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Mer de Chine : comment la décision rendue par la Cour permanente d'arbitrage de La Haye risque de perturber le sommet euro-asiatique d'Oulan-Bator
©REUTERS/Damir Sagolj

Seule contre tous

Mer de Chine : comment la décision rendue par la Cour permanente d'arbitrage de La Haye risque de perturber le sommet euro-asiatique d'Oulan-Bator

Du 15 au 17 juillet se tient le Sommet du dialogue Europe-Asie (ASEM). Une rencontre qui risque de tourner autour de l'attitude chinoise en mer de Chine et du récent jugement de la Cour permanente d'arbitrage de Le Haye selon lequel les revendications et ambitions de Pékin sont illégales.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : Du 15 au 17 juillet se tient le Sommet du dialogue Europe-Asie (ASEM). Alors que la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de la Haye a récemment jugé que la Chine n’avait pas de "droits historiques" en mer de Chine justifiant sa position, face aux revendications de pays riverains, dans quelle mesure ce regain de tensions en mer de Chine et les différends territoriaux dans cette zone risquent-t-ils de mobiliser la majorité des esprits et des discussions du Sommet ? Au détriment de quelles autres thématiques importantes ?

Michael Lambert : Le Sommet Europe - Asie aborde essentiellement les questions économiques dans la mesure ou l’Asie est devenue l’épicentre de l’économie mondiale depuis le début du XXIème siècle. On assiste cependant à de profondes mutations avec notamment l’émergences des discussions sur la sécurité militaire régionale et la protection de l’environnement qui sont devenus des thématiques essentielles.

Outre la puissance économique, diplomatique et militaire chinoise, l’Union européenne joue également un rôle de modèle et de puissance normalisatrice pour les pays de l’ASEAN, qui s’inspirent de celle-ci. En ce sens, les revendications de la Chine vont sans doute éclipser les conséquences du Brexit alors même que ce thème aura une profonde influence sur le renforcement de la coopération en ASEAN. 

Le thème militaire deviendra prioritaire lors des discussions, alors même que la protection de l’environnement est devenue autrement plus essentiel. On oubliera également de mentionner le renforcement de la coopération dans le domaine spatial, alors même que celle-ci est essentielle pour planifier les prochaines étapes qui visent à accroitre le processus de colonisation de Mars et la collecte d’information sur les exo-planètes.

Si tous ces thèmes pourraient s’éclipser face à la décision de la Chine de ne pas respecter le jugement de la Haye, dans la pratique cela ne devrait pas changer énormément de choses. L’Asie est actuellement totalement dominée par la Chine et il apparait comme évident que Beijing est la meilleure option qui puise arriver en mer de Chine car cela permettra de renforcer la puissance économique régionale. 

L’expansion territoriale chinoise est cohérente sur un plan économique car elle apporte la prospérité la ou d’autres pays comme les Philippines ne parviennent pas se développer aussi rapidement. L’argument “historique” n’a dès lors qu’un faible poids par rapport à l’économie et de la géopolitique. Il semble cohérent de laisser à la puissance montante le droit de disposer des territoires dont elle à besoin pour stimuler la prospérité régionale, comme ce fut le cas lors du retour de Hong-Kong et Macao sous la juridiction chinoise en 1997 et 1998. Le contrôle de Beijing en mer de Chine est juste une étape supplémentaire qui permet à la chine de regagner en influence mondiale, ce qui s’avère bénéfique sur le plan économique pour l’ensemble de l’économie mondiale et notamment l’Union européenne et les États-Unis.

Le jugement de la Cour d'arbitrage de La Haye a provoqué la fureur de la Chine. Cette dernière a indiqué qu'elle ne le respecterait pas. Dans quelle mesure une telle attitude risque de provoquer son isolement et de compromettre sa stratégie de puissance globale (notamment l'initiative "One Belt One Road") ?

En quelques années la Chine est devenue une puissance économique indispensable aux système mondial, et l’ensemble de l’économie internationale passe par ses usines. Beijing est également devenue une puissance militaire majeure, la seconde après les États-Unis, un géant de la recherche spatiale, et un pays leader dans le domaine universitaire, la recherche et la lutte pour la protection de l’environnement. Tous ces éléments échappent souvent aux Occidentaux qui cultivent l’image d’une Chine encore traditionnelle, mais la réalité contraste avec cette représentation. En conséquence, il est impossible pour un pays de se passer de ses relations avec la Chine. Même l’Allemagne, pays leader dans le domaine économique en Union européenne, dépend totalement de ses exportations vers Beijing. Il n’existe pas un seul secteur économique ou la Chine ne soit pas présent, et ce même dans le domaine militaire, pourtant chasse gardée des nations.

La Chine n’est donc pas véritablement contente de voir qu’on lui refuse de contrôler des territoires qu’elle pourra stimuler économiquement, ce qui n’a aucun sens dans la mentalité Impérialiste économique. Il est vrai que sur un plan macro-économique, le jugement de La Haye n’a aucun sens et n’apporte aucun avantage économique en Asie, alors que l’extension du contrôle de la Chine permet de renouer avec la prospérité régionale et internationale. Le jugement de La Haye est dès lors juridique et la Chine ne prête pas véritablement attention à celui-ci, sachant pertinemment que le Droit est l’outil du plus fort, et qu’elle décide de la réalité du terrain. 

Le XXIème siècle est celui du retour de la Géopolitique et c’est désormais le pays le plus puissant qui impose son contrôle et son hégémonie sur les territoires qu’il souhaite revendiquer. Le Droit n’a de cesse de s”effriter et de disparaitre progressivement, il reste d’ailleurs bien souvent l’argument des anciennes puissances coloniales qui ne parviennent plus à s’imposer face aux nouvelles puissances mondiales. Il est en ce sens véritablement temps de repenser le principe qui met le Droit au coeur du système international pour le remplacer par la réalité et les intérêts Économiques et Géopolitiques afin de repenser les frontières sur un modèle plus réaliste.

Le choix de la Chine de ne pas respecter le jugement de La Haye s’avère donc au contraire l’affirmation même de sa puissance globale de la Chine, son respecter aurait été un aveu de faiblesse. 

Quels soutiens, en Asie et en Europe, la Chine a-t-elle ou pourrait-elle trouver sur ce dossier ? Dans quelle mesure, aussi bien dans certains pays d'Europe que d'Asie, la Chine s'impose-t-elle comme un partenaire de premier plan ? 

La République Populaire de Chine trouvera un soutien assez faible en Union européenne, et on imagine mal un pays membres s’accorder avec la politique de Beijing dans la mesure ou cela aurait pour conséquence de réveiller les tensions identitaires sur les territoires aux tendances séparatistes comme la Catalogne, la Bavière, la Bretagne, etc. Si la France fut parmi les premiers pays à reconnaitre la RPC et ce au risque de froisser les États-Unis à la fin des années 1940, il apparait comme improbable que celle-ci refasse cavalier seul, et cette dernière souhaite d’ailleurs montrer son mécontentement en envoyant plusieurs navires de guerre à proximité des iles en question. 

En revanche, la Chine disposera du soutien de la Russie qui pour sa part considère également que la carte du monde doit changer. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et les revendications sur le contrôle du Pôle nord auprès de l’ONU, rien ne ferait plus plaisir à Moscou que d’avoir un pays membre du siège permanent qui lui aussi remettrait en question l’ordre international des États occidentaux. On pourrait donc imaginer un tandem Russie - Chine qui s’opposerait au reste du monde et souhaiterait modifier les frontières inamovibles. Des frontières qui ne plaisent qu’aux États-Unis et à l’Union européenne dans la mesure ou elles ne correspondent plus à la réalité géographique ou géopolitique du XXIème siècle. 

La Chine pourrait également trouver un support auprès de pays comme la Géorgie, l’Arménie, Azerbaijan, ou la Serbie, dans la mesure ou ces derniers aussi revendiquent un contrôle sur des territoires dont l’appartenance reste à déterminer. Cette possibilité reste cependant faible dans la mesure ou le schéma dans le Caucase Sud est inverse avec la Russie qui pourrait réclamer ses territoires. 

On pourrait également envisager un soutien de la Turquie en raison de la politique d’Ankara en ce qui concerne le Kurdistan. En bref, tous les États qui dominent des minorités ou souhaitent conserver le contrôle sur un territoire dont l’appartenance reste ambiguë à ce jour. 

Dans une perspective purement économique, la Chine est le partenaire prioritaire des l’ensemble des pays du monde. Les États-Unis, l’Union européenne, la Russie, les pays d’Afrique et ceux de l’ASEAN, ou bien encore l’Australie et même des États isolés comme la Corée du Nord, ne peuvent pas se passer d’elle. La realpolitik des pays Occidentaux serait alors de montrer leur mécontentement mais sans aller vers l’application de sanctions militaires ou économiques. Dans cette situation, il est question de réalisme, et ce que la Chine souhaite avoir sous son contrôle, elle le prendra. Si l’on ajoute ce phénomène à la récente annexion de la Crimée, il apparait comme cohérent de dire que le XXIème siècle est redevenu celui de la Géopolitique, et le Droit n’occupe plus une place prioritaire comme dans l’après Seconde Guerre mondiale.

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