Mes héros des JO : Usain Bolt, « like a crazy diamond » | Atlantico.fr
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Le Jamaïcain Usain Bolt et l'Équatorien Alex Quinonez participent aux demi-finales du 200 m hommes lors de l'épreuve d'athlétisme des Jeux Olympiques de Londres, le 8 août 2012.
Le Jamaïcain Usain Bolt et l'Équatorien Alex Quinonez participent aux demi-finales du 200 m hommes lors de l'épreuve d'athlétisme des Jeux Olympiques de Londres, le 8 août 2012.
©ERIC FEFERBERG / AFP

Bonnes feuilles

Mes héros des JO : Usain Bolt, « like a crazy diamond »

Patrick Montel a publié « Mes héros des J.O. » aux éditions du Rocher. Patrick Montel retrace ses plus belles émotions olympiques. Il évoque également les athlètes des jeux paralympiques ou la trajectoire de sportifs abîmés par la vie et la compétition. Extrait 2/2.

Patrick Montel

Patrick Montel

Patrick Montel est journaliste sportif et LA voix de l'athlétisme, qu'il a commenté pour France TV pendant plus de trente ans.

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À l’automne 2013, un matin dans les couloirs de la télévision, un collègue journaliste me conte cette anecdote. La veille, il m’a entendu hurler dans son appartement. Sur le coup, il pense être la victime d’hallucinations. Renseignements pris, son fils âgé de 13 ans écoute dans sa chambre le dernier single de Nekfeu. L’un de mes commentaires enflammés conclut le morceau intitulé UB. D’un coup de baguette magique, sans même prendre la peine de m’en avertir, le rappeur m’offre une salutaire cure de jouvence.

C’est parti, cette fois Usain Bolt est parti comme un missile! Usain Bolt qui est déjà en tête. Allez Usain, allez mon vieux! Usain Bolt dans la dernière ligne droite! Stratosphérique, attention!

Le chrono… Il l’a fait! Il l’a fait!

Avec un vent légèrement défavorable, il l’a fait!

Usain Bolt l’a fait, en effet. Tellement bien fait que durant huit ans, il a porté à lui seul l’athlétisme mondial sur ses épaules. La « Bolt attitude » a largement débordé le cadre du sport. Elle a imprégné les franges les plus jeunes de la société. Dans le petit univers du sprint, de 2008 ‒ année de son éclosion à Pékin ‒ à 2016 ‒ celle de son ultime coup d’éclat à Rio ‒, la Foudre a imposé sa loi, récoltant pas moins de 8 médailles d’or en trois olympiades. Une moisson exceptionnelle et une domination sans partage qui frappent encore aujourd’hui l’imagination.

Le 100 mètres plat, il est vrai, est toujours l’épreuve reine, celle qui depuis la fin du XIXe fascine les foules et nourrit bien des fantasmes. L’homme est-il infini? Peut-il être contraint par un calcul mathématique? Mode de locomotion originel, la course à pied réduite à la vitesse pure est désormais un spectacle, soigneusement mis en scène sur une distance étalon, normalisée sur la ligne droite d’un stade. Malgré l’apport incontestable de la technologie, en un peu plus d’un siècle de compétitions officielles, le gain est famélique. Une seule seconde gagnée par Bolt lors de son fabuleux record de Berlin en 2009 par rapport aux 10’’60 réalisées par l’Américain Don Lippincott à Stockholm en 1912.

Pour dissimuler la vérité abrupte des chiffres, l’homme a fractionné le temps, perfectionné son instrument de mesure. Le chronomètre évalue désormais l’exercice au centième de seconde. La photofinish départage les adversaires au millième. Une manière comme une autre de nier la stagnation relative des performances. Le geste est millénaire et la révolution n’est pas pour demain. L’homme fixe son genou, provoque l’ouverture de la jambe. Puis il revient vers le sol, le frappe avec force pour rebondir et prendre de la vitesse. Pour perpétuer l’illusion de l’infini, les experts en sont réduits à décortiquer les 9’’58 du prodige jamaïcain, d’aligner à son propos les observations vertigineuses. Vitesse moyenne sur 100 mètres : 37,58 km/heure avec une pointe à 44,72 km/heure. 41 foulées d’une envergure moyenne proche des 3 mètres. Le festin d’un Gargantua au gabarit atypique pour un sprinteur : 1 m 95 pour 94 kilos. D’un seul coup, Bolt relègue au rayon des encombrants la génération précédente. Morphotypes trapus et musculeux, attitude arrogante dans les blocks. Le culte de la puissance brute est passé de mode. L’esthète narcisse obsédé par l’image déformée de lui-même renvoyée par la répétition de chronos sous les 10 secondes a vécu.

Au-delà des chiffres, c’est en conquérant le cœur du public que Bolt a révolutionné la discipline, en instaurant un nouveau mode communication entre l’athlète et son public. Le monde interloqué découvre que l’exploit peut se décliner avec nonchalance, légèreté et dérision, que la distance prise par rapport à l’événement ne perturbe en rien la concentration et l’influx. Au fait, Bolt est-il aussi sympa qu’il y paraît? La question m’a été posée plusieurs centaines de fois. Je serais bien en peine d’y répondre puisque, à mon grand regret, je ne le connais pas vraiment. Je me suis contenté des apparences, du charisme inouï qui émanait de sa personne dès qu’il pénétrait dans l’arène. J’ai pourtant eu l’immense privilège de commenter ses 8 titres olympiques, ses 11 titres de champion du monde. J’ai vécu comme un drame personnel sa disqualification en finale du 100 mètres aux mondiaux de Daegu en 2011. J’ai voué aux gémonies son compatriote Nesta Carter convaincu de dopage en 2016 et qui, rétroactivement, a privé son leader d’un neuvième sacre olympique après la victoire de la Jamaïque dans le relais 4x100 mètres aux J.O. de 2008. À aucun moment je n’ai ressenti la tentation de banaliser ses performances, d’y instiller le doute. Chaque fois, Usain m’a pris par le micro pour me percher dans les aigus et ne m’autoriser à en descendre que de longues minutes après qu’il avait franchi la ligne. Mais pendant toutes ces années magiques, je n’ai pu vraiment m’entre[1]tenir avec lui qu’à une seule occasion.

C’était à Philadelphie au printemps 2010, dans le cadre des Penn Relays organisés dans l’enceinte du campus de l’université de Pennsylvanie. Encore auréolé de son grand chelem réalisé à Pékin et de son record du monde établi à Berlin, Usain était l’invité vedette de la réunion. Dans les gros titres de la presse locale en tout cas, parce qu’en réalité, la star incontestée des Penn Relays reste le témoin, ce cylindre d’aluminium que les fidèles se transmettent de main en main. En plein cœur de ville, le Franklin Stadium se dresse comme une cathédrale de briques rouges érigée à la fin du XIXe siècle pour célébrer le culte de l’effort. Depuis plus d’un siècle, durant trois jours, le dernier week-end d’avril, plusieurs milliers d’écoliers, d’étudiants et d’athlètes confirmés s’affrontent sur toutes les distances sous la forme de relais. Le message envoyé est limpide : l’exploit individuel n’a de sens que s’il sert les intérêts d’un collectif. One team, one dream. L’essence même d’une démocratie. Une salvatrice leçon d’instruction civique à destination de la jeunesse pour la préserver du tout à l’ego.

Des nuées de gamins et de gamines, torse musclé et jambes fines, portent fièrement les couleurs de leur lycée ou de leur université. Aucun temps mort n’est toléré dans l’enchaînement insensé des courses. Sitôt la ligne d’arrivée franchie, une escouade de bénévoles identifiables à leur casquette rouge convie fermement les compétiteurs, le souffle court, le buste cassé par l’effort, à évacuer la piste sans délai, pour permettre à la prochaine fournée, parquée sagement à deux pas de là, de prendre la place. Cette année-là, pas moins de 53 séries de relais 4 x 400 mètres étaient programmées, rien que pour les garçons. Un talent venait à peine de s’attirer les vivats du public qu’aussitôt un autre lui volait la vedette. C’est dans cet anonymat savamment orchestré que Bolt a fait ses classes. Certains quartiers de Philadelphie sont de lointaines répliques des banlieues pauvres de Kingston. La diaspora jamaïcaine y est l’une des plus importantes du pays.

Assister au carnaval des Penn Relays pour un émigrant est le moyen le plus économique de se replonger dans la chaude ambiance de la Caraïbe. Le jaune et le vert pavoisent en tribune. Sur des airs de reggae, des femmes exubérantes et des vénérables en dreadlocks dégustent un jerk chicken accompagné d’une bière au gingembre. Les Jamaïcains de Philly ont investi les tribunes pour instiller leur bonne humeur communicative. Ils frappent en cadence sur leurs tambours pour rythmer les foulées des jeunes pousses d’avril, les Boys and Girls de l’île qui ont travaillé si dur pour être du grand voyage. Pour une jeunesse livrée à elle-même dans les quartiers abandonnés aux gangs et au trafic de drogue, l’escale de Philadelphie est la porte d’entrée de l’espoir, la meilleure façon d’échapper à la fatalité. Depuis 2005, Kingston est devenue la capitale mondiale du meurtre. Plus de 1 500 recensés en une seule année.

Le matin, en prenant mon petit-déjeuner dans la salle commune du Modern Inn, un motel proche de l’aéroport, j’essaye de repérer le futur Usain dans la délégation jamaïcaine. Tous les adolescents ont dans les yeux la petite flamme qui entretient le rêve. Ils défilent devant moi, leur plateau en carton dans les mains, humbles mais déterminés à décrocher le graal, une bourse d’études dans une université américaine.

Remember when you were young, you shone like the sun Shine on you crazy diamond

Sur la pelouse bosselée du Franklin Stadium, le flamant jaune est un soleil parmi tant d’autres. Sa grande silhouette dégingandée émerge à peine de la foule des compétiteurs. Indifférente à l’agitation, la légende du sprint répète inlassablement ses gammes avec ses camarades du relais national. Contrairement à l’immense majorité de ses compatriotes, Bolt a préféré rester au pays et ne pas se couper de ses racines. Il a infligé un cinglant démenti à ceux qui l’incitaient à l’exil, qui le cataloguaient comme un fainéant et un fêtard invétéré.

Sous ses allures dilettantes, Bolt est un bourreau de travail. La veille de la course, l’attachée de presse de son équipementier m’accorde six minutes de tête à tête avec la Foudre, juste derrière la télévision chilienne. Voilà plus de trois heures déjà que lightening Bolt se prête à l’exercice. Il semble las de ressasser toujours les mêmes antiennes. Il raccourcit ses phrases, économe de ses propos, mais délivre l’essentiel. Sa gloire planétaire, il en est conscient, il la doit, en plus de ses qualités naturelles hors normes, à un système d’éducation et de détection basé sur la force d’un collectif, sur le respect d’une progression par paliers, d’un épanouissement raisonnable. Il évoque les gamins de Tivoli, l’un des quartiers de Kingston gangrénés par la criminalité. Après l’avoir vu à la télé, ils sprintent dans les rues, en slalomant entre les voitures. Usain avoue sa fierté de leur servir d’exemple, de leur proposer une alter[1]native à la délinquance. Docile et appliqué, il s’enquiert des fournitures à offrir aux plus démunis, promet de se remettre au travail pour défendre ses titres olympiques à Londres en 2012.

L’attachée de presse consulte son bracelet-montre. Dans la salle d’attente, des journalistes inquiets rongent leur frein. À 24 ans, son temps est précieux. Bolt est une icône mondiale, une marque, l’égal de son compatriote Bob Marley. Son portrait géant s’affiche un peu partout dans le monde dès que l’on évoque l’athlétisme. Les multinationales surenchérissent pour obtenir le privilège d’utiliser son image. L’homme le plus rapide du monde redéfinit le temps, en allongeant outrageusement la durée d’un 100 mètres. Ses 9’’58 s’étirent pendant un bon quart d’heure. Dès son entrée sur le stade, la Foudre n’a pas son pareil pour électriser les foules. Le moindre de ses gestes déclenche l’hystérie. L’homme murmure à l’objectif des caméras. Par ses mimiques avant le départ lors de sa présentation dans les blocks, ses postures d’archer fantasque à l’arrivée, ses tours d’honneur facétieux, lightening Bolt prolonge opportunément le show.

Avant Usain, un 100 mètres se résumait au verdict d’un chronomètre. Bolt a permis d’entrevoir une définition plus qualitative de l’exploit. Dans la mythologie grecque, les dieux Chronos et Kairos se partageaient l’univers du temps. Chronos le quantifiait en unités de mesure tandis que Kairos incarnait le temps opportun, intimement lié à l’action susceptible d’impacter le cours d’un événement. La Foudre a remis Kairos au goût du jour et pas seulement pour des raisons commerciales. Dans la nuit de Rio, bien longtemps après la fin des épreuves, Usain, libéré de toutes les contraintes, est réapparu sur le stade olympique, pour lancer le javelot comme un gamin fou d’athlétisme. Il devait être 1 heure ou 2 heures du matin et seuls quelques journalistes finissaient de rédiger leur papier. Pendant toutes ces années, je me suis persuadé qu’Usain était indestructible, indéformable, imperméable à toutes les contingences. Et puis est venue l’année 2017 et avec elle le temps assassin et superflu. À Londres, la Foudre a été foudroyée. Bolt s’est incliné devant des adversaires sournois et déterminés. Il a connu la défaite puis la blessure. Il a refusé le fauteuil roulant que les officiels lui proposaient. Très digne, le flamant jaune a quitté la scène en boitillant tandis que le public reconnaissant applaudissait l’artiste à tout rompre.

Now there’s a look in your eyes, like black holes in the sky Shine on you crazy diamond

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Extrait du livre de Patrick Montel, « Mes héros des J.O. », publié aux éditions du Rocher

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