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Marc Crapez : "La question de la crise ou de la disparition de la gauche, de la droitisation des débats ou de la lepénisation des esprits est un seul et même fantasme"
©Reuters

Interview

Marc Crapez : "La question de la crise ou de la disparition de la gauche, de la droitisation des débats ou de la lepénisation des esprits est un seul et même fantasme"

Dans son dernier livre "Je suis un contrariant" (éditions Michalon), l'universitaire Marc Crapez dénonce la malhonnêteté intellectuelle de la gauche, la crainte de faire le jeu des réactionnaires rendant, selon lui, difficile voire impossible d'être à la fois dissident et de gauche.

Marc Crapez

Marc Crapez

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son site).

Il est politologue associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon).

 

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Atlantico : Se présenter comme victime d'une pensée unique n'est-il pas devenu banal par les temps qui courent ? En quoi votre expérience vous permet-elle de penser que vous l'êtes ?

Marc Crapez : Non ce n’est pas banal ! D’ailleurs, je ne me présente pas comme victime d’une pensée unique ou d’un "système". J’essaie justement de raisonner sur des réalités, à l’écart des catégories préfabriquées et de ce que j’appelle le "dessous-des-cartisme". Mon septième livre, une fois n’est pas coutume, donne un peu dans l’autobiographie. Mais je m’intéresse surtout à l’avis des autres. Ce sont des universitaires éminents qui m’ont jugé victime de la médiocrité et de la politisation de l’université française. En outre, je ne passe pas 107 ans sur mon propre cas. J’en évoque d’autres. Et surtout, j’aborde en tant que chercheur des sujets interdits, notamment la complaisance des intellectuels pour le totalitarisme.

Quant à mon expérience de chroniqueur, il est troublant de constater que les trois supports sur lesquels je publie aujourd’hui sont différents des trois d’il y a quelques années. A un moment ou un autre, j’ai subi la censure sur tous les supports, sauf un. Et sur cet unique site, il a fallu que je caviarde le passage d’un texte parce qu’un homme politique m’a menacé de poursuites et d’intervenir pour me faire perdre un tout petit emploi de critique de livres que j’avais. En outre, j’ai du mal à faire connaître et diffuser mes livres normalement. L’autre jour, dans la librairie associée à une grande école, un employé jubilait visiblement de me déclarer qu’il avait vendu x exemplaires de mes livres mais n’avait nullement l’intention de réapprovisionner.

Il faut dire que je ne fais pas partie des circuits de promotion et d’entraide du petit club des dissidents officiels. Il m’arrive de citer davantage des journalistes tels que Brice Couturier, Eric Conan et Guillaume Tabard, que certains opposants patentés. Sur Marianne, certains internautes me supposaient des "copains du CAC 40" (alors que je vis chichement), tandis que j’étais traité de "gauchiste" sur Figaro Vox. D’autres internautes sont virulents et fielleux à mon endroit, en m’opposant la perspicacité d’Éric Zemmour. Je déplais beaucoup en rappelant que les révolutions arabes n’ont pas engendré un hiver islamiste (l’islamisme prolifère en Syrie là où la révolution a été noyée dans le sang) ; que l’euro ne s’est pas écroulé (contrairement à certaines prophéties sur sa fin imminente) ; que la droite ex-UMP ne s’est pas recomposée en s’émancipant de la tutelle du centrisme (contrairement à certains pronostics) ; que le FN ne "monte" quasiment pas (surtout si l’on tient compte de conditions propices qui devraient le doper) ; enfin que la "droitisation" est une vue de l’esprit, pour ne pas dire une histoire à dormir debout (sans parler de modes éphémères comme la peur d’une atmosphère pré-révolutionnaire en 2014).

Si l’on ajoute une série de textes sur les "gourous" : du libre-échangisme, de google, de wikipédia ; mes résultats de recherche sur la naissance du clivage gauche-droite, l’antisémitisme de gauche, la controverse du sens commun ; mes écrits sur la responsabilité des élites dans la crise de 2008, la crise des banlieues, la propagande européiste ; mes idées hérétiques sur le terrorisme, le Brésil (que je décrivais il y a deux ans comme vanté par fascination pour le gigantisme et qui a périclité depuis), le Pakistan (qu’on décrit depuis 20 ans comme à deux doigts de basculer dans un régime islamiste), on comprendra pourquoi je subis une censure larvée.

Vous estimez que la crainte de faire le jeu des réactionnaires est la maladie politique de la gauche. Comment se manifeste-t-elle ?

Ce que je montre, documents à l’appui, ce sont des faits, exhumés par un travail de recherche. Ces faits permettent de retracer la mise en place d’habitudes de malhonnêteté intellectuelle caractérisée. J’ai même montré, dans mes chroniques online, un point commun à tous les membres des élites en délicatesse avec la justice : ils essaient tous de détourner l’attention en critiquant ce qu’ils appellent le "populisme".

La crainte de faire le jeu de la réaction oblige à surprotéger Jeannette, au prétexte qu’elle est bassement attaquée par Toto. On l’a vu avec Taubira. Non seulement il était déconseillé de la critiquer, mais des sondages ont été biaisés en sa faveur. Deux sondages réalisés lors de la démission de Christiane Taubira alignent des résultats parfaitement cohérents : 73% sont satisfaits de sa démission, 68% jugent son bilan négatif et 65% la trouve mauvaise ministre (Elabe/BFM-TV et Odoxa/le Parisien). Chiffres congruents avec des résultats antérieurs de jugements négatifs à hauteur de 70%.

La question qui se pose -et que personne ne pose- est de savoir pourquoi 54% des Français estimaient à la mi-janvier qu'elle peut rester dans le gouvernement tout en exprimant des opinions différentes (Ifop/iTELE). Comment expliquer cet écart d’environ 20% ? En fait, la question fut biaisée par l’interférence de la notion sympathique "d’opinion différente", éclipsant le problème Taubira-déchéance de nationalité. Une question induite en sens inverse, du type "ne pensez-vous pas qu’il serait cohérent que Taubira démissionne", aurait certainement engendré un résultat opposé.

Comment peut-on être de gauche et à contre-courant aujourd'hui ? Est-ce seulement possible ? Sinon, pourquoi ?

A contre-courant de quoi, exactement. Les intellectuels de gauche feignent de se mettre en danger pour des broutilles, mais étalent leur morgue avec un sans-gêne qui n’a même plus le sens du ridicule. Je voyais récemment le début d’une émission, supposée favoriser le débat d’idées, dont le thème était : " la gauche est-elle encore au pouvoir ? ". De manière stupéfiante, la parole était successivement donnée à un intellectuel d’extrême-gauche, puis à un intellectuel de gauche, puis un d’extrême-gauche, et ainsi de suite, jusqu’au huitième participant, qui se trouvait dans la posture de l’Excuse au tarot.

Comme votre question le suggère, il est effectivement difficile d’être dissident à gauche. Ceux qui se posent trop de questions finissent invariablement par faire sécession de la gauche, car elle constitue un carcan qui empêche certaines possibilités de penser et l’extension du domaine de la réflexion. Deux solutions s’offrent alors : ou bien, dans la lignée de Jean-François Revel, on continue à se dire de gauche en épousant la droite, afin de jouer sur les deux tableaux, ou bien, comme Onfray ou Sapir, on opère une sorte de migration en dehors des catégories de droite et de gauche. J’ai baptisé ce processus historiquement observable : "vieilles gauches et nouvelles droites, un glissement doctrinal récurrent". Pour autant, le phénomène reste circonscrit.

La question de la crise ou de la disparition de la gauche, de la trahison ou du silence des intellectuels, de la droitisation des débats ou de la lepénisation des esprits est un seul et même fantasme, dû à la maladie de la persécution des intellectuels et à leur souci de dissimuler leur statut de "vaches sacrées". George Orwell avait tout compris : par la faute des intellectuels, se trouve révolue l’époque où "l’idée de révolte et celle de l’intégrité intellectuelle était intimement associées l’une à l’autre… Les intellectuels sont ceux qui protestent avec le plus de bruit contre le fascisme, et néanmoins il y en a une bonne proportion qui sombre dans le défaitisme lorsque la situation devient difficile… Ils ont toutes sortes de motifs à leur lâcheté et à leur malhonnêteté… Mais qu’il nous épargnent du moins leurs ineptes couplets sur la défense de la liberté contre le fascisme".

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