Non, François Hollande ne déviera pas de sa ligne de conduite... Un incroyable aveuglement sur la nature de la crise et les défauts structurels de la zone euro | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
François Hollande
François Hollande
©Reuters

Où on va ?

Non, François Hollande ne déviera pas de sa ligne de conduite... Un incroyable aveuglement sur la nature de la crise et les défauts structurels de la zone euro

Dans son allocution télévisuelle de ce lundi 26 mai, François Hollande a réaffirmé la "ligne de conduite" du gouvernement, qui "ne peut pas dévier en fonction des circonstances", au lendemain d'un scrutin européen pourtant catastrophique pour le PS. Une erreur.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

Voir la bio »
Gilbert  Cette

Gilbert Cette

Gilbert Cette est professeur d'économie associé a l'Université d'Aix-Marseille.  Co-auteur avec Jacques Barthelemy de « Travailler au XXIème siècle », Editions Odile Jacob, 2017.

Voir la bio »

Atlantico : Manuel Valls l'a répété : il n'a pas l'intention de changer de "feuille de route". Certains ministres comme Marisol Touraine ont laissé entendre ces dernières semaines que pour François Hollande, c'était ça ou sortir de l'euro. Le gouvernement est-il sincèrement convaincu qu'il n'existe pas d'autre alternative ? Et s'il en est convaincu, que penser de la politique qu'il propose ?

Gilbert Cette : Il faut se féliciter de la forte volonté affichée par le gouvernement de respecter les engagements de la France concernant les finances publiques. Mais dans notre ouvrage "Changer de modèle", Philippe Aghion, Elie Cohen et moi-même proposons une politique plus forte, plus ambitieuse que celle évoquée par Manuel Valls pour dynamiser la croissance. 

Les trois objectifs qui nous semblent les seuls a prendre en compte sont : plus de croissance et d’emploi, moins d’inégalité, et plus de mobilité sociale. Nous proposons  ainsi la mise en œuvre de réformes structurelles ambitieuses, qui pourraient apporter un surplus de croissance significatif à la France, et ce pour les dix prochaines années. Ce surplus engendrera à la fois des gains de pouvoir d’achat, et il faciliterait le respect des engagements européens. Ces réformes structurelles profondes devraient porter notamment sur le marché des biens et du travail.
 
Le Pacte de responsabilité correspond a la dévaluation fiscale que nous préconisons mais, comme les dévaluations monétaires, elle n’a que des effets transitoires. Son intérêt principal est d'anticiper les effets plus progressifs des réformes structurelles principales. Il serait donc plus profitable d’accompagner la dévaluation fiscale symbolisée par le CICE et le Pacte de responsabilité par la mise en œuvre de réformes très profondes sur le marché des biens et du travail, qui provoqueront un surplus significatif de croissance.
 

Nicolas Goetzmann : Il s’agit ici de pure macroéconomie. Le gouvernement est entré dans une ligne d’austérité budgétaire en ce sens qu’il s’est donné pour objectif de réduire les déficits par rapport au PIB. Lorsque Marisol Touraine indique que la seule alternative à cette politique c’est la sortie de l’euro, le message est que la politique budgétaire peut être ajustée, mais pas la politique monétaire.

Parce que la seule alternative n’est pas de sortir de l’euro mais de modifier le mode de gestion de l’euro, ce qui n’est pas du tout la même chose.Cela revient à dire que l’euro en tant qu’incarnation de la politique monétaire européenne est considéré comme intangible. En disant cela le gouvernement ne fait rien d’autre que d’afficher sa faiblesse politique puisque cette révision de la politique monétaire européenne lui semble impossible, notamment face à l’Allemagne.

Dans ces conditions, et il est possible de donner un avis tranché, l’objectif de redressement est intenable. Croire le contraire, c’est nier l’existence de nombreux précédents qui ont tous échoué sans exception. Si le gouvernement avait l’idée de regarder ce qui se passe ailleurs, ou dans le passé, il pourrait peut-être y avoir une prise de conscience.
 

Qu'est-ce qu'un tel positionnement révèle quant à l'analyse que le gouvernement fait des défauts de l'euro ? Cette analyse est-elle incomplète ?  

Gilbert Cette : Le débat politique et économique est malheureusement toujours un peu caricaturé dans notre pays. Ce que nous montrons dans notre ouvrage, c’est que l’ancrage dans l’Euro a un potentiel non exploité. Cet ancrage serait beaucoup plus profitable si nous engagions les réformes structurelles que j’évoquais. Concernant l'Etat, elles doivent impérativement avoir comme objectif la maîtrise des dépenses publiques, et non uniquement se limiter à la réforme territoriale. Par ailleurs, il faut aussi developper des problématiques de mobilité sociale, et de lutte contre les inégalités. Il faut engager des réformes du système éducatif et de la formation professionnelle, sans oublier celle du Smic, pour aboutir à une réforme d’ensemble. Mais le débat est toujours hélas très passionné en France sur ces questions. 

 

Nicolas Goetzmann : Le gouvernement est persuadé que la politique de "redressement ", symbolisée par le pacte de responsabilité, va marcher. La croyance, parce qu’il s’agit de croyance, est forte. C’est évidemment un problème puisque c’est sans espoir sans action de la Banque centrale européenne. La restriction budgétaire ne pouvant être efficace que si elle est compensée par une relance monétaire. Prendre d’une main et donner de l’autre. Le cœur du problème est là : la fonction même de politique monétaire semble complètement incomprise par les dirigeants. Parce que dire que l’euro doit baisser pour exporter plus c’est faire l’aveu de ne rien comprendre aux mécanismes monétaires. Et cela se passe tous les jours. Une politique monétaire a vocation à agir sur le niveau d’activité intérieure d’une économie, ce qui peut avoir comme conséquence une baisse de la monnaie, mais cela n’est qu’un effet secondaire. Le drame ici est que le gouvernement n’a même pas l’air de comprendre que le problème vient du niveau d’activité, c’est-à-dire de la demande, qui est la somme de l’inflation et de la croissance, qui, comme nous le savons, sont toutes les deux au point mort. Et qui à la main sur la demande ? La BCE, c’est son rôle et sa fonction. Mais le gouvernement, par ignorance, pense que la monnaie n’est qu’un outil au service des exportations et de la "compétitivité.

En affichant une forme de fermeté, le gouvernement semble vouloir convaincre qu'il reste engagé sur la voie de la rigueur. Qu'en est-il réellement ? 

Gilbert Cette : Le gouvernement a clairement affiché sa volonté de respecter les objectifs des directives européennes, ce qui est une bonne chose. Mais elle devrait s’accompagner de la politique de réformes évoquée plus haut, afin d'augmenter la croissance. Par ailleurs, la maitrise des depenses publiques ne doit pas avoir la seule logique du rabot. La stratégie actuelle du rabot peut aider à respecter nos engagements européens en apportant rapidement des ressources.  Mais à moyen terme, elle peut présenter des dangers par une démotivation des agents de la fonction publique. Les salaires ne sont pas trop élevés dans le fonctionnariat comme on a l’habitude de le penser, c’est le nombre d'agents qui parait trop élevé...

Nicolas Goetzmann : Il me semble que comme François Hollande a pu le dire hier soir à 20H00, il va surtout chercher à obtenir quelques concessions à Bruxelles. Ces concessions vont sans doute consister à faire sortir quelques dépenses supplémentaires de la comptabilité des déficits. Ce type d’action permettra de réduire la vitesse d’ajustement des dépenses publiques, de lisser les efforts, mais cela ne change rien dans les faits. Cela ne marchera pas, mais cela ne marchera pas doucement, ce qui est un concept en soi.

Si c’est bien cela que François Hollande vient chercher à Bruxelles, ce sera encore un aveu de faiblesse. Puisqu’il s’agit d’accepter de mener une politique inefficace, mais de demander des délais ou des faveurs pour la mener. Alors que son rôle, évidemment, est de proposer une autre politique. Lorsque l’on entend la phrase : réorienter l’Europe, qui est le plus beau marronnier de cette décennie, on pourrait s’attendre à quelque chose d’autre que des ajustements. C’est la ligne macroéconomique globale de la zone euro qu’il faut modifier pour que celle-ci survive. Pour réorienter l’Europe, il faut une stratégie claire et ambitieuse. Il ne peut se contenter de quémander un demi-point de déficit.
 

Quand bien même une telle stratégie serait réellement suivie, serait-elle vraiment la bonne ? La rigueur peut-elle vraiment compenser les défauts structurels de la zone euro ? Même si tous les Etats étaient vertueux, l'euro tel qu'il a été dessiné fonctionnerait-il aujourd'hui ?

Gilbert Cette : Il fonctionnerait d’autant plus facilement que les pays qui jouissent d’une balance courante structurellement excédentaire, comme l'Allemagne, feraient le choix de dynamiser leur demande intérieure. Cela faciliterait le rééquilibrage des déficits de balance courante et permettait de relâcher la pression fiscale dans les pays déficitaires. 

 

Nicolas Goetzmann : L’euro est une monnaie faite pour la grande exportation, c’est-à-dire hors zone euro, alors que les pays de la zone euro échangent principalement entre eux. L’idée que l’on veut vendre aujourd’hui est que les pays du sud sont en train de se redresser par leurs exportations. La réalité est que ces pays ont de moins en moins d’activité intérieure, ce qui provoque de plus faibles importations. Par contre, les exportations hors zone euro stagnent, elles se tiennent parce que la croissance existe en dehors de la zone. Moins d’importations et des exportations qui ne bougent pas font que la balance commerciale s’améliore. L’amélioration se fait donc en trompe l’œil, mais cela parait suffire pour certains optimistes. Entre temps, le chômage est de 11,8% au sein de la zone euro, et les perspectives de croissance ne permettent pas d’avoir quelque espoir pour la suite.

Une telle conception de la monnaie unique et des critères de Maastricht font peser une grande partie de notre avenir économique sur le bon vouloir de nos clients extérieurs à la zone. Cela crée une situation de dépendance commerciale vis-à-vis de nos partenaires, alors que nous pourrions nous reposer sur notre marché intérieur.

Le résultat de tout cela est que la zone euro ne connait aucune croissance, ce qui rend impossible la réduction des déficits. Un déficit est calculé sur la base du niveau de PIB, alors si le PIB ne progresse pas, le pays concerné doit tailler dans le vif pour réduire son déficit, ce qui provoque une nouvelle baisse du PIB, et l’effet sur le déficit sera donc inexistant. C’est aussi intelligent que ce que disait Churchill à propos du redressement par l’impôt : un homme avec les deux pieds dans un sceau attrape la poignée et essaye de se soulever. C’est amusant à regarder, mais maintenant que le FN est à 25%, on pourrait peut-être passer à autre chose.

Quels sont les défauts principaux de la zone euro aujourd'hui ? Et comment les corriger ? 

Gilbert Cette : Le défaut principal de la zone euro est qu’elle se focalise sur les pays qui ont des difficultés au niveau de leur solde publique, ou dans leur solde extérieur, tandis qu’elle devrait aussi se porter vers les pays manifestement en déficit de demande.

Nicolas Goetzmann : Tous les Etats ne peuvent pas être vertueux en même temps. Parce que la zone euro fonctionne en grande partie en interne. L’Allemagne a contenu ses salaires dans les années 2000 et bat record sur record avec ses exportations. Ces gains réalisés par l’Allemagne n’ont simplement pas été distribués aux salariés et ceux-ci n’ont donc pas consommé. Pourtant, la logique voudrait que l’on dépense ce que l’on gagne, mais ici ce n’est pas le cas. Faute d’être consommé, le surplus allemand est alors investi, et il a été notamment investi dans les pays du sud, en Espagne par exemple. Non pas par charité, mais parce que les taux de rendements étaient attractifs. La dette du sud est donc financée par les surplus allemands, et cette dette du sud sert à ….acheter les produits allemands. Un tel déséquilibre n’est en général pas possible sur le long terme parce que les monnaies s’ajustent entre elles mais dans la zone euro…cela n’est pas possible.

Et grâce à cette rigidité offerte par l’euro, L’Allemagne a exporté en quelque sorte son chômage vers le sud. Alors lorsque les clients du sud ne peuvent plus payer leurs dettes, l’Europe choisit la rigueur et les efforts. Et le résultat est que plus personne ne consomme et que la demande est atone. Cela traîne l’ensemble de la zone vers le bas et cela provoque une spirale déflationniste. Etant entendu qu’une telle spirale a comme conséquence première de faire exploser le chômage et de gonfler mécaniquement le niveau de dette.
 
Pour corriger ce problème, il suffit d’agir via la monnaie, c’est-à-dire de relancer l’activité intérieure. Mais en relançant par cette voie, l’Allemagne verrait son avantage compétitif se réduire rapidement. Parce que l’Allemagne est en situation de plein emploi, une plus forte croissance l’obligerait à augmenter les salaires…et c’en serait fini de la compétitivité.
 

Si l'exécutif prenait en compte cette problématique, quelle ligne économique pourrait en découler ?

Gilbert Cette : Le dialogue en Europe, la discussion avec nos partenaires sont primordiaux. C’est ce qui apportera la crédibilité européenne, et montrera sa volonté de rétablir notre solde extérieur.

Nicolas Goetzmann : C’est assez simple mais c’est assez radical. L’Euro ne peut fonctionner avec de tels déséquilibres, il faut donc modifier la politique monétaire européenne pour que celle-ci s’adapte à la structure de l’économie de la zone. L’Europe est le plus grand marché du monde et la BCE doit donc se tourner vers son marché intérieur, et agir sur la demande. Les Etats Unis ont une telle politique, ce qui permet au pays de ne pas être  trop dépendant de l’activité économique extérieure. Pour le moment, la politique monétaire européenne est l’application d’une politique d’un état de taille intermédiaire à un ensemble géant. Mais la zone euro n’est pas la Suisse, et elle n’est pas l’Allemagne. C’est une faille structurelle de l’euro. Des pays de taille moyenne ont pensé que ce qui était bon à leur échelle pouvait être bon à cet ensemble gigantesque. Le résultat est catastrophique.

François Hollande, s’il veut des résultats, doit demander la révision du mandat de la BCE pour que celui-ci intègre la notion de croissance comme objectif. Le mandat actuel ne profite qu’aux pays du nord, parce que leur "compétitivité" n’existe aujourd’hui que grâce au chômage des pays du sud. Si la croissance repartait, cela en serait fini de la compétitivité du nord, parce que les salaires y augmenteraient plus rapidement que dans le sud. Parce que dans le sud, avant de monter les salaires, il faudra d’abord faire baisser le chômage.
 
Le Président Français se voit donc contraint de mener un immense bras de fer avec Angela Merkel, au moment même où il est le plus faible et où elle est la plus forte. Mais pour cela, il faudrait déjà que le diagnostic opéré par François Hollande soit le bon. Pour le moment, ce n’est simplement pas le cas.

 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !