l’inconscient collectif grec 

De manière très simpliste, on peut dire que deux visions de l’Europe s’affrontent pour le moment. D’un côté, nous avons la vision du « politiquement correct », axée surtout sur l’ultralibéralisme néoclassique économique, la démocratie « représentative » avec son ancrage dans les institutions internationales, et l’universalisme mondialiste culturel ; un système amenant, comme nous le voyons quotidiennement, austérité et clivage social, technocratie et dissolution des États, et immigration de masse et multiculturalisme. D’un autre côté, nous constatons l’émergence d’une vision politique qu’il faudrait appeler, en manque d’autre terme, « alternative », centrée sur une approche plutôt volontariste et keynesianiste dans le domaine de l’économie, insistant,  dans le domaine politique, sur la démocratie directe, et défendant, dans le domaine culturel, les « spécificités » nationales et régionales. Dans la lutte propagandiste Allemagne vs. Grèce, il est très clair qui représente quelle orientation.

Le philosophe allemand Habermas a théorisé le concept de "patriotisme constitutionnel". En quoi cela consiste-t-il, peut-on l'appliquer avec les arguments germanique dans la crise grecque ? 

Le « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus) est très clairement un « Ersatz » destiné à combler le vide identitaire laissé par le traumatisme de la tyrannie national-socialiste et de la défaite militaire allemande de 1945, véritable « an zéro » de ce pays. Afin de surmonter ce vide, l’Allemagne a créé trois mythes fondateurs qu’elle a, ensuite, exportés dans la plupart des autres pays européens.

D’abord, celui de la rédemption par la culpabilité : il consiste à rejouer sans cesse la scène primitive de l’aveu du crime, de la contrition face à l’horreur et de la ferme résolution de ne plus jamais recommencer. L’effet secondaire paradoxal de cette culpabilité est celui de permettre à l’Allemagne moderne d’accentuer en permanence son excellence morale et de s’immuniser ainsi contre toute critique venant de l’extérieur ou de l’intérieur. Cela explique très clairement pourquoi il n’y a eu aucune réaction, ni dans la presse, ni dans les domaines politiques, face aux exigences de réparation de la part de la Grèce, ou face au rappel que l’Allemagne a pu bénéficier d’une annulation de la dette accumulée durant la guerre nettement plus importante que celle demandée par la Grèce…

Puis, il y a le mythe des idéaux universalistes : après les excès d’un sentiment patriotique exacerbé par le totalitarisme, toute référence identitaire non intégrée dans une pensée universaliste a été proscrite. Dès lors, faire de la politique signifie désormais œuvrer uniquement pour le bien-être de la paix mondiale et de l’humanité et de participer à l’histoire uniquement en tant qu’arbitre, non en tant qu’acteur. Inutile d’insister sur la nature souvent bien pratique d’une telle attitude, dont découlent le refus catégorique de participer activement à toute mission militaire et la tendance à légitimer toute « Realpolitik » par des justifications moralisantes soit européennes, soit humanitaires. Dès lors, au lieu de reconnaître ses intérêts financiers considérables dans l’affaire grecque, l’Allemagne se retranche derrière des arguments de « principe » pour assurer le bien suprême de « l’Europe » tout en se présentant comme la « victime » des subventions financières accordées aux autres pays européens (et oubliant systématiquement de mentionner les subventions européennes colossales payées jusqu’à ce jour afin de redresser l’ex-Allemagne de l’Est…).

Et finalement, il y a le mythe du libéralisme : basé sur la croyance que la séparation radicale entre domaine politique et domaine monétaire aurait été la raison principale du succès économique de l’après-1945, ce mythe a engendré une focalisation totale de toute la vie publique allemande sur la « compétitivité » internationale, expliquant ainsi la rigidité avec laquelle l’Allemagne défend la politique de l’austérité et l’autonomie de la BCE, même si cela réduit les États plus faibles à un statut de semi-province. Que dans la conjoncture économique actuelle, très différente de celle d’après-guerre, une telle austérité puisse justement enfoncer de plus en plus le reste de l’Europe dans la crise, est tout simplement impensable d’un point de vue allemand, pour qui une approche économique keynesianiste représente presque un pacte avec le diable. De plus, n’oublions pas que la privatisation imposée par l’austérité « pour le bien des Grecs » jouera de toute manière largement en faveur des grandes entreprises allemandes...

Dans quelle mesure ces deux visions sont-elles incompatibles ?

L’incompatibilité entre la vision théorique de l’Allemagne et la réalité grecque réside dans divers facteurs. D’abord, elle est liée aux nombreux défauts institutionnels de l’État grec qui n’a tout simplement pas les moyens matériels, ni les structures institutionnelles, ni même les traditions idéologiques nécessaires afin d’importer une gestion « à l’allemande ». Puis, il y a le plan médiatique : les médias allemands ont déjà décidé depuis longtemps la nécessité du « Grexit », et celui qui compare attentivement leur manière de présenter la situation à ce qui se fait en France ou en Belgique ne peut être que choqué : même dans les médias « sérieux » comme la « Frankfurter Allgemeine Zeitung », l’on assiste, depuis des mois, à une véritable chasse aux sorciers, reproduisant tous les stéréotypes des tabloïdes avec un verni de respectabilité de plus en plus fin. Ainsi, la semaine dernière, on a pu lire, tour à tour, que les Grecs ne pourraient jamais payer leurs pensionnés ; puis, que les banques allaient être à court de liquidité en à peine quelques jours ; puis, que le referendum allait être annulé pour cause de vice de procédure ; puis, qu’il n’y aurait plus assez d’argent dans les caisses pour l’organiser ; puis, que le temps (et les compétences) ne suffiraient jamais ; puis, que le résultat allait certainement être positif pour l’euro et que Tsipras était détesté de sa propre population ; puis, que le résultat n’avait de toute manière aucune importance, etc. Et finalement, il y a la différence structurelle entre les deux économies : la Grèce est un pays dont les exportations sont quasiment nulles, alors que l’Allemagne a réussi à transformer l’Europe en une véritable caisse de résonance de ses propres exportations massives. Faire face à la concurrence allemande est impossible pour la Grèce ; la privatisation et l’austérité n’en feraient donc qu’un pays à la merci des grandes entreprises étrangères (dont les entreprises allemandes) qui bénéficieraient des coûts du travail dérisoires qui régneraient dans une Grèce désormais « compétitive ». La seule manière de sortir de la crise grecque tout en évitant l’éclatement de l’Union serait une large harmonisation des systèmes budgétaire, fiscal et social de tous les pays de la zone-euro, ce qui impliquerait évidemment une centralisation encore plus grande du pouvoir à Bruxelles. Et vu le manque total de crédibilité populaire des diverses institutions européennes, une telle réforme devrait être accompagnée, pour être réellement bénéfique pour les peuples, d’une démocratisation massive de l’Union européenne d’un côté et, d’un autre, d’une prise de distance beaucoup plus prononcée par rapport aux institutions internationales, par rapport aux États-Unis et aux « marchés ». Mais je doute que la crise grecque nous laisse le temps pour de telles réformes...

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