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Marc Halévy : "Nous ferions bien mieux de (re)lire les philosophes des Lumières anglais que de nous inspirer de leurs homologues français"
©Wikipedia / State Hermitage Museum

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Marc Halévy : "Nous ferions bien mieux de (re)lire les philosophes des Lumières anglais que de nous inspirer de leurs homologues français"

Marc Halévy, auteur du livre "Les mensonges des Lumières", soutient que les tenants de l'Enlightenment anglais étaient d'authentiques philosophes alors que leur plagiaires français n'étaient que des idéologues de salon.

Marc  Halévy

Marc Halévy

Marc Halévy, docteur et chercheur, étudie les sciences de la complexité et la physique des processus. Il est conférencier et expert en noétique. Il est déjà l'auteur d'un livre sur le Taoïsme, dans la collection Eyrolles pratique.

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Atlantico : "L'Europe et le monde attendent que nous défendions partout l'esprit des Lumières" déclarait devant la Pyramide du Louvre Emmanuel Macron, lors de son discours de victoire après l'élection présidentielle il y a presque un an. Votre livre se penche, à rebours de l'enthousiasme messianique de notre Président, sur ceux qui ont fait les Lumières. Car selon vous, dès le départ, leur projets d' "illumination" (d'illuminés ?) porte en germes les maux des siècles qui suivront (génocides, totalitarisme etc.) Pourquoi, dès lors, est-ce que notre Président, défenseur d'un "nouveau monde" répète-t-il si passionnément l'antienne du rôle civilisateur des Lumières, comme l'ont fait si souvent ses prédécesseurs ?

Marc Halévy : Monsieur Macron, pour qui j'ai la plus grande estime, parle des "Lumières" du point de vue du libéralisme (qui, n'en déplaise au socialo-gauchisme ambiant, n'a rien à voir ni avec le capitalisme - qui est un mode de financement privé des investissements -, ni avec le financiarisme - qui est le cancer de l'économie et qu'il faut combattre). Lorsqu'il parle des Lumières, il parle depuis la source anglaise des Jeremy Bentham et des John Locke (deux auteurs pillés et plagiés - mais peu compris - par les "Lumières" françaises comme Voltaire, Montesquieu et d'autres). Quant à cette calamité que fut Rousseau, il a simplement pompé l'écossais Thomas Hobbes qui fut le vrai et seul créateur des notions de "bon sauvage" et de "contrat social".

Monsieur Macron se réfère, donc, à Bentham et Locke dont Voltaire et sa clique ont fait une caricature grotesque : par exemple, de leur recherche d'une éthique universelle au-delà des religions, ils ont fait une ridicule idéologie antireligieuse et anticléricale. Les tenants de l'Enlightenment anglais étaient d'authentiques philosophes alors que leur plagiaires français n'étaient que des idéologues de salon.

Le projet des Lumières, toujours selon notre Président, vise "l'autonomie de l'homme libre, conscient et critique". Mais de quelle oppression s'empresse-t-on de détourner l'homme aujourd'hui ? De quelle triste état d'inconscience doit-on le sortir ? De quelle approbation naïve du monde doit-on le détourner ? La faiblesse (ou ce que vous nommez le "mensonge") des Lumières n'est-elle pas sa détestation de ce qu'elle énonce comme valeur ? Ou d'une certaine façon, une auto-détestation ?

Oui, le projet libéral des "Lumières" anglaises était bien "l'autonomie de l'homme libre, conscient et critique", mais c'est un projet aristocratique à mille lieues des démagogies ambiantes.

Peu d'humains sont capables de vivre de façon autonome, d'assumer leur liberté (souvenez-vous du "Discours sur la servitude volontaire" d'Etienne de la Boétie), d'être conscient du Réel (beaucoup préfèrent l'illusion et la griserie de la futilité, de l'amusement et de la frivolité) et de penser de façon critique (la majorité gobe sans coup férir les débilités et les rumeurs qui polluent la Toile).

Les "Lumières" françaises se sont enfoncé dans un idéalisme naïf et niais, visant un homme idéal vivant dans un monde idéal et refusant l'humain réel dans le monde réel. Ils sont à la source de tous ces socialismes (marxiste, utopiste, communiste, nazi, fasciste, …) qui fleurirent au 19ème siècle et ravagèrent le 20ème. Ce sont d'ailleurs ces divers socialismes qui firent le panégyrique des "Lumières" et inventèrent la légende "lumineuse" de ces petits salonnards bourgeois ou noblions en quête de gloriole.

Finalement, Condorcet, d'Alembert, Laplace, Condillac ou La Mettrie, sont des intellectuels dont on méconnaît l'existence et les idées, si ce n'est leur appartenance notoire aux Lumières. A vous lire, leur simple fréquentation suffirait à révéler leurs vrais visages. Les cache-t-on ainsi comme on le ferait d'une ascendance honteuse ?

Les gens que vous citez, sont tous imprégnés d'un matérialisme, d'un athéisme, d'un antispiritualisme rebelles et passablement infantiles. Il suffit de lire "La Théologie portative" de d'Holbach, ou son "Catéchisme de la religion chrétienne", ainsi que les éructations de La Mettrie pour mesurer à quel degré de crétinisme primaire on peut descendre.

Je ne crois pas qu'il y ait un quelconque projet complotiste de "cacher" les écrits de ces gens-là ; il suffit d'essayer de les lire pour comprendre à quel point tout cela est pauvre, nul, ennuyeux, puéril et … obsolète.

Peu après l'odieux massacre de chez "Charlie Hebdo", des éditeurs en mal de chiffre d'affaire ont réédité le "Traité sur la Tolérance" que Voltaire écrivit en 1763 à l'occasion de l'affaire Calas et qui n'est qu'une vague resucée de la Letter concerning Toleration de John Locke. Ce petit livre s'est vendu comme des petits pains, mais qui a eu la patience et le courage de le lire vraiment ? Outre quelques banalités connues et reconnues, ce texte n'a plus aucun intérêt.

Si les Lumières sont anachroniques et mortifères aujourd'hui, comment s'en débarrasser ? Et sur quel socle peut-on construire notre société, une fois débarrassé d'elles ?

Ce sont les "Lumières" françaises qu'il faut laisser s'enfoncer dans l'oubli ; elles n'ont rien apporté. En revanche, il faut continuer de lire et d'étudier (même si je ne partage pas leurs opinions) les Bentham, Locke, Stuart-Mill, du côté anglais, et Kant, du côté allemand qui, eux, sont d'authentiques philosophes et non de vulgaires polémistes idéologues.

Immanuel Kant, lui aussi, visait l'émancipation du genre humain dans la prise de conscience que toute connaissance s'inscrit dans le rapport du sujet à l'objet et non dans l'objet lui-même qui reste hors de portée. Kant, comme toutes les "Lumières", était favorable à une démocratie raisonnable, bien loin du suffrage universel, où ne seraient électeurs ou éligibles que ceux qui ne dépendraient en rien de l'Etat pour leurs revenus ; exit les retraités, les fonctionnaires, les étudiants, les chômeurs et les assistés de tous poils. Cela devrait nous donner du grain à moudre pour repenser nos démocraties au suffrage universel dont la faillite est patente (quelques milliers de syndicalistes anachroniques qu'on autorise à paralyser la France entière comme aujourd'hui, c'est bien de l'anti-démocratie absolue).

Nous vivons une mutation paradigmatique majeure, comme il en arrive une tous les 550 ans, environ. La dernière en date fut la Renaissance qui fit basculer le monde occidental de la féodalité à la modernité. Nous vivons la fin de la modernité dont les "Lumières" furent le parangon. Il est temps de tourner la page. La modernité est morte. L'après-modernité se construit déjà au-delà de tous les étatismes, de tous les socialismes, de tous les rationalismes, de tous les humanismes, de tous les positivismes, de tous les nihilismes, de tous les matérialismes, de tous les athéismes, de tous les laïcismes, … L'après-modernité se construit déjà au service de la Vie et de l'Esprit, dans le respect de la personne, des communautés de vie, des terroirs, de la Nature et de la joie de vivre ; les "Lumières" n'y ont simplement plus aucune place.

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