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Les pays qui proclament l'austérité sont parfois ceux qui dépensent le plus...
Les pays qui proclament l'austérité sont parfois ceux qui dépensent le plus...
©Flickr / DenisGiles

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Mensonge d'Etat : pourquoi les pays qui proclament faire de l'austérité sont en réalité ceux qui dépensent le plus

Mariano Rajoy et David Cameron se présentent comme les grands réformateurs de l'Espagne et du Royaume-Uni et promeuvent l'effort de rigueur voire d'austérité. Pourtant, la dépense publique n'a cessé d'augmenter dans ces deux pays.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Avec les politiciens, un conseil : n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. Certains arrivent au pouvoir dans un climat déflationniste en promettant au même moment du sang, de la sueur et des larmes (ce qui, quand on y pense, est parfaitement stupide : peut-on comptablement et économiquement désendetter à toute allure le secteur public au moment précis où le secteur privé se désendette ? Et pourquoi ajouter de la déflation à la déflation ?). Je vois deux paradigmes : le Royaume-Uni de Cameron et l’Espagne de Rajoy.

D’un coté, des British pragmatiques, une perfide Albion qui roule les rhétoriques mécaniques de l’austérité budgétaire pour mieux rouler les commentateurs inattentifs. Car en réalité c’est à une remontée des dépenses discrétionnaires que l’on assiste outre-Manche :

Evolution des dépenses de consommation et d'investissement
du gouvernement,
 lissées sur 4 mois

C’est le vilain petit secret bien gardé des Anglais : une politique monétaire moins généreuse qu’on ne le dit (masse monétaire dépressive, Sterling qui remonte depuis 18 mois), une politique budgétaire beaucoup moins rigoureuse qu’on ne le dit (et c’est tant mieux : pourquoi se gêner quand on peut faire du déficit tarifé à moins de 2% en nominal et à moins de 0% en réel ?). Et, au final, des résultats bien médiocres car on ne gère pas bien les anticipations des agents économiques en multipliant les non-dits. Du coup, la cible de politique monétaire va peut-être changer (vers ce Nominal GDP targeting dont je vous parle souvent à la suite de Scott Sumner et de Nicolas Goetzmann), voilà des gens pragmatiques et qui progressent en matière de transparence. 

De l’autre coté, un royaume mal barré, l’Espagne de Rajoy. Là, c’est du brutal. Là, on cherche en vain une lueur de pragmatisme ou de clarté. L’immobilier descend aux enfers, le chômage est à 26% (avant même un quelconque retraitement par la population active, qui baisse), les taux tournent autour de 5% (alors que la croissance nominale constatée et prévue est en dessous de 0%), la BCE ne veut pas sauver le pays (avec une ZIRP [Zero Interest Rate Policy, politique de taux d'intérêt à taux zéro, ndlr] ou un QE [assouplissement monétaire, ndlr], et l’OMT [Outright Monetary Transactions, le programme lancé par Mario Draghi, alors président de la BCE, en septembre 2012 pour intervenir de manière illimitée sur les marchés de la dette afin de diminuer les taux d'intérêts élevés auxquels font face les Etats du Sud, ndlr]  est une coquille vide depuis des mois), le pays ne peut plus dévaluer. Bref : c’est le moment idéal pour serrer les budgets, il est en effet évident que "c’est le problème à l’origine de la crise" (en 2007, l’Espagne est en excédent budgétaire…) et ça ne vient pas du tout de l’endettement privé boosté aux stéroïdes BCE, ah ça non, une telle affirmation pourrait amener à émettre quelques doutes sur la nouvelle régulation fédéralisante des banques sous l’égide de la BCE ("Union bancaire"), vous n’y pensez pas, j’ai un enfant, je ne veux pas de problèmes. 

Consommation et investissement du gouvernement par pays

Au passage, les hausses idiotes de TVA en Espagne sont très utiles dans la perspective qui est celle de la BCE : elles permettent de masquer statistiquement la déflation en cours, et contribuent ainsi au statu quo monétaire, la boucle est bouclée.

Maintenant passons à la palme d’or de l’hypocrisie budgétaire 2007-2012, l’ours de Berlin de la leçon de pipeau, l’Allemagne (je passe sur le cas particulier du Luxembourg, où Yves Mersh tempête conte le quantitative easing alors que le Grand Duché en reçoit un du genre permanent par intraveineuse fiscale chaque année, bref, l’hypocrisie monétaire est la seule chose qui dépasse l’hypocrisie budgétaire) : l’Allemagne, un pays qui fonctionne largement au hors-bilan (pour les structures de défaisances des banques, pour le démantèlement des centrales nucléaires, pour les engagements de retraites, etc.), un pays qui exige l’austérité chez les autres sans trop se l’appliquer à lui-même (parmi les six pays du graphique plus haut, c’est le seul qui n’a pas enregistré une seule année de baisse des dépenses au cours des trois dernières années), un pays qui bénéficie à plein de la crise des PIGS sinon sur le plan économique du moins sur le plan budgétaire à court terme (c’est le flight to quality qui facilite grandement la baisse des taux allemands), un pays qui, rappelons le, a été en pointe dans la redéfinition d’un second pacte budgétaire européen après avoir été (avec le complice français) le fossoyeur, en 2004, du premier. Un modèle, donc.

L’hypocrisie n’est pas un monopole européen, bien entendu. Prenez le débat budgétaro-fiscal US, ce n’est pas triste.

  • D’abord, les républicains qui se présentent souvent comme les champions du sérieux ne sont plus crédibles. Au moins à l’époque de Reagan il y avait une stratégie, les déficits étaient là pour servir un grand dessein tout à fait estimable, “affamer la bête”. Mais quand en 2001 ils ont pris les rênes des trois branches du pouvoir (pour la première fois depuis très très longtemps), ils ont entamé une vaste orgie de dépenses (et pas seulement militaires).

  • En 2008, les 1% des ménages américains les plus riches payent 40% de l’impôt sur le revenu, contre 25% en 1990, et les 5% les plus riches 60%, contre 44% en 1990. Sachant qu’aux USA cet impôt constitue une bien plus grande part dans les recettes totales qu’en France. On peut donc se demander si tout le discours ambiant sur la "progressivité-qui-régresse-aux-US-mais-heureusement-Obama est-là-pour-redresser-la-situation" entretien un quelconque rapport avec la réalité. Au passage, aux gens (nombreux en France) qui soulignent à loisir qu’un taux marginal supérieur autour de 75% (voire plus) n’a pas empêché la croissance américaine pendant des décennies, je voudrais dire ceci (en plus du fait que leur argument est contre-factuellement douteux) : à l’époque, quelles étaient les entraves au business aux Etats-Unis (en matière de flexibilité du marché du travail, par exemple) ? Où en étaient les charges sociales, les taxes sur la consommation, sur les successions, l’impôt sur les sociétés (dont je rappelle qu’il est toujours payé, in fine, par des individus) ? Et les impôts locaux ? Et l’AMT existait-elle, pour ne prendre qu’un exemple ? C’est le total qui compte. 

  • Il n’y a pas moyen d’avoir des taux faibles sur des assiettes larges sans toucher aux classes moyennes : pour les Démocrates comme pour les Républicains, cette réalité incontournable (quelle que soit la définition plus ou moins large de "classe moyenne") est un tabou. Obama n’a pas du aimer les recommandations de la commission bipartisane Bowles-Simpson, par lui même appointée : car la commission avait conclu à la nécessité d’une réforme de Medicare et de Medicaid pour limiter les dépenses, d’une hausse des recettes qui devrait venir d’une assiette plus large et de taux marginaux plus bas. La loi de “compromis” qui vient de passer ne comporte ni réforme des dépenses, ni réforme fiscale, et débouche sur des taux marginaux plus élevés. Encore une fois ce sont les symboles et le court terme qui ont été privilégiés par ce président, ami de toutes les bonnes causes médiatiques mais ennemi juré de la croissance.

  • Comme le notait Scott Sumner, des États très conservateurs du Sud ont des taxations très progressives, alors que le repaire général de tous les petits planificateurs, le Massachusetts (souvent nommé « Taxachusetts) a une flat tax [un impôt à taux unique, ndlr] de 5,3%, et que le gauchiste État de Washington State n’a pas de taxe du tout sur le revenu. Mieux même, comme au Massachusetts la constitution (mon Dieu que la France est loin) n’autorisait pas un impôt sur le revenu progressif, la question a été mise au référendum (mon Dieu que la France est loin), en 1994, et la progressivité a été rejetée. J’ai mené mon enquête et il parait que Gérard Depardieu n’y est pour rien.

Bref. "Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, et ce n’est pas pêcher que de pêcher en silence". La tartufferie et la Novlangue de nos responsables politiques sont sans limites. Les seuls à pouvoir les battre, ce sont les banquiers centraux, mais comme ces derniers sont en principe (en principe !) nommés et contrôlés par les responsables politiques, on peut dire : match nul.

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