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L'historien Marc Ferro.
L'historien Marc Ferro.
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Grand Entretien

Marc Ferro : “Par déni, nos dirigeants ont présenté la lutte contre le terrorisme islamiste comme une chasse aux petits délinquants”

Lors de la traditionnelle cérémonie des vœux, François Hollande a fait preuve de lucidité sur la menace terroriste toujours éminemment présente en France. Cette lucidité hélas tardive après les deux séries d’attentats qui ont endeuillé les Français, s’explique pour Marc Ferro, par l’aveuglement idéologique de nos élites sur la réalité de l’intention politique de l’Etat islamique. L’historien et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (l’EHESS) revient sur les facteurs de ce déni dans l’histoire et la France contemporaine.

Marc Ferro

Marc Ferro

Marc Ferro est un historien français, spécialiste de la Russie et l'URSS. Il est co-directeur des Annales et directeur d'Études à l'EHESS.

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Atlantico : Dans votre dernier essai "L’aveuglement", vous expliquez que les grands événements qui ont marqué l’histoire, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre n’ont pu être anticipés, mais n’est-ce pas la nature même de l’histoire d’être imprévisible ?

Marc Ferro : L’histoire peut être prévisible pour une bonne part, si on ne s’aveugle pas… Les deux guerres mondiales par exemple étaient prévisibles.  Pour la Première, certains bons esprits jugeaient que rassasiées les grandes puissances ne s’y aventureraient pas et pensaient que déjà maitresses du monde, une guerre les aurait ruinées. Raté. Ils avaient une vision économiste de l’histoire. Or, les hommes ne vivent pas que de pain ou d’argent mais sont habités par un faisceau de passions nationales, religieuses qui les commandent et souvent les aveuglent. Quant à la Seconde guerre, on pensait que si on satisfaisait à toutes les exigences d’un Führer, il n’y aurait plus de raison de faire la guerre. Mais, c’était ignorer que la raison d’être du racisme nazi était la domination par la guerre et par elle seule, puis la subordination et l’extermination de races jugées inférieures. La lutte des peuples colonisés pour leur indépendance était également parfaitement prévisible. Mais le colonisateur en a dénié la légitimité, et par racisme, la capacité du colonisé à l’obtenir.

Par contre, inattendus et imprévisibles, cette fois, trois événements de notre siècle - l’émergence subite et tout puissante de l’économie chinoise, alors qu’on attendait celle du Japon, mai 68 (mais que veulent-ils donc? demandait le Général De Gaulle agacé) Al Qaïda, venu d’on ne sait où, sans territoire, sans armée, sans existence identifiée. Voici trois cas dont les acteurs n’étaient pas visibles à des dirigeants de l’Est ou de l’Ouest. Une industrie qui naît dans des "boutiques", un mouvement de jeunes qui n’émane ni des partis politiques, ni des églises, ni des Etats, ni des syndicats, un mouvement non breveté en quelque sorte. Quant à Al Qaïda, cette force sans identité, nul n’en pouvait imaginer le projet et la capacité. Des nébuleuses étaient devenues des forces de l’histoire.

Vous définissez l’aveuglement comme une imprévisibilité mais également comme un déni de réalité qui empêche de tirer les leçons du passé. Quels sont les moteurs de l’aveuglement ?

On les connait bien sûr : le racisme et la xénophobie, le nationalisme, le ressentiment des humiliations vécues et qu’on n'a pas pu venger, les tabous qu’on n'ose pas évoquer, forces qui prennent des formes diverses : méprise sur le sens des événements comme les Allemands qui, en 1918, croyaient avoir gagné la guerre, déni, crédulité comme celle des voyageurs occidentaux venant faire du tourisme chez les Soviets, enfermement dans des croyances et idéologies, désinformation, incompréhension…

Entre les attentats de Charlie hebdo de janvier et ceux du 13 novembre, avez-vous constaté un aveuglement idéologique chez nos élites sur la montée de l’extrémisme islamiste ?

Cet aveuglement a pris plusieurs figures. D’abord l’absence de discernement devant le réveil de l’islam pendant les années 30 avec la naissance des Frères musulmans, créés en Egypte en 1928 en réaction contre la laïcisation de l’islam opérée par Atatürk et d’autres dirigeants musulmans. Cela n’allait pas dans le sens de l’histoire pensait-on à l’époque. Attitude idéologique… à la même période, on en jugeait ainsi également de la montée du nazisme qui n’allait pas dans le sens de l’histoire contrairement à la venue du socialisme.

Puis il y a la méconnaissance : on n’a pas compris que ces Frères musulmans se dressaient contre Nasser en 1956 dont le projet politique se définissait comme un nationalisme arabe anti-impérialiste. L’unité arabe pour laquelle il militait était un obstacle à la reconstitution de l’oumma musulmane, la communauté des croyants et rentrait en concurrence avec cette unité de l’islam, car jamais les Turcs et les Persans ne se seraient ralliés à un mouvement émanent des Arabes.

Puis, méprise sur le sens de l’événement. On a cru que la révolution de 1979 en Iran mettrait l’islam au service de l’Etat pour le renforcer face au monde arabe. Alors qu’il s’agissait de l’inverse pour Khomeiny qui voulait mettre l’Etat au service de l’islam pour préparer une révolution mondiale anti-impérialiste et pour épurer les Etats félons dirigés par les sunnites.

Autre figure de l’aveuglement : ce déni global du projet des salafistes intégristes. Al Qaïda et Daesh ne veulent pas réformer l’islam en le modernisant mais au contraire islamiser la modernité, c’est-à-dire agir pour assurer la domination de l’islam sur le monde moderne et faire flotter son drapeau tout en haut des gratte-ciels du monde occidental auquel s’imposera la pratique de la charia. Nos dirigeants se refusent de voir la dimension planétaire du projet islamiste qui n’est pas seulement nihiliste, ni apocalyptique. Par déni encore, lors des attentats de janvier, il ne fallait surtout pas dire "Etat islamiste" mais son acronyme "Daesh" pour ne pas reconnaître qu’il s’agit d’affronter une organisation avec une armée, des espions, des ministères qui cherchent à imposer mondialement leur idéologie. Par déni toujours nos dirigeants ont traité ces agents "dormant"  ou pas comme des individus isolés, des "loups solitaires" et on a présenté la lutte contre le terrorisme islamiste comme un fait divers, une chasse à l’homme comme si on chassait des petits délinquants. Depuis un an seulement, nous avons compris enfin qu’il s’agissait d’une vraie guerre, d’un type nouveau, dont il ne faut pas frapper seulement ses agents mais ses têtes en Syrie comme au Nigéria, en Libye et peut-être bientôt ailleurs…

On ne veut pas voir que ces actuels et virtuels membres constituent l’avant-garde de millions de déracinés, victimes de trois déracinements. D’abord de leur pays ancestral, et quand ce sont des maghrébins, ils y vont tout juste pour voter contre le gouvernement. Ensuite le déracinement du pays où ils vivent, si mal et enfin déracinés également de leur propre famille qui souvent ignore leurs agissements.  A défaut du martyre, une vraie arme de destruction massive celle-là, leur actions les transfigurent en héros de délinquant qu’ils étaient quelque fois.

Quelle leçon tirez-vous pour l’année qui commence?

Pour aider à l’avènement d’un avenir meilleur, observons que plus il y a eu de métissage dans le monde moins il y a eu de drame comme ceux qu’on a connus cette année. Métissage entre des races différentes, comme en Amérique latine, ou entre confessions différentes tant en Europe qu’en Afrique occidentale. La solution pour désamorcer le conflit, c’est que l’on aide ces déracinés à renaître pour de bon, que le métissage se développe, que les mariages mixtes se multiplient et nos libertés seront garanties.

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