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Les jeunes font moins d'enfants d'années en années mais adoptent plus de chiots.
Les jeunes font moins d'enfants d'années en années mais adoptent plus de chiots.
©Reuters

Toutou

Moins d’enfants, plus de chiens… La malédiction occidentale ?

L'être humain a besoin d’avoir des relations affectives et privilégiées avec les autres, les animaux de compagnie ont l'avantage de demander beaucoup moins d’investissement et de vivre beaucoup moins longtemps.

Gérard  Neyrand

Gérard Neyrand

Gérard Neyrand est sociologue, est professeur à l’université de Toulouse), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS, laboratoire associatif) à Bouc-Bel-Air. 

Il a publié de nombreux ouvrages dont Corps sexué de l’enfant et normes sociales. La normativité corporelle en société néolibérale  (avec  Sahra Mekboul, érès, 2014) et, Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ?  (avec Michel Tort et Marie-Dominique Wilpert, érès, 2013).
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Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Aux Etats-Unis, si l'on compare le rapport concernant le nombre de naissances en 2012 (voir ici) et celui concernant le nombre d'adoptions d'animaux de compganie en 2010 (voir ici), on observe des résultats surprenants. la population des 19-25 ans tend à faire moins d'enfants année, par année. Parallèlement, cette même population adopte de plus en plus de petits chiens. Cette situation se retrouve-t-elle en France ? Dans quelle mesure ?

Gérard Neyrand : Oui, depuis 1967 qui est l’année où la loi Neuwirth a été votée, loi qui légitime l’utilisation des moyens de contraception modernes, on constate que l’âge moyen du premier enfant recule régulièrement, que ce soit pour les hommes ou les femmes. C’est même un mouvement qui touche l’ensemble des sociétés occidentales et qui correspond à l’allongement de la durée des études. Le fait aussi que la société est plus précaire qu’autrefois d’un point de vue professionnel provoque bien souvent l'attente d'avoir d’abord fini ses études et de s’être installé professionnellement avant d’envisager d’avoir des enfants.

On assiste d’ailleurs à un recul de natalité très prononcé, puisque l’âge moyen du premier enfant en France est de quasiment 30 ans pour les femmes et 32 ans pour les hommes. C’est très tardif par rapport aux générations antérieures où la moyenne se plaçait plutôt à 22 ans par exemple pour la génération de nos parents. La moyenne d’âge a reculé de façon très importante pour l’ensemble des sociétés occidentales.

Les analystes américains parlent d'un principe de remplacement en passe de se mettre en place. Comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Gérard Neyrand : Le terme de remplacement est peut-être un peu fort mais effectivement on retrouve quelque chose de l’ordre d’une compensation. Cela montre que l’être humain a toujours besoin d’avoir des relations affectives et privilégiées avec des personnes dans son entourage et là les animaux de compagnie ont le très ample avantage de demander beaucoup moins d’investissement et de vivre beaucoup moins longtemps.

Les gens savent, lorsqu’ils prennent un animal, que ça ne sera pas forcément pour une durée très longue et qu'il faudra s’en occuper beaucoup moins que ce ne serait le cas en ayant à s’occuper d’un enfant. L’investissement n’est pas le même. L’animal va être plus ludique, moins important tout en permettant d’avoir des gratifications affectives.

La relation qu’on a avec un animal est une relation directe et qui n’a pas la complexité des relations qu’il peut y avoir entre êtres humains. Si vous adoptez un animal vous n’allez pas vous en séparer, vous allez le garder a priori jusqu’à sa mort. Rester en couple avec la même personne jusqu'à la mort, c’est beaucoup plus compliqué. Pour les enfants ce n’est pas pareil, en principe si on est parent on l’est jusqu’à la fin de sa vie mais ça entraîne tout un ensemble de charges qu’un animal n’entraîne pas ou en tout cas de façon bien moindre. Il peut servir d’une certaine façon de substitut à une présence enfantine au moins avant la période avant laquelle on va envisager d’avoir un enfant.

C’est un phénomène qui n’est pas si récent que ça au fond, mais qui était moins généralisé autrefois. Aujourd'hui, il y a pratiquement autant d’animaux de compagnie que d’humains en France si on compte les chiens, les chats et tous les autres. Ces animaux proches de l’homme comme le chien ont toujours eu cette fonction de rassurance, affective et de compagnie à l’égard des humains. Cela était cependant moins fréquent autrefois parce qu’on faisait des enfants beaucoup plus tôt. À l’époque dès qu’on se mariait, dans l’année qui suivait, on avait un enfant et on se mariait autour de la vingtaine, en moyenne. Donc effectivement il y avait certainement moins d’animaux mais ils avaient déjà cette fonction de présence affective auprès de leurs maîtres.

Michel Maffesoli : Sans être, je m’en suis souvent expliqué, un défenseur de la sociologie quantitative, je dois malgré tout apporter quelque correction à votre présentation. L’âge moyen du premier enfant chez les femmes françaises (pays à forte natalité parmi les nations développées) est de 28 ans. Le fait que les 19-25 acquièrent un chien avant cet âge ne signifie donc pas du tout que celui-ci se substituerait à un bébé.

Deuxième chose : si malheureusement trop de personnes acquièrent un chien pour ensuite s’en désintéresser voire l’abandonner (les enquêtes là-dessus sont claires), heureusement la décision d’avoir un enfant n’obéit pas aux mêmes comportements versatiles. Dans la majorité des cas !

Dès lors, vouloir un chien de compagnie ou un enfant ne constitue pas une vraie alternative.

Il est vrai en revanche que l’acquisition d’un animal de compagnie, notamment un chien traduit une attraction pour une forme de vie, réelle ou imaginaire, plus proche de la nature, des rapports affectifs plus émotionnels que rationnels et langagiers. En ce sens, le fait d’avoir un chien permet l’expression d’une affectivité au quotidien qui est celle que l’on peut également rechercher en ayant un ou plusieurs enfants.

Finalement, qu'est-ce que cela traduit de notre rapport à la famille aujourd'hui ?

Gérard Neyrand : Cela parle de la complexification des relations familiales. Aujourd’hui, la famille a été soumise à tout un ensemble de facteurs qui ont contribué à la faire évoluer. Déjà, les progrès médicaux font que la mort prématurée du nouveau-né a disparu quasiment de l’expérience et des familles. Il faut quand même se rappeler qu’au Moyen-âge un enfant sur deux n’atteignait pas l’âge adulte. Un quart mourrait à la naissance. Aujourd’hui il y a deux ou trois enfants pour mille qui meurent à la naissance donc c’est très faible. C’est une expérience qui a disparu de la vie familiale, donc évidemment ça allait de paire avec l’allongement des études des enfants et avec le fait qu’on a restreint de plus en plus le nombre d’enfants qu’on compte avoir. Aujourd’hui le modèle c’est deux enfants par famille, pas plus. On est dans une reconfiguration familiale qui se complexifie encore avec la montée des séparations conjugales.

La relation à l’animal est une relation beaucoup plus simple qu’avec un humain, une fois que le lien est créé il ne va guère bouger. L’animal va vieillir avec vous jusqu’à sa disparition qui dépend d’un ensemble de facteurs mais la caractéristique des animaux domestiques c’est qu’ils sont très attachés à leur maître et qu’ils n’ont pas la possibilité de remettre en question ce lien comme ça peut être le cas dans les relations humaines.

Michel Maffesoli : Ce fait social, comme tout fait social doit être compris dans son entièreté, c’est à dire resitué dans la configuration imaginaire postmoderne.

Or celle-ci est effectivement très différente de celle de l’époque moderne (18ème-20ème siècle). L’historien Philippe Ariès (Histoire de l’enfant et de la famille dans l’Ancien régime, éditions Points Histoire) a bien montré comment la constitution de la famille moderne, renfermé sur sa vie privée, son intimité, son “chez-soi” s’était peu à peu installée comme forme moderne de sociabilité, prenant la place de la sociabilité de la place publique, celle rassemblant au dehors la communauté villageoise ou urbaine en son entier, enfants et adultes, seigneurs et manants dans des fêtes, des jeux, des commerces divers.

La famille moderne érige l’enfant (qui devient au fur et à mesure de l’avancée de la médecine un “être rare”) en héritier, personne à éduquer, à discipliner, à “désensauvager”. Dès lors l’on peut dire que l’homme renonce pour lui et pour ses enfants à sa part d’animalité. L’époque moderne est celle de la distinction, entre l’homme et l’animal, entre le bourgeois et le prolétaire, entre l’adulte et l’enfant.

Je crois pour ma part que l’attraction pour l’animal de compagnie de même que l’attrait pour les bébés (le fait d’aimer “pouponner”, femmes et hommes, d’aimer jouer avec ses enfants…) traduit une rupture avec l’imaginaire moderne. Les animaux de compagnie comme les enfants, vivent de moins en moins de manière séparée des adultes, de même que les divers temps hors du travail sont de plus en plus partagés entre personnes de statut social très différents. On le voit dans les fêtes et les affoulements divers comme dans les costumes et autres usages sociaux.

D’une certaine manière la famille “incertaine” postmoderne rejoint peut être la vie communautaire de l’ancien régime, dans laquelle les enfants n’étaient pas une propriété de leurs parents, mais vivaient, comme les animaux de compagnie, en compagnie des adultes !

C’est ce que je nomme une nouvelle “socialité” qui prend la place d’une sociabilité construite sur les statuts sociaux et leur distinction.

Doit-on y voir une espèce de déclin de notre modèle familial et sociétal ? Comment envisager l'avenir ?

Gérard Neyrand : Il ne faut, à mon sens, pas aller aussi loin. On ne peut pas dire que les humains préfèrent l’animal à leur propre progéniture puisqu’en France on a un taux de naissance qui est de deux enfants par femmes. Certes c’est le plus élevé d’Europe mais il correspond au renouvellement de la population.

Effectivement dans certains pays occidentaux comme l’Italie, l’Allemagne ou l’Angleterre le taux est beaucoup plus faible. Peut-être parce qu’il y a des conflits de modèles que la France a au moins partiellement réussi à dépasser, en développant ses modes d’accueil à la petite enfance, en développant le processus d’égalisation entre les hommes et les femmes. Un certain nombre de contradictions qui pourraient faire que les femmes vont avoir moins envie ou moins la possibilité de faire des enfants comme en Allemagne par exemple où le modèle familial traditionnel est resté très fort ou en Italie, ils ont des taux à 1,3 ou 1,4 enfants par femme qui est très inférieur à la reproduction de la population. Bien sûr ça implique une politique d’immigration.

On voit bien que selon le pays européen, les circonstances ne sont pas les mêmes et en France on ne peut pas dire que l’animal remplace les enfants. Mais en tout cas il permet peut-être d’aménager la transition vers la venue de l’enfant qui s’effectue beaucoup plus tard que dans la période précédente.

Michel Maffesoli : Le mot “épochè” en grec signifie parenthèse. Celle-ci s’ouvre et se ferme. Il en est ainsi de l’époque moderne, celle inaugurée progressivement au XVIIIème siècle et s’achevant avec le siècle dernier. Le modèle sociétal change immanquablement. Non pas au sens des tenants de l’égalité de genre, qui visent un “progrès infini de l’humanité” et qui pensent qu’il convient de toujours plus dominer la nature. Mais au sens d’accommodements différents des hommes à la nature. Vivre ensemble et affronter le destin, la mort, la sexualité, l’amour, l’enfantement prend des formes différentes selon les époques. La famille “papa, maman et deux enfants” a été le modèle généralisé à partir du XIXème siècle. L’instabilité des couples le découplage entre relations sexuelles et fécondité, la mobilité des ménages, professionnelle et résidentielle, ont fragilisé la famille bourgeoise. Car elle était fondée sur la pérennité du nom du Père, c’est à dire de l’identité individuelle, du patrimoine, c’est à dire de la propriété privée, et la distinction entre une fidélité de façade et une intimité souvent adultérine.

Il me semble que notre postmodernité naissante est en train de réinventer de nouvelles formes du vivre ensemble et notamment de rapports entre adultes et enfants. Ceux-ci ne sont plus la propriété d’un seul couple parental, leur croissance relève plus de phénomènes d’initiation par divers biais (technologiques, de regroupements affinitaires, de modes …) que d’une éducation strictement limitée à la famille et l’école.

Alors oui, ce n’est pas tant la famille (qui est une forme sociétale et non pas naturelle) qui change que les diverses formes du vivre ensemble.

Très clairement les relations affectives sortent de la sphère privée, l’émotionnel envahit les espaces publics ou plutôt les espaces partagés, l’enfance est réappropriée comme un rapport au monde plus affectif, plus ludique, plus imaginatif.

Il me semble que l’attraction des jeunes adultes pour les chiens traduit d’une certaine manière ce que j’ai appelé la figure du Puer aeternus, cet enfant éternel que la mode, les spectacles, les jeux vidéo mettent bien en exergue.

Enfants et parents renouent ainsi avec la tradition pré-moderne de la vie sociale comme jeu en commun !

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