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Pourquoi nous sommes tous un peu racistes... et pourquoi ça n’est pas un problème (merci “Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu”)
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SOS tous racistes

Pourquoi nous sommes tous un peu racistes... et pourquoi ça n’est pas un problème (merci “Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu”)

"Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?" de Philippe de Chauveron est un succès dans les salles. Ce film qui met avant la mixité culturelle se fonde néanmoins sur le postulat selon lequel en chacun de nous sommeil un raciste... ce qui gène certains critiques.

Jacques-Philippe Leyens

Jacques-Philippe Leyens

Après un doctorat en psychologie à l’université de Louvain, Jacques-Philippe Leyens (prix de la Vocation Reine Fabiola) a été engagé pendant deux ans comme research affiliate à l’Université du Wisconsin à Madison. Engagé comme enseignant en 1971 à l’université de Louvain, il restera fidèle à son alma mater malgré pas mal de séjours dans des universités étrangères, en Europe et dans les Amériques. 

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Atlantico : "Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu" fait un carton au box-office en dépit de critiques plutôt mal-à-l'aise avec le présupposé central du film : "nous serions tous un peu racistes". En quoi est-ce vrai ?

Jacques-Philippe Leyens : Il est évidemment impossible de dire avec certitude si tout le monde est ou n’est pas un peu, ou quelquefois, raciste. Néanmoins, les recherches qui mettent les personnes dans des situations où ces celles-ci ne se rendent pas compte qu’on vérifie leur racisme montrent des réactions racistes. Dans mon livre "Sommes-nous tous racistes ?" chez Mardaga, je défends l’idée qu’il nous arrive à tous d’être racistes. Ce racisme, le plus souvent inconscient, se produit même chez des gens qui ne veulent pas, en toute sincérité, être racistes. Sans en être conscients, les gens vont jusqu’à considérer que leur groupe est plus humain que les autres groupes. En d’autres mots, les membres d’autres groupes, français, allemands, britanniques, etc. sont davantage proches des animaux.

Comment expliquer l'ampleur du succès populaire totalement décomplexé que rencontre le film alors même que le sujet fait l'objet d'un véritable tabou dans l'espace médiatique ? Ce film vient-il jouer le rôle de soupape de sécurité dans un contexte où le rapport à l'autre est à la fois conflictuel et caché sous le tapis ?

Il m’est très difficile d’imaginer que le succès d’un film défendant la conception que le racisme est universel soit dû au fait que les gens acceptent qu’ils soient racistes. Le racisme est le "pêché mortel" dans notre culture actuelle ! Les gens diront qu’ils n’aiment pas du tout les Maghrébins, par exemple, ou les Turcs, mais ils trouveront toujours des excuses, des justifications éloignées du racisme. Même lorsque les personnes sont conscientes de discriminer (location d’appartement, emploi dans un travail), ils trouveront des raisons écartant le racisme. Par contre, voir un film où les gens sont racistes peut être très intéressant. Dans le film, on appréciera les scènes racistes, mais ce n’est pas nous ; les acteurs montrent des personnages que nous pouvons reconnaître dans nos connaissances mais ce n’est pas nous. Les gens adorent d’ailleurs regarder des films avec des héros racistes ; cela a fait la popularité de plusieurs acteurs US noirs. Le succès se rencontre aussi pour des films où des individus lambda obéissent à des ordres jusqu’à devenir des tortionnaires (Das Experiment). Tout le monde peut être un bourreau, … sauf nous évidemment.

Claude Lévi-Strauss, dans ses travaux, avançait notamment l'idée que le racisme serait la tendance d'une société à défendre sa culture. Comment l'expliquait-il, et en quoi l'attitude du public face à ce film vient-elle valider ses théories ?

Lévi-Strauss défendait la thèse qu’il fallait respecter les différences originelles. Il était donc opposé, par exemple, à l’idée que les immigrés doivent s’assimiler à l’identité nationale française. Le respect des différences existe mais, dans de nombreux cas, l’écart entre les ethnies (ou pays) est interprété comme une menace aux valeurs (religion, sexualité, éducation, etc.). Le respect des différences témoigne d’une absence de racisme, mais il serait naïf de croire qu’il est omniprésent. Il est au contraire relativement rare.

Comment expliquer la difficulté des sociétés contemporaines à assumer cette part de racisme ? Qu'est-ce qui dérange foncièrement dans cette idée de racisme universel ?

Qu’est-ce qui dérange foncièrement dans l’idée d’un racisme universel ? Le malaise est une question de mode culturelle. En Espagne ou au Portugal, personne n’est dérangé par le racisme contre les Roms. Dans les années trente, aux USA, il était de bon ton de se montrer raciste. Les gens se montraient moins racistes en situation anonyme que publique. En Belgique, les Flamands taxent les Wallons de caractéristiques qui iraient directement au tribunal si adressées à des Noirs, Maghrébins ou Juifs.

Quels risques une société court-elle à ignorer ses "pulsions" racistes ? Qu'est-ce que cela induit sur la construction de nos sociétés ?

Je ne connais malheureusement pas de recette pour éviter le racisme. Le meilleur moyen me semble être la prise de conscience de son propre racisme. Cette prise de conscience devrait fournir la possibilité de réagir. Elle serait une blessure narcissique mais permettrait, à mon sens, des progrès. De la même façon,  certains se sont sentis amoindris quand ils ont dû admettre qu’ils avaient des comportements inconscients, ou qu’ils descendaient des primates. Les êtres humains ne sont pas devenus moins humains pour autant. Blessure, oui, mais cicatrice avec l’expérience.

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