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Monopole  : quand le New York Times se demande si le moment est venu de briser Google
©AFP

Rapport de force

Monopole : quand le New York Times se demande si le moment est venu de briser Google

Google est en situation de monopole sur internet. Chercher a briser cette situation de monopole pourrait se révéler être une solution intéressante. Cependant, il se pourrait que cette idée ne soit que trop idéologique et ne débouche pas sur une vraie solution. Il est difficile de comparer Google avec les télécoms en 1900.

David Fayon

David Fayon

David Fayon est responsable de projets innovation au sein d'un grand Groupe, consultant et mentor pour des possibles licornes en fécondation, membre de plusieurs think tank comme La Fabrique du Futur, Renaissance Numérique, conseiller numérique d'Objectif France. Il est l'auteur de Géopolitique d'Internet : Qui gouverne le monde ? (Economica, 2013), Facebook, Twitter et les autres... (avec Christine Balagué, Pearson, 3e éd, 2016) ainsi que de  Made in Silicon Valley – Du numérique en Amérique (Pearson, 2017). Il a publié avec Michaël Tartar Transformation digitale 2.0 (Pearson, 2019).

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Atlantico : Google a réussi au fil des années à se renforcer et obtenir une position dominante sur le marché de la publicité et du divertissement sur internet. Est-ce que les Etats seraient dans leur droit de vouloir briser et réglementer le géant d'internet comme les Etats-Unis ont pu le faire avec les télécoms au début du 20ème siècle ? 

David Fayon Déjà, le contexte au niveau des télécoms était différent. Il s’agissait d’un monopole sur l’ensemble des États-Unis via AT&T, opérateur historique américain créé en 1885 par Graham Bell. Ce monopole d’AT&T a été brisé en démantelant la société pour constituer des compagnies régionales, les Baby Bell dont l’une d’entre elles (SBC Communications) a repris le nom AT&T en 2005 qui a ainsi perduré. La régulation est effectuée sur l’ensemble des États-Unis par la Federal Communications Commission (FCC) avec également la télévision et la radio. Rétrospectivement, cette fin de monopole n’a pas apporté que des avantages sur le long terme. Ainsi aux États-Unis, le triple play (Internet, télévision, téléphone) est à plus de 100 dollars par mois contre 30 euros voire moins en France… Il existe des ententes tacites entre opérateurs de télécoms selon les États dans une logique de prix élevé mais qui est défavorable au consommateur. AT&T, Verizon, Comcast, Sprint et les autres compagnies se partagent le gâteau avec T Mobile qui endosse un peu le rôle qu’a joué Bouygues Telecom chez nous. Mais avec l’immensité du territoire, il subsiste beaucoup de zones d’ombres même dans les environs de la Silicon Valley ! Il n’y a pas eu de trublion disruptif comme Free en France. Pour autant, des techniciens interviennent facilement en cas de problème technique ici alors qu’en France, notamment avec Free, il s’agit plutôt d’assistance à distance – avec une meilleure qualité de service en la matière de l’opérateur historique. Rappelons qu’en France la déréglementation des télécoms a été faite sous l’impulsion du ministre des postes et des télécoms qui était François Fillon avec pour corollaire la création de l’autorité de régulation ART devenue Arcep. Le corollaire de cette libéralisation est la loi de Goichot-Sidaner : « Plus le marché est ouvert, plus il faut d’agents de l’administration pour le réguler ».

Pour revenir à Google qui fait désormais partie d’une holding, Alphabet, sa position dominante est dans la recherche de l’information sur Internet. Au départ, leur algorithme était pertinent et rapide avec le PageRank qui n’a cessé d’évoluer. Les acteurs comme Alta Vista et même Yahoo qui constituaient la référence n’ont pas su se muer. De nombreux rachats comme celui de DoubleClick en 2007 par Google ont été stratégiques pour assoir la domination du moteur de recherche qui reste la vache à lait de la firme de Mountain View. La partie moteur de recherche tant sur PC que sur mobile avec les AdWords et les AdSense est hautement profitable avec un mécanisme d’enchères sur les mots-clés qui permet à Google d’engranger de sérieux revenus.

L’entreprise est tentaculaire avec beaucoup d’autres domaines où elle se positionne. La holding Alphabet avec différentes business units dont Google offre une visibilité aux actionnaires et pourrait permettre de faciliter la cession de telle ou telle branche. Après la question est de savoir si les États-Unis ont un intérêt à briser cette position dominante alors que le contexte, contrairement à AT&T, est celui de la mondialisation et de la nécessité de rester une superpuissance, ce qui passe par la Défense et le numérique. Personnellement, je ne vois pas l’intérêt qu’auraient les États-Unis à "casser ce monopole", cela reviendrait à se tirer une balle dans le pied. Le fait de briser le monopole de Google est là pour faire le buzz comme ce fut le cas avec Microsoft voici une vingtaine d'années à la fin des années 1990 et au tout début des années 2000 avant l’explosion de la bulle Internet. Il s’agissait alors de sa domination avec son système d’exploitation Windows et sa suite bureautique Office. Des solutions alternatives en open source se sont par ailleurs développées comme Linux, Ubuntu pour les systèmes d’exploitation et Google Docs… pour la bureautique.

Comment juger la position de ceux qui sont en faveur d'une fragmentation d'un groupe comme Google ?

La question principale est de savoir où sont les intérêts des parties respectives. Google a une capacité d'action et de lobbying très importante. Mais au-delà de Google la question est à se poser pour l’ensemble des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft). Le monde a changé et est devenu numérique. Et en effet les cinq premières capitalisations boursières dans le monde émanent des GAFAM. L’heure de la domination de la pétrochimie, de l’automobile ou des banques en la matière a vécu. Et du reste le positionnement des GAFAM évolue dans une logique d’intégration horizontale avec à terme, par exemple, une forte concurrence pour les banques puisque Amazon ou Apple proposent déjà leur propre solution de paiement.

La fragmentation d’un groupe comme Google ne peut être voulue que par des instances extra-américaines ou alors par des activistes américains qui ont peu de pouvoir. Mais la fragmentation est compréhensible dans la mesure où Google fait planer comme pour l’ensemble des GAFAM un esprit Big brother qui peut être liberticide pour les individus – et d’autant plus dangereux dans un monde où l’on assiste à la montée des populismes mais aussi d’une volonté étatique de contrôler les citoyens.

Il ne me semble pas possible d’appliquer à Google le même raisonnement que pour les télécoms (au demeurant Google lance progressivement aux États-Unis sa propre fibre optique – offre Google Fiber – et concurrence aussi les opérateurs de télécoms pour des débits supérieurs à des prix inférieurs), et ce pour plusieurs raisons. Déjà AT&T était un opérateur américain alors que Google est mondial. Google est certes quasi monopolistique pour la recherche d’information mais le service est proposé gratuitement contre l’échange de données personnelles. L’argument d’un monopole d’un service gratuit est difficile à plaider. En outre si Google a 90 % de parts de marché en France pour son moteur de recherche, la concurrence est plus forte aux États-Unis où Yahoo et Bing ont des parts de marché non négligeables. 

On pourrait toutefois objecter que le moteur de recherche peut être assimilé à un service public. La question des monopoles naturels (avec des économies d’échelle rendues possibles) et des entreprises de réseau peut être également posée (eau, électricité, télécoms, transport ferroviaire, postes, etc.) en raisonnant globalement pour l’intérêt pour l’utilisateur et pour le citoyen : en terme d’efficacité, de brevets déposés (est-ce que le fait de disposer d’énormément de cash ne tue pas l’innovation car il est plus facile et rapide de racheter l’innovation que de la développer en interne même si les entreprises optent simultanément pour les deux approches, etc.) et d’emplois. La question de la nationalisation pouvait être pertinente mais du fait de la mondialisation et de la dérégulation, cela reviendrait à nager à contre-courant.

Le démantèlement de Google n’aura pas plus lieu que celui de Microsoft évoqué dans le passé.

Quels sont les vrais problèmes en termes de concurrence sur internet ? Est-ce que la position de Google ne serait pas en quelque sorte l'arbre qui cache la forêt ? N'y a-t-il pas des sujets plus urgents à traiter? 

Les problèmes de la concurrence sur Internet et décrits dans le livre Made in Silicon Valley (http://www.tinyurl.com/numeriqueUS) tiennent au caractère même du réseau et du pouvoir en bout de chaîne. Les entreprises américaines l’ont bien compris. Il convient de répondre à un nouveau besoin, de croître très rapidement et de devenir leader sur son créneau. L’audience doit primer la rentabilité immédiate. Les parts de marché sont plus difficiles à prendre lorsque le marché est établi. Cela a permis à Google mais aussi à Facebook, Amazon de penser d’abord à la taille critique avant de monétiser une audience acquise. Il en est de même avec Snap, Airbnb, Uber (qui est par ailleurs concurrencé aux États-Unis par Lyft), etc.

Effectivement la position de Google même si elle cristallise beaucoup et même si l’entreprise a plus de potentiel de croissance qu’Apple pourtant numéro 1 en capitalisation boursière est un peu l’arbre qui cache la forêt. Les industries de l’édition, de la musique, des médias souffrent vis-à-vis des GAFAM. La question du partage des bénéfices est à poser plus largement car les industries traditionnelles doivent licencier et le bilan économique en termes d’emplois même s’il est bon pour les États-Unis ne l’est pas pour la veille Europe qui perd beaucoup d’énergie à légiférer.

Du fait du pouvoir sur Internet qui est en bout de chaîne, beaucoup d’acteurs notamment les telcos investissent dans les infrastructures mais ce sont les acteurs des données qui utilisent le réseau qui en perçoivent les dividendes. Parmi les sujets plus urgents à traiter, il y a le fait que ces grands mastodontes ne doivent plus échapper à l’impôt notamment en Europe. Car il s’agit pour ne parler que de la France et phénomène des vases communicants de faire supporter cette optimisation fiscale des géants par les PME qui représentent potentiellement les gisements de richesse de demain et qui pâtissent entre autres d’un fort impôt sur les sociétés et les particuliers, déjà bien saignés.

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