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Marseille gangrenée par la violence : petites leçons venues de Chicago sur ce qu’on peut faire et… ce dans quoi il ne faut surtout PAS s’engager
©BORIS HORVAT / AFP

Regard d'ailleurs

Marseille gangrenée par la violence : petites leçons venues de Chicago sur ce qu’on peut faire et… ce dans quoi il ne faut surtout PAS s’engager

Alors que la baisse de la criminalité avait été engagée à Chicago, elle repart fortement à la hausse. Une situation qui se rapproche de ce qui se passe dans la cité phocéenne.

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Pierre-Marie Sève

Pierre-Marie Sève

Pierre-Marie Sève est délégué général de l'Institut pour la Justice. 

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Didier Combeau

Didier Combeau

Didier Combeau est spécialiste des États-Unis, auteur de Des Américains et des armes à feu: démocratie et violence aux Etats-Unis

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Atlantico : A Chicago la violence est repartie à la hausse après une période d’amélioration relative. Qu’est ce qui peut expliquer ce regain de la criminalité ? Peut-on trouver des explications dans l’application ou non de la théorie du carreau cassé qui avait permis à New York de lutter contre sa criminalité ?

Xavier Raufer : D'abord, le carnage : Chicago : année 2020 entière, homicides, + 56% (de 481 en 2019, à 748). Fusillades en 2019, 1 210 ; en 2020, 1 783 (+ 47%). De janvier à août 2020, dans le comté de Cook qui englobe Chicago, 95% des assassinés sont Noirs (tués par d'autres Noirs, à quasiment 100%). Jan-juin 2020 : blessés ou tués par balles : 2 240 individus, + 51% sur les mêmes mois de 2019. En 2021, c'est pire. 

Le regain de la létalité s'explique bien sûr par l'abondance des armes à feu disponibles : de janvier à août 2020, la police locale en a confisqué 7 400, dont 300 fusils d'assaut. "Carreau cassé" ou pas, quand même le plus bénin litige se règle à l'arme de gros calibre, le massacre est assuré. 

Le cercle vicieux est celui-ci : accusée de "racisme", la police tend à éviter les "ghettos" et à y conduire des arrestations tournant vite à l'émeute. D'où, les gangs s'enhardissent et s'entretuent. A posteriori, ce n'est pas mieux : dans ces mêmes "ghettos", le taux d'élucidation des homicides tourne autour de 20%. Quand vous avez 80 chances sur 100 de vous en tirer sans dommage après avoir tué quelqu'un... que vous avez 19 ans... et la tête embrumée par les drogues et l'alcool, vous passez vite à l'acte.

Pierre-Marie Sève : Les questions de sécurité et de Justice sont le plus souvent des questions rationnelles. En effet, de manière générale, quand une ville ou un Etat est géré de manière rationnelle, il n’est pas dangereux et il n’y a pas d’insécurité. A l’inverse, lorsqu’un Etat ou une ville est soit géré de manière peu efficace ou de manière idéologique, alors l’insécurité et la violence reviennent.

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Malheureusement, alors que, sur le modèle de New York, la ville de Chicago avait drastiquement fait baisser son problème de violence, elle est aujourd’hui gérée de manière totalement idéologique. Pour exemple, il y a quelques mois, le maire de Chicago avait annoncé qu’elle refuserait d’être interviewée par des journalistes blancs. 

A Chicago comme ailleurs, la politique idéologique progressiste a pour conséquence d’augmenter la criminalité et l’insécurité car elle oublie volontairement certains aspects de la réalité et parce qu’elle priorise d’autres objectifs que la résorption de la criminalité, comme la lutte contre le racisme, des discriminations etc…

Didier Combeau : On a du mal à l’expliquer, de la même manière qu’on peine à expliquer pourquoi cela a baissé. On avance, mais cela reste à prouver, que la crise du Covid a joué : le lien social s’est un peu délité, les dispositifs de contrôle ont été un peu empêchés. D’autre part, l'angoisse liée à la crise du Covid et aux élections, par exemple, à fait que le nombre d’armes vendues a fortement augmenté depuis deux ans. Plus il y a d’armes en circulation, plus il y a de risques.  

La chute de la criminalité qu’on l’avait constatée sur le nombre d’homicides était elle aussi très difficile à expliquer. Il a beaucoup diminué entre 1995 et les années 2000- 2010 sans qu’on sache exactement pourquoi. Plusieurs hypothèses existent : le changement dans les méthodes de police, la diminution de l’épidémie de crack, la libéralisation de l’avortement qui aurait diminué le nombre d’enfants élevés dans de mauvaises conditions, l’interdiction du plomb dans les carburants car il aurait un impact sur les attitudes violentes, un changement économique, un changement démographique en termes d’âge, etc…

Atlantico : La limitation de ce que le chef de la police de Chicago, John Escalante avait appelé « proactive policing », des actions de polices proactives, pour éviter de faire négativement les gros titres de la presse peut-il avoir mené à un désarmement à la fois moral et matériel à Chicago ?

Xavier Raufer : Toute police préventive nécessite d'abord que préalablement, le massacre s'achève : comment ouvrir l'esprit des gens (de toute origine, bien sûr), comment les inciter à coopérer pacifiquement entre eux, et avec les autorités, au milieu d'un champ de tir ?

Didier Combeau : C’est une autre explication avancée fréquemment. C’est ce qu’on a appelé l’effet Ferguson. En 2015-2016, cette ville du Missouri a connu des révoltes contre les violences policières et à partir de là les polices se sont trouvées en accusation de recours à la force excessive. C’est aussi à ce moment qu’on a commencé à compter le nombre de personnes tuées par la police chaque année. Le FBI en recensait entre 400 et 500 chaque année. A partir de 2015 la presse a commencé à compter en s’appuyant sur les remontées de commissariats mais aussi les rapports de presse et a trouvé un chiffre aux alentours de 1000-1100.

On a parlé d’un effet Ferguson car les policiers essayaient d’éviter les confrontations lors de contrôles par exemple. On peut penser que la police a été moins active à partir de ce moment mais il est très difficile de le mesurer.

Atlantico : Peut-on trouver des explications des variations de la violence aux Etats-Unis dans l’application ou non de la théorie du carreau cassé qui avait permis à New York de lutter contre sa criminalité ?

Didier Combeau : Cette théorie émane d’un article, de deux sociologues, paru en 1982 qui disait que les petits désordres, comme un carreau cassé que l’on laisse non réparé, mène à ce que tous les carreaux soient cassés. Cela a donné lieu à deux approches en matière de police. Celle mise en place à New York par Bill Bratton, le chef de la police de New York nommé par Rudy Giuliani, était une approche répressive. Il fallait réprimer tous les petits désordres et multiplier les petits contrôles. La police était très proactive mais dans un domaine répressif. A Chicago, il y a eu une approche que l’on rapproche plutôt du community policing (la police de quartier). Cette dernière est assez floue. La police doit être proactive pour éviter les désordres mais en créant du lien dans les quartiers et en tissant des partenariats avec les différentes composantes pour prévenir les désordres. L’exemple fréquent est que si l’on constate de nombreux cambriolages accompagnés de tags on peut penser qu’ils sont le fait de jeunes. On peut émettre l’hypothèse d’un lien avec l’absentéisme à l’école et la police va donc se mettre en lien pour éviter cet absentéisme. 

A New York comme à Chicago, on a vu la criminalité baisser, mais elle a baissé dans tout le pays. A New York, on a contesté le fait que la multiplication des contrôles de rue se fasse de manière discriminatoire envers les minorités. Mais cela s’explique aussi parce que la criminalité est plus forte dans les quartiers afro-américains ou hispaniques. A Chicago, le community policing, ne s’est jamais vraiment mis en place. Il y avait des résistances institutionnelles, les commissariats étaient trop rigides, et des résistances des policiers, certains estimaient que cela remettait en cause leur identité professionnelle et qu’il ne voulait pas être rétrogradé à un rôle de travailleur social. Les crédits accordés à ce genre d’approche ont beaucoup diminué au fil du temps.

Atlantico : Quel rôle a pu avoir la pandémie, et son impact psychiatrique, sur les comportements violents ? 

Xavier Raufer : Ralentissement de l'activité des gangs durant le confinement, rebond ensuite. Classique : on a vécu ça aussi en France, le calme au printemps 2020 et l'explosion des émeutes ensuite, en été. En langage populaire, on dit "mettre les bouchées doubles"

Pierre-Marie Sève : Plusieurs responsables de santé, et même le ministre de la Santé Olivier Véran, se sont inquiétés de l’impact de la pandémie sur la santé mentale des Français. En novembre dernier, Olivier Véran disait que « la santé mentale des Français s’est significativement dégradée ». Une augmentation importante des syndromes dépressifs avait été observée, notamment chez les jeunes, les Français en difficulté financière et ceux ayant des antécédents psychiatriques. 

Ces populations sont spécifiquement les populations les plus criminogènes, il semble donc tout à fait logique que la pandémie de Covid-19 augmente les comportements violents. La hausse des problèmes psychiatriques est également à mettre en corrélation avec le scandale qu’est l’évolution du nombre de lit en hôpitaux psychiatriques. Depuis les années 1980, le nombre de lits a été divisé par deux, voire 3.

Naturellement, en combinant une hausse des problèmes psychiatriques et une baisse de la prise en charge par l’Etat, les comportements violents, dangereux, ou même tout simplement désagréables au quotidien, augmentent pour les Français.

Atlantico : Parmi ces constats certains sont-ils transposables à Marseille ? Certaines leçons de ce qu’il faut faire ou non peuvent-elles être tirées ?

Xavier Raufer : De loin, disons que laisser s'instaurer des ghettos ; permettre ensuite à des malfaiteurs d'y faire la loi n'est jamais une bonne idée. Au-delà, rien à voir bien sûr entre les zones hors-contrôle de Chicago (au Nord-Ouest, West Garfield Park, Fuller Park, avec des taux d'homicides à la sud-américaine) et les quartiers nord de Marseille, problématiques mais loin d'être aussi dangereux. Les tueries actuelles y proviennent seulement d'une erreur d'analyse du présent ministre de l'Intérieur et de son équipe, dont on peine à discerner si elle est volontaire ou pas. Quand, dans un quartier hors-contrôle, on "tape" une équipe de dealers sans avoir d'abord repris le contrôle dudit secteur, on y déclenche sur le champ une guerre de territoires - tout flic de base d'une BAC marseillaise sait ça - mais pas l'Intérieur - pire encore du côté de l'Élysée où on préfère écouter des Diafoirus-sociologues...

Pierre-Marie Sève : En effet, à New York, dans les années 1990, tous les criminologues et observateurs ont assisté à une chute sans précédent de la criminalité. L’insécurité était devenue un problème tel que la ville et l’Etat de New York ont décidé de placer la lutte contre cette insécurité tout en haut dans leur liste de priorités d’action publique. 

Dans le métro de New York par exemple, une politique de « tolérance zéro » a été mise en place. Elle s’est matérialisée par la mise en œuvre de la théorie de la vitre brisée. Tout a ainsi commencé avec la lutte contre les graffitis. Bien moins graves que les 26 meurtres qui eurent lieu à l’intérieur du métro sur la seule année 1990, les graffitis semblaient néanmoins être le fil sur lequel tirer pour attraper toute la bobine. Le réseau de transport s’est mis à nettoyées systématiquement chaque matin. Les tagueurs ont été systématiquement poursuivis pour leurs tags et la régie des transports cessa d’adopter une posture de victime silencieuse pour désormais se plaindre devant les tribunaux.

Autre stratégie : arrêter les délinquants dès leur premier délit, qui était souvent peu grave, notamment ne pas payer son billet de métro.

Face au laxisme généralisé, 250 000 personnes par jour ne payaient pas leur ticket de métro. Tous les fraudeurs n’étaient pas des criminels, mais tous les criminels étaient par ailleurs des fraudeurs. Grâce à cette tactique, les criminels ne purent plus rentrer dans le métro. La 1ère année où a été mise en place cette stratégie, 1990, le nombre d’arrestations pour délits mineurs a augmenté de 80%. Dans le même temps, le nombre de délits graves a diminué de 30%, puis de 75% en l’an 2000 et même de presque 90% en 2015.

En maintenant le métro de New York comme un sanctuaire où les incivilités ne rentrent pas, c’est ainsi toute la délinquance qui a quitté le métro.

Atlantico : Si les quartiers sensibles, à Marseille notamment, manquent notoirement d’argent. L’investissement et le renouveau urbains peuvent-ils suffire seuls pour endiguer les montées de violences ? 

Xavier Raufer : Dans les quartiers nord de Marseille et autres coupe-gorges, ce n'est pas la misère qui génère le crime ; c'est l'inverse. Quand, dans un tel quartier, une émeute éclate à chaque incursion de la police ; quand tout uniforme est pourchassé, y compris le nettoyage urbain et les postiers ; quand les bus y sont caillassés et doivent faire demi-tour avant la cité même ; quand la succursale bancaire a fermé après dix braquages, idem pour le supermarché et la poste - que reste-t-il à la population résiduelle que l'économie souterraine et les trafics ?

Pierre-Marie Sève : La politique de la ville, c’est 10 milliards d’euros dépensés par an. Le trafic de drogue lui, rapporterait jusqu’à 1 million d’euros par mois par cité. Ce n’est donc pas tant l’argent qui manque à Marseille qu’un certain état d’esprit. Le Bien et le mal ne sont pas des concepts interchangeables ou relatifs. Se droguer, frauder dans le métro, etc… ne sont pas excusables. Ils sont parfois explicables, mais jamais excusables. Et chacun de ces actes doit avoir une sanction. Cet état d’esprit, c’est à la Justice de l’inculquer, de le mettre en place. Malheureusement, à Marseille comme ailleurs en France, l’honnêteté n’est plus un comportement récompensé par les institutions. Les gens malhonnêtes ont même parfois plus d’avantages que les gens honnêtes. Je pense par exemple aux condamnés qui profitent de programmes de réinsertion pas toujours disponibles pour les chômeurs. Je pense aux migrants qui ont franchi illégalement des frontières et qui bénéficient gratuitement de titres de transport et de logements dans les grandes métropoles alors que des familles pauvres françaises de province n’en bénéficient pas.

C’est tout un état d’esprit à revoir, c’est toute une Justice à changer.

Atlantico : Certaines leçons de ce qu’il faut faire ou non peuvent-elles être tirées des exemples américains, notamment Chicago et New York, pour la politique française ?

Didier Combeau : La situation aux Etats-Unis et en France est complètement différente. Si l’on prend l’exemple de Marseille, une dizaine de personnes ont été tuées à Marseille durant l’été. A Chicago, depuis début 2021, c’est 1,8 personne par jour. Le volume n’est pas du tout le même. C’est dû notamment à la prolifération des armes à feu. La grande différence entre la France et les Etats-Unis, c'est le contexte de ces homicides. En France, ils ont surtout lieu dans le cadre d’activités délictueuses, notamment le trafic de drogue. Aux Etats-Unis, cela existe aussi mais il y a aussi beaucoup de querelles qui tournent mal à cause des armes à feu. Il y a aussi des problèmes de gangs, mais la question des homicides dépasse largement ce phénomène. Par ailleurs, l’approche du community policing existe aussi en France.

On peut rappeler qu’aux Etats-Unis des politiques très répressives ont été instaurées après Nixon (guerre contre la drogue). Le taux d’incarcération est huit fois plus élevé aux Etats-Unis qu’en Europe en moyenne. Les Afro-américains sont beaucoup plus incarcérés. Donc les délinquants ont tout à perdre et peuvent faire usage de violence vis-à-vis de la police plus facilement qu’en France. Dans l’Hexagone, le système social est beaucoup plus développé qu’aux Etats-Unis, nos quartiers pauvres n’ont rien à voir. Les enseignants par exemple ont la même qualification en ZEP qu’ailleurs. Aux Etats-Unis, les écoles sont financées par des taxes locales donc quartier riche, école riche, quartier pauvre, école pauvre. C’est aussi valable pour la police. 

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