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Les Feux de l'Amour existent depuis 40 ans
Les Feux de l'Amour existent depuis 40 ans
©REUTERS/Eric Gaillard

Amour éternel

Mystère de canapé : Jane Cooper est morte, mais les Feux de l'amour ne sont pas près de s'éteindre...

Jane Cooper, l'actrice qui interprétait Katherine Chancellor dans les Feux de l'amour est décédée ce mercredi. Malgré les années qui passent, la série conserve son audience, portée par un engouement hors-du-commun.

Vincent   Colonna

Vincent Colonna

Vincent Colonna est consultant en séries télé. Il est l'auteur de deux volumes sur la technique narrative de la série télé : L'art des séries télé, tome 1 et 2, Payot éditeur.

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Atlantico : Jane Cooper, actrice vedette de la série, est décédée ce mercredi. Il y a quelques mois, la série fêtait son 40e anniversaire. Quels sont les éléments qui peuvent expliquer un tel record de longévité pour une série TV ? 

Vincent Colonna : Le feuilleton est fait, pensé, élaboré pour durer : c’est un objet DURATIF, je risque ce néologisme tellement le phénomène est particulier. Il est construit à l’aide de deux éléments qui ont cette grande capacité à durer dans le temps :

- des personnages assez nombreux (une quinzaine minimum), pour qu’on puisse passer de l’un à l’autre, en abandonner (beaucoup d’acteurs commencent par le soap, comme Eva Longoria), en reprendre, en rajouter ; ils sont organisés en clans et familles pour faciliter les tensions

des arcs narratifs qui ont une durée de trois mois, c’est là qu’est le vrai défi, trouver tous les trois mois une intrigue assez forte, qui supporte 5 épisodes par semaine, pendant 3 mois. Maintenant, il faut relativiser la difficulté car si vous avez 15 personnages, cela vous fait beaucoup de relations possibles entre eux, d’autant qu’ils vont tous être différents.

Ensuite, l’actualité, l’évolution des mœurs, fournit une ample matière. Imaginez que je pose sur la table, les six unes du Parisien ou Aujourd’hui (version nationale) de cette semaine. J’aurais autant d’amorces d’intrigues, il suffira d’exagérer, de forcer le trait, pour avoir une vraie intrigue, complète. En fait, les choses changent sans cesse autour de nous, en douceur, insensiblement ; le métier de scénariste, de feuilletoniste, c’est de les saisir et de les rendre plus saillantes.

Ensuite, les thèmes du feuilleton sont éternels, et reviennent de façon cycliques, chaque année, avec des combinaisons différentes (mais n’oubliez pas que nous avons 15 personnages) : amour-passion, conflit de générations, adultère, rivalité dans la fratrie, conflit d’héritages, enfant caché, avortement, trahison d’un ami, rivalités professionnelles, économiques etc. Enfin, au niveau de l’écriture, si les têtes bougent peu (les directeurs d’écriture), les équipes de scénaristes se renouvellent. Mais notez bien que l’audience du feuilleton baisse et qu’aux USA le genre est mourant ; la télé-réalité américaine, plus riche, plus variée qu’en France, des sortes de docu-fiction sur tous les milieux et tous les métiers, est en train de prendre sa place. "Les Feux de l’amour" subsistent, comme "Amour, Gloire et Beauté" (c’est le même producteur) car ils sont vendus dans beaucoup de pays ; ce qui les rend beaucoup moins onéreux pour CBS, qui a moins à payer. Nous finançons sans le savoir une partie des Feux de l’amour, enfin TF1 et le public.

Comment expliquer que cette série fonctionne si bien en France alors qu'elle utilise les codes de la société américaine ?

Les codes sont américains, certes ; mais la façon de raconter a été élaborée en Europe et surtout en France ; c’est une façon universelle de raconter ; on est dans le récit classique, mais distendu de façon à ce qu’on puisse regarder 3 épisodes sur 5 (c’est la moyenne par téléspectateur) et pourtant tout comprendre. Si le feuilleton est lent, c’est pour cette seule raison, pas une autre. C’est une boule de gomme sur laquelle on tire au maximum. Mais revenons aux codes : son exotisme plait, c’est un style de vie cossu, dont rêvent beaucoup de personnes qui regardent ce feuilleton, surtout des femmes, plutôt de CSP inférieur. Pour l’amour certes, car les histoires sentimentales abondent, dominent le genre. Mais pas seulement. Elles regardent les robes, les meubles, les chaussures, la décoration des maisons, la vaisselle, les fleurs en plastique.

C’est une pseudo-civilisation cossue, avec un faux-air d’universalité, que vous allez retrouver dans le monde entier, dans tous les pays qui n’ont pas de culture urbaine à eux : les émirats arabes, l’Afrique quand elle a de l’argent, les nouveaux riches des pays émergents, etc. Une fois, j’étais à l’aéroport du Qatar, dans un bar-salon ; j’ai vraiment eu l’impression d’être dans les Feux de l’amour, c’était le même mobilier, la même vaisselle.  N’oubliez pas aussi la religion, discrètement mais fermement présente, qui rassure les milieux modestes croyants, alors que notre télévision occulte tous les signes religieux. Les Feux de l’amour est un feuilleton que j’appelle pour ma part « doré » car on est chez les riches ; les riches font rêver ; pas les pauvres. Demandez-vous pourquoi !

Peut-on comparer "Les Feux de l'Amour" à "Plus belle la vie" ? En est-ce l'héritage ?

Plus belle la vie est en un sens l’antithèse des Feux de l’amour : pas d’exotisme, on est en France, en Province même ; pas de dorure, c’est un feuilleton réaliste, abordant des problèmes sociaux, voire politiques. Je me rappelle que l’enseignante Blanche se présentait aux élections municipales, et qu’elle y apprenait qu’il ne suffit pas d’avoir un projet juste, mais qu’il faut aussi être populaire, aimé des électeurs. Une leçon de politique ! Chacun se souvient aussi des baisers entre deux hommes, en gros plan, à 20H30 ; tout le monde doit savoir qu’un homme a le droit d’aimer un homme nous disait haut et fort PBLV.

Les Feux de l’amour ne feront jamais tout ça ; ils sont beaucoup plus conservateurs. PBLV est un programme civique. Normal : il est sur une chaîne publique, il a une fonction qui est dans le cahiers des charges de France Télévisions, divertir et cultiver. Et il la remplit plutôt bien, à mon sens. Pourtant la façon de raconter, les procédés narratifs sont les mêmes que dans les Feux ; de même que les thèmes éternels, cycliques, dont je parlais en commençant ; de même que la façon de raconter, les arcs, l’emprunt aux Unes de journaux, etc. Du coup, certains intellectuels ou sémiologues, diront qu'au fond, c’est pareil, bonnet blanc blanc bonnet. Car la forme est la même, et la forme est plus importante que le fond, selon eux. Je ne suis pas d’accord. Pour moi, le sujet est très important, conditionne le reste, se dépose dans l’esprit des gens ; alors que la forme, ils l’oublient. Victor Hugo disait, la forme, c’est ce qui remonte à la surface. Je pense la même chose.

Propos recueillis par Manon Hombourger

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