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Combinaison de photos de la place Tahrir du Caire alors qu'elle est remplie de manifestants célébrant l'éviction de l'ancien président Hosni Moubarak, et la même vue presque dix ans plus tard, le 11 novembre 2020.
Combinaison de photos de la place Tahrir du Caire alors qu'elle est remplie de manifestants célébrant l'éviction de l'ancien président Hosni Moubarak, et la même vue presque dix ans plus tard, le 11 novembre 2020.
©PEDRO UGARTE, KHALED DESOUKI / AFP

Échec de la démocratie

Moyen-Orient : le grand échec de la démocratie

Plus de dix ans après les révoltes populaires du printemps arabe, force est de constater que la démocratie n'a pas su s'implanter dans les pays concernés

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico : On se souvient tous du printemps arabe et du grand espoir qu’il avait suscité, tant au Moyen Orient qu’ailleurs dans le monde, pour plus de démocratie dans les pays concernés. 11 ans après, à quel point la démocratie a-t-elle échoué à s’implanter dans cette région ?   

Roland Lombardi : Les « printemps des peuples » arabes, comme l’annonçaient en 2011, avec un enthousiasme naïf certains « experts », n’ont pas eu lieu. Le fameux « vent de l’histoire » s’est très vite transformé en tempêtes et ouragans, balayant au passage tous les espoirs d’une démocratisation rapide de la région. Les différentes transitions démocratiques furent un naufrage.

Dès le début des révoltes de 2011, certains avaient benoitement appréhendé ces évènements avec le prisme de leur éthique, de leurs valeurs ou pire, de leurs idéologies. Du fond de leurs microcosmes parisiens ou universitaires, ils se sont alors lamentablement trompés, balayant volontairement d’un revers de main, le poids considérable de ce côté-là de la Méditerranée, des tribus, des clans, de l’islam et de l’islamisme, du culte du chef (Zaïm) ou encore de la quasi-vénération du « Sabre » (l’armée) et de la Force, et enfin des profondes différences structurelles entre chaque pays touché par ces révoltes.

Il y a dix ans, nous étions peu à percevoir les véritables causes de ces soulèvements : moins des revendications démocratiques (pour une minorité de jeunes étudiants des capitales arabes et initiateurs des mouvements) que la misère et un violent rejet de l’affairisme, du népotisme et de la corruption de vieux systèmes dictatoriaux à bout de souffle (pour la majorité des peuples). Comme en Iran en 1979 ou en Algérie dans les années 1990, devant l’absence de leaders démocrates sérieux et d’organisations dignes de ce nom, il était inévitable que ces fragiles mouvements initiaux soient très vite récupérés voire purement et simplement éliminés par des forces plus déterminées, mieux structurées et organisées, à savoir les Frères musulmans, financés par le Qatar et soutenus par Erdoğan. Un temps, même les Occidentaux crurent à l’alternative politique de ces islamistes, présentés par l’efficace propagande de Doha, comme « modérés ». On a vu le résultat notamment en Libye ou en Syrie…

Qu’est ce qui peut expliquer cet échec de la démocratie ? La démocratie a-t-elle cessé d’être une préoccupation notamment en raison d’inquiétudes économiques et sociales ?  

Les « Printemps arabes » se sont très rapidement transformés en « hiver islamiste » (avec les victoires des islamistes lors les élections issues des premiers mouvements comme en Égypte, en Tunisie ou en Libye), en guerres civiles ou en chaos engendré par le terrorisme d’al-Qaïda et de Daesh. Les économies se sont effondrées. Or, après les rêves et les illusions, il fallait revenir à la dure réalité du quotidien, travailler et surtout se nourrir. Échaudés par les exemples irakien, syrien et libyen, la majorité des peuples de la région n’aspirèrent donc plus qu’à revenir à la stabilité. D’où le succès, la popularité et le retour d’hommes forts, une sorte de « printemps des militaires » que j’annonçais dès février 2018

Comme l’expliquait Gustave Le Bon dans sa célèbre Psychologie des foules, après les troubles engendrés par les révolutions, ces dernières, « abandonnées à elles-mêmes, sont bientôt lasses de leurs désordres et se dirigent d’instinct vers la servitude ». C’est triste et cynique, mais c’est la dure réalité à travers l’histoire…

C’est dans ce contexte que se forma une alliance contre-révolutionnaire composée de l’Égypte de Sissi, des Émirats arabes unis de Mohammed ben Zayed (MBZ) et de l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salman (MBS). Son but : s’opposer dans le monde sunnite, aux promoteurs de l’islam politique et de nouvelles révoltes, le Qatar et la Turquie.

Ayant senti le vent du boulet, ces nouveaux autocrates ont alors entrepris trois actions essentielles pour imposer leur nouveau type de gouvernance. D’abord, cesser les ambiguïtés et les jeux troubles des dirigeants passés avec les islamistes de tout poil.

Ensuite, s’attaquer aux deux principaux engrais de ce cancer islamiste : la misère et surtout la corruption. En Égypte, Sissi fut le premier dès 2013, avec sa reprise par la force sur les Frères musulmans qui avaient remporté les diverses élections issues du Printemps du Nil, à engager des réformes socio-économiques drastiques parfois douloureuses et une modernisation sans précédent du pays. Une véritable opération « mains propres » de grande échelle a permis également de lancer plus de 1 400 procès de corruption au sein de l’appareil d’État égyptien. Ce qui n’avait jamais été fait de manière sérieuse dans le passé. C’est historique ! En ce sens, le Président égyptien fut une sorte de modèle pour tous les autres et « nouveaux » autocrates de la région. Ainsi, le projet préparant l’après-pétrole, « Vision 2030 », ainsi que l’épisode de la séquestration de 200 personnalités proches du pouvoir – princes, hommes d’affaires, ministres – dans le Ritz-Carlton de Riyad en 2017, initiés par le jeune prince héritier saoudien, obéit à cette même logique. Comme les arrestations des caciques du régime en Syrie (il est vrai sous la pression du parrain russe également), en Irak, ou lancées par les militaires algériens dans la foulée du « Hirak » en 2019. Ces purges « anti-corruption » massives sont inédites dans l’histoire de la région, même si elles sont toujours un habile moyen d’écarter de potentiels rivaux…

Y a-t-il d’autres raisons ?  Comment qualifier actuellement les régimes des pays du Moyen Orient ? La Chine offre-t-elle une autre alternative à la démocratie en termes de régime ?

Effectivement, comme je le rappelle notamment dans mon dernier ouvrage, Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire (2022, VA Éditions), il y a d’autres raisons, surtout depuis 2020, qui ont conforté, les autocrates mais aussi les peuples de la région, l’idée que les aspirations démocratiques n’étaient finalement que secondaires et qu’elles n’étaient pas l’ultime solution aux problèmes quotidiens, surtout économiques et sociaux.

D’abord la courte expérience au pouvoir comme je l’ai dit précédemment des Frères musulmans. Le seul mouvement « démocratique » mais islamiste, a très vite démontré son impéritie dans la gestion économique des pays où il avait remporté, à l’issue des révolutions, les élections en Tunisie et en Égypte. D’autre part, très vite, beaucoup qui avaient été séduits par la propagande des Frères se sont rendus compte que leur modèle n’était en fait que la Turquie d’Erdoğan ou la république islamique d’Iran. 

Après leurs premiers échecs en 2011 et les années qui suivirent, leurs parrains, le Qatar et de son janissaire turc ont espéré un second round des printemps arabes pour cette fois-ci réussir ce qu’ils ont échoué jusqu’ici. 

Ce fut le cas en 2019, lors des multiples manifestations de rue qui ont de nouveau secoué la région. 

Or, les islamistes ne sont pas parvenus à s’imposer. Au Soudan, les émeutes ont même renversé le frère musulman Omar al-Bachir. En Algérie, les jeunes algériens du « Hirak » ont farouchement rejeté de leurs cortèges les groupes proches de la confrérie… Durant cette période, même les mollahs iraniens n’ont pas réussi à placer à Bagdad l’un de leurs pions lors des élections organisées dans la foulée des troubles irakiens. Au Maroc, le parti islamiste, majoritaire au Parlement, a depuis connu un échec électoral retentissant et historique. De même, les manifestations islamistes anti-françaises il y a quelques mois dans le monde arabe, suite à la republication des caricatures de Charlie, et fomentées par les services secrets turcs (avec les deniers de nos « chers amis du Qatar » !), n’ont pas soulevé les foules et ont fait long feu à l’époque.

De même, on a assisté à une timide mais réelle forme d’« athéisation » progressive des jeunesses arabes. Les islamistes semblent ne plus avoir le vent en poupe. Les fiascos des Frères un temps aux affaires, ainsi que l’anéantissement territorial de Daesh sont passés par là. Or, l’idéologie de Daesh et Al-Qaïda n’est pas morte et peut encore frapper les États faibles comme en Afrique ou en Europe. Quant aux Frères musulmans, protégés par Doha mais considérés comme organisation terroriste par de nombreux pays - Égypte, Émirats, Arabie saoudite, Russie…-, ont trouvé refuge en Europe, notamment en France, où ils ont encore pignon sur rue ! Ils ont aussi massivement investi Internet. Alors attention car l’islam politique des Frères attend son heure et une nouvelle opportunité en cas de nouveaux troubles dans le monde arabe…

Ensuite, il y a eu bien sûr la pandémie en mars 2020. Si celle-ci a permis aussi (comme dans les démocraties occidentales d’ailleurs) de mettre entre parenthèses les mouvements sociaux et les grandes manifestations de rue ayant secoué certains pays en 2019, elle a souvent et également démontré les incompétences des démocraties occidentales face à une grave crise (avec leurs gestions calamiteuses, leurs cafouillages et leurs mensonges pour certaines notamment la France !) Surtout, que ces mêmes démocraties, pourtant moralisatrices à l’accoutumé, n’avaient alors pas hésité à imposer des lois sanitaires liberticides par la suite et de plus en plus mal vécues par les populations…

Par ailleurs, ce qui a conforté le choix de gouvernance des nouveaux autocrates arabes et confirmé en quelque sorte l’abnégation de leurs peuples sur les limites de la démocratie, fut les multiples crises politiques en Occident depuis 2020, notamment lors du spectacle peu réjouissant de la dernière élection présidentielle américaine. Comme plus proche d’eux, chez leurs voisins tunisiens, libanais et israéliens. Dans ces trois pays, considérés comme les plus démocratiques de la région, les diverses élections et les épisodes tragi-comiques et sans fin qui s’en sont suivis pour former des gouvernements ont énormément marqué les esprits arabes.

Alors il est vrai qu’après la gestion catastrophique de la crise sanitaire des fragiles démocraties occidentales, le modèle chinois s’est imposé. Pékin a confirmé son influence et son arrivée en force dans la région avec ses investissements et ses vaccins peu chers et a démontré - à tort ou à raison - l’efficacité de son système fondé sur la prospérité économique et… la dictature !

Or, le modèle qui s’impose davantage dans la zone est celui prôné au final par l’Entente contre-révolutionnaire Égypte-Arabie saoudite de MBS-EAU. En un mot celui de Sissi. Comme je l’ai rappelé plus haut, celui des réformes économico-sociales, de la lutte contre l’islam radical et politique et surtout la corruption, ainsi que bien évidemment une gouvernance très autoritaire. L’ancien maréchal égyptien a bien retenu la fameuse phrase de Napoléon : « le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude ». Et comme le disait Audiard, « sauf pour les dictateurs et les imbéciles, l’ordre n’est pas une fin en soi ».

Et si Sissi est un dictateur, il est loin d’être un imbécile. De fait, il souhaite pour son pays une sorte de « dictature éclairée ou bienveillante à orientale », soit un savant mélange de société plus ou moins ouverte, de libéralisme économique et plus que jamais d’un pouvoir fort. Pour cela, l’égyptien s’est lui-même inspiré de ses deux principaux alliés. D’abord, l’émirati MBZ et ensuite de Poutine, qui avec son pouvoir autoritaire a redressé la Russie et nettoyé les écuries d’Augias en organisant des purges parmi les puissants oligarques dans les années 2000. Mais Sissi a également beaucoup été influencé par les réussites économiques de l’homme fort du Rwanda (pays avec lequel l’Égypte s’est grandement rapprochée), Paul Kagame.

Quoi qu’il en soit, Sissi, de par son influence grandissante au Moyen-Orient comme en Afrique, a fait de nombreux émules : MBS en Arabie saoudite, Haftar en Libye, Al-Burhan au Soudan ou les militaires algériens…

Le problème c’est que les réformes en profondeur d’économies rentières ou archaïques sont toujours difficiles. D’autant plus que la pandémie mondiale a fortement freiné ces transformations. Depuis les économies des pays de cette partie du monde sont en berne. L’effondrement des croissances économiques dans le négatif pour l’essentiel des pays de la zone (hormis l’Égypte qui se maintient à 2%), font que nous sommes en présence de véritables cocottes-minute ! La guerre en Ukraine ne va rien arranger à l’affaire. A cause des sanctions visant la Russie et l’approvisionnement notamment en blé ukrainien et surtout russe, dont nombreux de ces pays sont dépendants pour leur alimentation de base. Une crise importante et des « émeutes du pain » sont à prévoir comme en 2008-2009. Raison entre autres pour laquelle des mesures d’urgence ont déjà été prise (en Égypte particulièrement) et que plusieurs pays d’Afrique, du Maghreb et du Moyen-Orient, plus prudents et pragmatiques que les Européens, n’ont pas suivi ces derniers – ou alors que timidement et pour la forme – dans leur hystérie, leurs condamnations et leurs sanctions contre Moscou… 

Comme Assad en son temps, certains pourraient avoir besoin du soutien de la Russie en cas de troubles graves. A condition que son conflit en Europe de l’affaiblisse pas trop…

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