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Ministre de l’Économie : un poste convoité... sur un siège éjectable
©Reuters

Bonnes feuilles

Ministre de l’Économie : un poste convoité... sur un siège éjectable

Le ministère de l'Économie et des Finances est l'un des plus puissants de la République, mais aussi l'un des plus secrets. Pendant deux ans, les auteurs sont partis en exploration dans ses 42 kilomètres de couloirs austères. Nourri d'une soixantaine d'entretiens confidentiels, leur livre révèle pour la première fois les coulisses de cette forteresse. Ils ont interrogé ministres, anciens ministres, hauts-fonctionnaires, acteurs de l'économie réelle et lobbyistes. Qui gouverne vraiment ? Le ministre, l'administration, l'Europe ou les lobbys ? Ils ont assisté à la genèse tourmentée de l'imposition à la source et révèlent celle, avortée, de la privatisation de la Française des jeux, bloquée par un seul fonctionnaire. Ils ont cherché la marge de manouvre réelle dont disposent les ministres face à une Europe tatillonne. Ils ont recueilli les récits des rivalités, des conflits, des ambitions et des petits (ou gros) arrangements fiscaux, tel cet écrivain célèbre souhaitant faire exonérer les dons à son amie et qui a obtenu que son dossier soit examiné directement par les conseillers du ministre.

Frédéric Says

Frédéric Says

Frédéric Says est journaliste au service politique de la rédaction de France Culture. 

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Marion L'Hour

Marion L'Hour

Marion L'Hour est chef adjointe du service économique et sociale à France Inter.

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Ministre de l’Économie et des Finances, ce siège convoité est aussi éjectable. En quinze ans, Bercy a connu douze ministres de l’Économie et des Finances. Soit une durée moyenne d’un an et trois mois. Les pays étrangers observent ce manège avec circonspection. En Allemagne, le ministre des Finances occupe son poste depuis 2009. En Espagne, depuis 2011. En Grande-Bretagne, trois se sont succédé en… dix-neuf ans ! « A h, j’en ai vu passer des ministres français ! » plaisante ainsi Didier Reynders, le ministre belge, à son arrivée à l’université d’été du Medef en 2016. D’où ce trait d’esprit récurrent dans les couloirs de Bercy : « En Grande-Bretagne, le ministre des Finances présente cette année son dixième budget ; en France, le dixième ministre des Finances présente son premier budget. »

À quoi tient cette maladie française ? D’abord à la désinvolture autour des nominations au gouvernement. Elles relèvent souvent moins de la compétence que de considérations plus prosaïques : équilibres politiques, géographiques, adversaire à isoler, jeune pousse à promouvoir, ami à recaser. Francis Mer garde en mémoire ce coup de téléphone inattendu, un jour de mai 2002. À soixante-trois ans, il est alors un capitaine d’industrie respecté, passé par Saint-Gobain, Usinor et Safran. Surpris, donc, d’entendre son interlocuteur, un conseiller élyséen, lui proposer un poste de ministre. Encore plus surpris du portefeuille évoqué : l’Éducation nationale ! « Il faut que j’en parle à ma femme », répond Francis Mer, qui ne connaît ni Jacques Chirac, ni Jean-Pierre Raffarin, le nouveau Premier ministre. Deux jours plus tard, nouvel appel. Il n’est plus question de l’Éducation nationale, mais de Bercy. « Dans le casting ministériel, la compétence tout le monde s’en fout. C’est un jeu de chaises musicales », regrette aujourd’hui Francis Mer. Pendant quelques heures, le ministre de l’Économie s’est appelé François Fillon, selon la propre confidence de l’ancien chef du gouvernement et aujourd’hui candidat Les Républicains à la présidentielle(1). Un moment d’hésitation avant que l’hypothèse Mer ne reprenne l’avantage. Quelques années plus tard, Hervé Gaymard apprend lui aussi au dernier moment sa nomination. À minuit, un dimanche soir de novembre 2004, le téléphone sonne. Au bout du fil, Dominique de Villepin.

« Bravo, tu es promu à Bercy », s’entend dire le jeune espoir chiraquien, alors ministre de l’Agriculture. Son correspondant, à l’époque ministre de l’Intérieur, est manifestement très au fait des mouvements ministériels. Après quelques félicitations, Villepin ajoute : « Je t’ai adjoint Copé au Budget. » « J’ai bien compris que Copé serait là pour me fliquer(2)», note Hervé Gaymard. Dans le choix des ministres, le degré d’expertise macro-économique des nommés ne semble pas primer. Il en fut de même pour Bernard Cazeneuve, bombardé en urgence au ministère du Budget, pour remplacer un Jérôme Cahuzac acculé à la démission. Transition rapide et difficile pour celui qui était jusqu’ici ministre des Affaires européennes : « C e n’est pas un matheux, Bernard, à la base ! Alors il a bouffé des notes techniques tous les soirs, pendant quatre ou cinq mois », rapporte un proche. La composition du gouvernement s’apparente souvent à une loterie. La plupart des ministres que nous avons rencontrés nous confient avoir appris leur nomination à Bercy au débotté, parfois par la presse. Sans toujours l’avoir souhaitée, encore moins préparée. Auprès de François Hollande, Pierre Moscovici s’était positionné sur les enjeux internationaux. Ancien ministre des Affaires européennes, connu à Bruxelles et à Strasbourg, il s’estimait suffisamment capé. Mais Laurent Fabius préempta le poste, au terme d’un accord passé avec François Hollande au lendemain de la primaire. Pierre Moscovici obtint donc le ministère de l’Économie et des Finances. Un lot de consolation. Précipitation, improvisation : ce système n’aide pas le nouveau venu à entrer dans les habits de ministre des Finances.

« Je trouve ça assez lamentable, tranche Hervé Gaymard. Sur des grands ministères comme Bercy, c’est un vrai problème. Paradoxalement, c’est moins grave à la Défense ou aux Affaires étrangères, car le patron se trouve à l’Élysée, c’est le fameux domaine réservé du chef de l’État. » Conséquence : le nouveau ministre, immédiatement absorbé par les parapheurs, les rendez-vous et le Parlement, trouve à peine le temps de composer son équipe. « J’avais un cabinet pléthorique, je ne suis même pas sûr que je connaissais tout le monde », ironise Hervé Gaymard. Dans l’urgence, le nouveau venu recrute des candidats suggérés par ses amis, d’anciens ministres, par l’Élysée, Matignon, l’administration… « J’ai composé mon cabinet par SMS, depuis les bancs de l’Assemblée », se remémore Jean-François Copé, nommé en plein examen du projet de loi de finances au Parlement. Le nouveau ministre doit aussi se familiariser avec tous les dossiers en cours. Y compris ceux qui lui survivront. « La négociation d’un texte européen dure quatorze ans. Un ministre des Finances, au mieux, deux ans », remarque un ancien conseiller de Bercy chargé de négociations à Bruxelles. La manie du turn-over frappe d’ailleurs aussi les cabinets : sur les quarante conseillers nommés en 2012 aux grands ministères de Bercy (Économie, Finances, Budget, Industrie), il n’en restait que deux en poste fin 2016. Le nouveau ministre découvre aussi le protocole, ce qui peut donner lieu à des maladresses. Un mercredi matin de mai 2002, Francis Mer, tout juste propulsé à l’Économie, siège avec ses trente collègues pour la première fois au Conseil des ministres. Au bout d’une heure de réunion, le président Jacques Chirac prononce quelques phrases. Francis Mer, un peu intimidé, enchaîne : « Monsieur le Président je ne suis pas d’accord avec ce que vous venez de dire. » Jacques Chirac se redresse, fixe Francis Mer d’un oeil amusé et lui lance : « Francis, vous ne savez pas que quand le président a parlé, c’est la fin du Conseil ? » « Oh monsieur le Président, excusez-moi. » Éclat de rire général autour de la table du salon Murat de l’Élysée. Mais l’essentiel ne réside pas dans les codes politiques. Il reste le plus dur : dompter l’administration.

1. Devant l’Association de la presse ministérielle, le 24 octobre 2016.
2. Entretien avec les auteurs, le 11 mai 2015.

Extrait du livre "Dans l'enfer de Bercy" de Marion L'hour et Frédéric Says, publié chez Jc Lattès

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