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Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS, est mort à l'âge de 91 ans.
Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS, est mort à l'âge de 91 ans.
©AFP

URSS

Mikhaïl Gorbatchev, l'homme qui a changé l'histoire... tout en étant le jouet du hasard

Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS, est mort à l'âge de 91 ans. Les Russes rendent responsable Gorbatchev de la chute de l’URSS. L’effondrement de l’URSS était-il inéluctable, y compris sans Gorbatchev ?

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Que représente aujourd’hui la mort de Gorbatchev ?

Bernard Lecomte : Au regard de l’actualité, on peut considérer que Gorbatchev était l’anti-Poutine ou plutôt que Poutine est l’anti-Gorbatchev. On doit avant tout à Gorbatchev d’avoir évité le bain de sang, l’intervention, la réaction des chars soviétiques après la chute du mur de Berlin. Il n’a pas envoyé les chars pour mater les réactions est-allemandes. On lui doit donc exactement ce qu’on reproche à Poutine avec l’Ukraine. Gorbatchev a choisi une opération de paix, au risque de la rater, ce qui s’est avéré, alors que Poutine a choisi la guerre et les moyens militaires. Gorbatchev a voulu libéraliser un régime totalitaire. Poutine veut revenir au régime totalitaire de l’ancienne URSS. Gorbatchev a voulu concilier démocratie et communisme, Poutine vomit la première et se fiche du second.

Quel regard la Russie porte-t-elle sur Gorbatchev aujourd’hui ?

On ne peut pas dire qu’il y ait un seul regard. Les Russes ont beaucoup aimé les débuts de Gorbatchev. Ils ont pu s’exprimer librement, ouvrir des entreprises, voyager à l’étranger, voir des spectacles. Simplement, à force d’affaiblir le parti communiste, on a vu s’effondrer la puissance soviétique. A force de donner des avantages aux Arméniens, aux Baltes, aux Ukrainiens, etc. on a vu éclater l’empire soviétique. Les Russes n’ont évidemment pas aimé. Pas plus qu’ils n’ont aimé les queues devant les magasins et le chaos général. Aujourd’hui, les Russes gardent un très mauvais souvenir de l’effondrement de l’URSS et en rendent largement responsable Gorbatchev. Poutine est dans cette lecture-là. Il ne va pas faire des obsèques nationales triomphantes à Gorbatchev.

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Les Russes rendent responsable Gorbatchev de la chute de l’URSS, est-ce justifié ? Son action a-t-elle été déterminante ou bien cela serait-il advenu sans lui ?

Il n’y a évidemment pas un homme responsable de l’effondrement de l’URSS. Ce tournant historique de la fin du XXe siècle a de multiples acteurs et de multiples causes. Evidemment, celui qui a lancé la perestroïka et la glasnost, c’est bien Gorbatchev. Mais ceux qui l’ont constamment critiqué, jusqu’à l’enlever le 19 août 1991, lors du putsch, ce sont les conservateurs du parti et le KGB. Et ceux qui ne lui ont pas donné les moyens qu’il demandait lors du G7 de juillet 1991, lorsqu’il exigeait un plan Marshall pour l’aider à réussir la Russie démocratique, ce sont les Américains et les Britanniques (contrairement aux Allemands et aux Français). Donc il n’y a pas une cause et un fautif uniques. Gorbatchev en a beaucoup voulu aux Américains et Britanniques de ne pas lui avoir donné de tenter cette opération (ce qui ne veut pas dire qu’il aurait réussi).

Après 1989, l’effondrement de l’URSS était-il inéluctable ? Y compris sans Gorbatchev ?

L’URSS, depuis la révolution d’Octobre, avait un pouvoir unique et totalitaire : le parti communiste de l’URSS. Il gérait absolument tout dans la société, la moindre entreprise, la moindre association, le moindre journal, était sous la tutelle du parti communiste. Quand Gorbatchev lance la perestroïka et la glasnost pour desserrer les boulons du système totalitaire, il fragilise le parti. Dès lors que le parti n’a plus les moyens de remettre de l’ordre dans les diverses républiques et dans l’économie, c’est l’effondrement assuré. Le parti communiste se retrouve incapable d’assurer l’ordre qu’il maintenait depuis 1970. C’est dans ce contexte qu’un homme malin, Boris Eltsine, à la tête de la Russie peut reprendre un pouvoir sur la Russie. Il se fait triomphalement élire au suffrage universel.

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Cela veut dire que si Gorbatchev n’avait pas desserré les boulons, cela aurait pu se passer autrement ?

Personne ne peut dire comment cela se serait passé. Mais le fait de desserrer les boulons a abouti à la chute du mur donc à la fin de la Guerre froide. Est-ce que sans Gorbatchev la Guerre froide aurait continué des années ? Personne ne peut le dire. On se rend compte en Ukraine aujourd’hui que le passé a été extrêmement complexe, avec des influences positives et négatives des deux côtés : l’Otan d’un côté, la Russie qui se cherche de l’autre. Mais personne ne peut dire ce qu’il serait advenu du bloc sans Gorbatchev.

Quelle est la responsabilité de la manière dont s’est terminée l’URSS dans l’évolution de la Russie post-soviétique et donc dans son comportement aujourd’hui en Ukraine ?

La crise et le chaos ayant permis à Poutine de conforter son pouvoir, il est naturel qu’il en rejette toute la responsabilité sur Gorbatchev. Il est logique que Gorbatchev, qui a en effet incarné ce mouvement, soit accusé – y compris par une majorité de Russes – d’avoir mené le pays au chaos. Poutine a déclaré que la plus grande catastrophe du XXe siècle était l’effondrement de l’URSS et Poutine est convaincu que c’est Gorbatchev le responsable. L’équation est simple.

Que doit l’Occident à Gorbatchev concernant la fin de la Guerre froide ?

On doit à Gorbatchev que la Guerre froide se soit terminée sans effusion de sang. On lui doit qu’à la suite de l’ouverture du mur de Berlin, les chars soviétiques ne reproduisent pas ce qu’ils ont fait à Budapest et Prague. Brejnev, Tchernenko ou Andropov, ou tout autre dirigeant, aurait envoyé les chars rétablir l’ordre.

Est-ce que cela est dû à la personnalité de Gorbatchev ? Avait-il quelque chose de différent ?

Ce sont les mystères de l’histoire. Gorbatchev était d’une génération différente. Il avait 54 ans quand il est arrivé au pouvoir le 11 mars 1985. Ses prédécesseurs étaient tous des vieillards cacochymes, issus de la Guerre froide et du Stalinisme. C’est un homme jeune, normal, avec une femme normale. Et rien que cela, c’est quelque chose d’extraordinaire. La responsabilité de Gorbatchev est donc entière, dans le positif comme le négatif. Le reste ce sont les hasards de l’histoire qui attribuent à un seul homme l’un des tournants les plus incroyables de l’histoire moderne. 

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