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Marine Le Pen en meeting à Reims, le 5 février.
Marine Le Pen en meeting à Reims, le 5 février.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Dédiabolisation

Marine Le Pen : la nouvelle force (contestataire) tranquille ?

Certains électeurs pourraient-ils être tentés de voter pour la candidate RN à l’image de ce que le bulletin Macron a pu être en 2017 : un grand coup de pied dans la fourmilière… sans prendre le risque de l’aventure politique tant la candidate du RN ne fait plus peur ?

Jérôme Besnard

Jérôme Besnard

Jérôme Besnard est journaliste, essayiste (La droite imaginaire, 2018) et chargé d’enseignements en droit constitutionnel à l’Université de Paris.

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Antoine Bristielle

Antoine Bristielle

Antoine Bristielle directeur de l'Observatoire de l’opinion, professeur agrégé de sciences sociales, chercheur en science politique au laboratoire PACTE, Sciences Po Grenoble.

Ses recherches portent, d’une part, sur l’influence d’Internet et des nouveaux moyens de communication sur le rapport des citoyens à la politique et, d’autre part, sur l’évolution de l’opinion publique française.

Il est l’auteur de À qui se fier ? De la crise de confiance institutionnelle à la crise sanitaire (Fondation Jean-Jaurès / Éditions de l’Aube, 2021)

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Atlantico : Contrairement à Eric Zemmour, Marine Le Pen n’est plus dans une dynamique qui verrait une adhésion forte des Français à sa vision politique. En revanche, son image s'est beaucoup assagie en comparaison. Certains électeurs pourraient-ils être tentés de voter pour la candidate RN à l’image de ce que le bulletin Macron a pu être en 2017 : un grand coup de renversement de l'échiquier politique… sans prendre le risque d'une aventure politique dangereuse qu'incarnerait Zemmour et plus le RN ?

Jérôme Besnard : Si Éric Zemmour, avec son positionnement bonapartiste (autoritaire sur le régalien et libéralisme économique), a capté une partie de l’électorat de droite de Marine Le Pen, celle-ci conserve une forte base nationale-populaire. Mais j’observe en discutant avec eux qu’elle conserve par son discours social un pouvoir d’attraction sur d’anciens électeurs chevènementistes ou gaullistes historiques. Ceux-ci, attentifs à la question sociale, rejettent tellement ce que représente le macronisme (qu’ils jugent « libéral-libertaire ») qu’ils voteront pour elle, car sa volonté de dépasser la droite et la gauche peut mathématiquement espérer l’emporter au second tour, ce que la droite privée du centre droit que souhaite rassembler Éric Zemmour n’est pas en mesure de faire dans la configuration actuelle.

La faiblesse apparente de Marine Le Pen pourrait-elle se transformer en force en la faisant apparaître comme un choix rationnel ou en tout cas, pas une menace pour la démocratie car potentiellement contrôlable, même au pouvoir ? 

Jérôme Besnard : Effectivement, après l’élection présidentielle il y aura les élections législatives et malgré les dynamiques observées lors de ce type d’enchainement électoral, il est peu probable que le Rassemblement national dispose alors seul de la majorité absolue. Notre système de séparation et d’équilibre des pouvoirs pourrait fonctionner, que ce soit sous la forme d’une cohabitation ou, pourquoi pas, d’un gouvernement d’union des droites. La Ve République, même affaiblie, est tout à fait capable d’amortir un tel choc électoral.

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Face à Emmanuel Macron au second tour, certains pourraient-ils être tentés de  sinon voter pour elle au moins s'abstenir de votre contre elle, par absence de crainte voire par volonté d'une disruption mais n'allant pas jusqu'à Zemmour ? 

Jérôme Besnard : Une partie de l’électorat LR, sa fraction la plus conservatrice pourrait effectivement dans ce cas s’abstenir, voire même voter pour elle au second tour. Et on voit mal une partie de la gauche radicale voter pour Emmanuel Macron. Dans l’absolu, une victoire de Marine Le Pen pourrait même remobiliser une gauche aujourd’hui en perdition. Tout compte fait, c’est bien la lutte sans merci entre un centre élargi et le reste des familles politiques qui est désormais enclenchée.

Peut-on penser que Marine Le Pen se trouve aujourd’hui dans une position « plus favorable » pour accéder à la présidentielle, notamment grâce à sa stratégie de dédiabolisation ? A titre d’exemple, si on la compare à à Eric Zemmour, Marine Le Pen est-elle aujourd’hui moins dangereuse que par le passé ? 

Antoine Bristielle : Selon tous les traits d’images relatifs à Marine Le Pen, elle n’a jamais été aussi dédiabolisée qu’aujourd’hui dans l’opinion publique. C’est pour elle un point central de sa stratégie, car elle a parfaitement conscience qu’elle pourrait être la cible du fameux « Front Républicain », avec un report du vote des électeurs vers tout candidat face à elle lors du second tour des élections. Cette stratégie de diabolisation était déjà largement amorcée avant l’arrivée d’Eric Zemmour dans le champ politique, puis elle s’est accélérée. Cette nouvelle vision de l’électorat est à la fois un réel atout pour Marine Le Pen mais l’arrivée de Zemmour est un handicap. Ce constat est paradoxal puisque Marine Le Pen pourrait être aujourd’hui dans une position favorable au second tour, à condition qu’elle y accède. Or la dynamique n’est pas de son côté et trois candidats sont dans un mouchoir de poche. De plus, on remarque bien que Marine Le Pen a généralement tendance à être à un point haut au début de la campagne avant de redescendre avant le premier tour des élections. Toutefois, elle a un avantage par rapport à Valérie Pécresse et Eric Zemmour : si on regarde l’électorat qui se dit proche de la candidate sans être certain d’aller voter, il est plus important que celui de ses adversaires. 

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Quels sont aujourd’hui les éléments forts de sa stratégie de dédiabolisation ? 

Antoine Bristielle : Son discours a été largement lissé depuis plusieurs années. Je fais notamment référence à une de ses positions les plus clivantes, à savoir la sortie de l’Union Européenne. L’arrivée de Zemmour est également un point positif puisqu’il permet de déplacer la fenêtre d’Overton. En d’autres termes, il souhaite promouvoir des mesures plus radicales, ce qui permet de rendre la candidate plus « normale » aux yeux des électeurs. D’ailleurs, dans les sondages, on voit bien qu’elle est considérée comme « plus à gauche » qu’Eric Zemmour, ce qui donne l’impression qu’elle n’est pas si extrémiste que cela.

L’un des éléments que vous mentionnez dans votre note pour la Fondation Jean Jaurès est qu’Emmanuel Macron soit devenu une sorte de « repoussoir ». En quoi ce critère a de l’importance et à quel point est-ce palpable aujourd’hui ? 

Antoine Bristielle : L’enjeu pour Marine Le Pen est d’arriver dans un second tour ou, face à Emmanuel Macron, les électeurs qui ne se sentent proches d’aucuns candidats ne se déplacent pas pour voter. Le rejet de Macron par une part très importante de la population la favorise donc certainement. En cas de second tour contre Emmanuel Macron, elle espère que de nombreux candidats ne souhaitent plus appliquer le principe de « Front Républicain ». L’enjeu est donc que la droite et la gauche classique ne se surmobilise pas. 

Marine Le Pen doit pourtant tenter de séduire cette « droite classique » car on assiste aujourd’hui à une sorte de fusion des valeurs entre celle-ci et l’extrême-droite. De plus, le durcissement des positions aux sein d’une partie de l’électorat LR se retrouve aujourd’hui en accord avec celles du Rassemblement National. 

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Pouvons-nous assister à une volonté des électeurs de tenter une sorte de vote disruptif en votant pour Marine Le Pen comme ils l’ont fait en 2017 en votant pour Emmanuel Macron ?

Antoine Bristielle : Je mise plutôt sur une abstention élevée au second tour si elle est confrontée à Emmanuel Macron. Malgré tous ses efforts, Marine Le Pen fait toujours figure de repoussoir. Les électeurs pourraient donc moins se déplacer et je ne suis pas certain qu’ils cherchent une deuxième alternative, surtout dans une période de crise. On remarque d’ailleurs que dans la perspective d’un second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, environ 21% des électeurs qui déclarent se déplacer de manière certaine au premier tour souhaitent s’abstenir au second. 

En 2017, on remarquait d’ailleurs que les deux tiers des électeurs avaient voté pour Emmanuel Macron, alors qu’on se situe plutôt aujourd’hui à un taux de 55/45%. Ce n’est pas une marge très importante et la campagne n’en est qu’à ses débuts. Au premier tour, la moitié de l’électorat n’est pas encore certain de son choix et les lignes peuvent encore bouger. Il serait largement présomptueux de la part de Macron de penser qu’il gagnerait sans effort face à Marine Le Pen. 

De plus, en cas de mouvement social fort, avec notamment les « convois de la liberté », le gouvernement en place pourrait être inquiété au détriment des partis d’oppositions, et le Rassemblement National pourrait être le premier bénéficiaire. 

Peut-on voir aujourd’hui en Marine Le Pen ce que l’on pourrait nommer une nouvelle « force tranquille » mais contestataire  ? 

Antoine Bristielle : Je pense que cette appellation est tout à fait correcte. C’est en tout cas ce qui est de plus en plus perçu au sein de l’opinion. Marine Le Pen garde une base électorale solide, ce qui lui permet de lisser son discours sans prendre de gros risques, notamment vis-à-vis de l’Union Européenne. Stratégiquement parlant, c’est intéressant et cela s’avère déjà payant électoralement. 

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