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Montebourg et Florange : peut-on encore défendre les nationalisations ?
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Fausse bonne idée

Montebourg et Florange : peut-on encore défendre les nationalisations ?

Alors que la clôture des dépôts de candidatures pour la reprise du haut-fourneau d'ArcelorMittal à Florange se termine dans une semaine, Arnaud Montebourg a évoqué "l'éventualité d'un contrôle public, même temporaire". Des propos rapidement recadrés par Michel Sapin.

Jacques Crémer

Jacques Crémer

Jacques Crémer est économiste, spécialiste des questions d'économie industrielle, de régulation et de politique de la concurrence.

Membre de l'Ecole d'économie de Toulouse (TSE), il est également directeur de recherche au CNRS et à l'Université de Toulouse 1.

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Atlantico : Alors que la clôture des dépôts de candidatures pour la reprise du haut-fourneau d'ArcelorMittal à Florange se termine dans une semaine, Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, qui avait déclaré mercredi avoir "deux offres et marques d'intérêt", a évoqué jeudi  "l'éventualité d'un contrôle public, même temporaire", des propos recadrés le lendemain par Michel Sapin sur LCI. Les nationalisations ont-elles encore un sens aujourd'hui pour sauver les industries en difficulté ?

Jacques Crémer : En théorie, les nationalisations peuvent avoir un sens mais, dans la pratique, nous ne sommes pas capable de mener de telles opérations en France. En effet, pour qu'elles soient utiles et efficaces, il faut réunir trois conditions :

  • identifier parfaitement les raisons pour lesquelles l'entreprise en question ne fonctionne plus ou éprouve des difficultés

  • identifier les motivations pour lesquelles il faut nationaliser temporairement l'entreprise, autrement dit, que celle-ci dispose d'un réel potentiel de développement afin de la privatiser à nouveau par la suite. Il ne faut pas qu'une nationalisation se fasse sous des pressions politiques qui n'auraient d'autres objectifs que de sauver une industrie perdue d'avance

  • une fois nationalisée, la société doit être gérée de façon indépendante et éviter tout contrôle politique, l'objectif n'étant pas de faire du clientélisme mais de redresser l'activité. Pour ce faire, il faut trouver le bon dirigeant, ce dernier devant avoir des incitations, y compris financières, qui dépendent de ses résultats et de sa capacité à reprivatiser rapidement l'entreprise. Il s'agit d'ailleurs d'un bon indicateur car si personne n'accepte la mission, c'est qu'il y a un sérieux problème.

    Une nationalisation doit donc être temporaire et s'étaler sur deux années maximum. Les actions doivent donc être remises progressivement sur le marché privé. Malheureusement , la France ne dispose pas d'une telle culture de l'efficacité de l'action publique pour satisfaire ces trois conditions préalables à toute nationalisation.

Faut-il comprendre que certains secteurs sont définitivement condamnés à disparaître de France ?

Il y a toujours un moment où des secteurs, quel qu’ils soient, disparaissent. Nous avons perdu notre avantage comparatif sur un certain nombre de produits. Par exemple, nous ne fabriquons plus de jouets en plastique au profit de la Chine. Les Etats-Unis ne produisent plus d'ordinateurs, mais parviennent tout de même à créer des emplois sur les parties design et conception.

Plus spécifiquement à la sidérurgie, si nous ne pouvons plus fabriquer certaines formes d'acier en France, cela ne signifie pas que nous ne pouvons plus disposer d'une telle industrie. Il faut se spécialiser sur une niche de haute technologie pour laquelle une main-d'oeuvre qualifiée et chère, comme c'est le cas en France, est requise. Mais nous ne pouvons plus produire ce que d'autres,  disposant d'une main-d'oeuvre moins qualifiée et moins chère, peuvent faire.

Le débat sur la nationalisation dépasse le clivage droite/gauche. Que révèle ce "réflexe" sur la culture économique de la classe politique française ?

Effectivement, le sujet de la nationalisation n'a pas vraiment de couleur politique en France. Même Nicolas Sarkozy avait tendance à se mêler personnellement de la gestion de toutes les entreprises françaises en difficulté.

Ce réflexe révèle notre manque de compréhension et de confiance envers les mécanismes de marché et, lorsque nous essayons de les réguler, nous nous y prenons tellement mal que nous les rendons encore moins opérationnels.

Incapable de rembourser une dette dépassant les 172 milliards de dollars, General Motors, le principal constructeur automobile américain, avait été placé sous le chapitre 11 de la loi des faillites en juin 2009. L'Etat américain avait alors acquis 61% des parts du groupe avant de les céder à nouveau. Un tel scénario est-il concevable en France ?

Les Américains ont parfaitement réussi cette nationalisation. Au moment même où l'Etat fédéral a pris une participation dans le capital du constructeur automobile, il avait élaboré en amont un plan de sortie. Il ne s'agissait donc en aucun cas d'une opération "idéologique" censée durer dans le temps. L'objectif était simplement de régler un problème spécifique et ponctuel.

Il ne s'agissait donc pas d'une véritable "nationalisation" au sens où nous l'entendons couramment  mais plus d'un "nettoyage" d'une entreprise mal gérée. Les créanciers privés et les syndicats auraient pu se mettre d'accord, mais le temps de négociation aurait été trop long. L'Etat américain a donc permis de simplifier cette procédure entre les différentes parties.

En ce qui concerne la France, notre gestion des services publics ne nous permet pas à l'heure actuelle d'envisager la mise en place d'une telle opération, ce qui est regrettable.

Michel Sapin, le ministre du Travail a déclaré qu'"on n'est plus dans une époque où on nationalise la sidérurgie". La nationalisation d'entreprises françaises peut-elle envoyer un mauvais signal aux investisseurs internationaux ?

Indépendamment de ce que pense les investisseurs internationaux, une nationalisation à long terme serait une erreur. Dans les années 1980, certains pensaient que l'Union soviétique et l'Allemagne de l'Est avaient des modèles qui fonctionnaient bien en permettant de mieux coordonner les investissements. L'expérience a rapidement prouver le contraire avec l'effondrement de ce système. Le contexte a changé, et il n'y a plus de doute sur l'échec de ces modèles.

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