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La 12ème édition du salon "Japan Expo 2011" s'est clos sur un succès.
La 12ème édition du salon "Japan Expo 2011" s'est clos sur un succès.
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Bande dessinée

"Le culte occidental voué au manga est bien moindre au Japon"

La 12ème édition du salon "Japan Expo 2011", qui s'est déroulé à Villepinte (Seine-Saint Denis) entre le 30 juin et le 3 juillet, s'est clos sur un succès : 200 000 visiteurs pendant quatre jours, soit 30 000 de plus que l'an dernier. Il s'agissait de mettre en avant la culture nippone, la popularité des mangas. La bande dessinée japonaise n'est pas considérée comme un art, plutôt une puissante industrie, souligne Damien Kunik, professeur à l'université de Genève.

Damien Kunik

Damien Kunik

Damien Kunik est assistant au Département "japonais" de l’Université de Genève en Suisse.

Il rédige actuellement une thèse de doctorat intitulée « Société, Nation, esthétique : les discours du nationalisme culturel dans le Japon du 20ème siècle. »

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Atlantico : Quelles sont les différences entre le manga et ce qu'on entend par la bande dessinée, au sens franco-belge du terme ?

Damien Kunik : Etymologiquement, le terme « manga », dont la signification littérale pourrait être « images saugrenues », apparaît au tout début du XIXe siècle avec les ouvrages illustrés d’auteurs à succès tels que Santô Kyôden ou les carnets de croquis du célèbre illustrateur Hokusai.

Le « manga » au sens de bande dessinée, tel que nous le connaissons aujourd’hui en Occident, trouve ses origines dans l'immédiat Après-guerre.  L’occupation américaine du Japon (1945-1952) a largement influencé le développement de la bande dessinée dans l’archipel.

La différence principale entre la bande dessinée franco-belge et le manga est peut-être à chercher dans leurs modes de production respectifs. Alors que la bande dessinée est volontiers perçue comme un espace de création narratif et graphique, une sorte de roman en image dont les auteurs sont les inventeurs, la très grande majorité des mangas connus en France sont le produit d’une industrie toute différente. L’équipe créative d’un manga est constituée d’un dessinateur et de ses assistants, salariés réguliers d’une maison d’édition et conseillés par un directeur créatif. Les titres sont sérialisés dans des revues hebdomadaires spécialisées, et seuls les mangas connaissant un succès sous cette forme auront la chance d’être publiés en volumes reliés, puis d’être plus pleinement exploités commercialement, sous forme de dessins animés, de jeux vidéo, etc.


Quels sont les thèmes les plus véhiculés par cette bande dessinée japonaise ? Pouvons-nous y voir plusieurs sortes de manga ?

Le manga est le produit d’une industrie et s’adresse à des marchés cibles très spécifiques : enfants, adolescents, femmes au foyer, employés, amateurs de sports, d’histoire, etc... La pornographie et l’horreur sont aussi des marchés cibles.

Quels que soient les thèmes véhiculés, je ne crois pas qu’on puisse y voir des différentes « sortes » de mangas, puisque ils sont tous les produits d’une même industrie. S’il fallait faire une distinction entre deux sortes de mangas, je proposerais plutôt de tracer une frontière entre le manga « de masse » sérialisé, produit des grandes maisons d’édition, et le manga indépendant, publié directement en volumes, plus créatif et affranchi des impératifs de marché. Malheureusement, ce second type de manga est, à quelques exceptions près, inconnu en Occident.


Comment expliquer la popularité des mangas en Europe, notamment en France ces dernières années ?

De manière amusante, le manga n’a, jusqu'à très récemment, jamais été pensé comme un produit culturel d’exportation. Celui-ci s’est toujours adressé à un marché exclusivement japonais. Aucun effort n’est fait dans un manga pour rendre l’intrigue ou les codes culturels implicites compréhensibles par un public international.

Paradoxalement, je vois là un début d’explication pour comprendre le succès international du manga. Pour pénétrer ce médium, il faut s’initier à un nouveau langage, à de nouveaux codes graphiques et socioculturels. Le côté cryptique et exotique du manga offre certainement un pendant appréciable à une culture américaine plus aseptisée. Et comme le manga est une industrie, il existe en arrière-plan une puissante machine pour satisfaire la voracité des consommateurs.


A quand remonte le développement de sa popularité en Europe, en France ?

La popularité du manga en France et en Europe remonte à la fin des années 1980, et n’est certainement pas étrangère à la diffusion massive de dessins animés japonais, achetés à bas prix, par certaines chaines de télévisions dans leurs plages horaires consacrées aux enfants.

Cette date est intéressante pour une autre raison. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon est considéré, à juste titre, comme un nain diplomatique. Ce faible poids politique sur la scène internationale a été compensé pendant une quarantaine d’années par une croissance spectaculaire et une puissance économique considérable. Cependant, l’éclatement de la bulle spéculative et le ralentissement de l’économie au tout début des années 1990 ont mis à mal l’influence du Japon sur les marchés.

La culture était donc le dernier bastion qui restait au Japon pour manifester sa présence sur la scène internationale. Au début les années 1990, la « hard power » économique japonaise a donc laissé la place à une « soft power » culturelle. Les mangas, dans ce sens,  ont très certainement contribués à faciliter ce revirement.


Qu'est-ce que le "cos-play" ? Du théâtre ?  

Le terme « cos-play » est une contraction des mots anglais « costume » et « play ». Il ne s’agit pas de théâtre, mais simplement d’un rassemblement de personnes qui se déguisent à l’image de leurs personnages de manga favoris. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’y chercher une signification. Il faut plutôt y voir un hobby réunissant des gens avec un goût similaire pour cette pratique.


Quel est le rapport qu'entretiennent les Japonais avec cet art de bande dessinée...

Le terme « d’art » me semble ici inapproprié. L’écrasante majorité des lecteurs de mangas japonais ne consomment ces bandes dessinées qu’à travers les revues hebdomadaires à bas prix dans lesquelles elles sont sérialisées, puis s’en débarrassent sitôt lues. Seule une petite partie de ce lectorat prendra même le soin d’acheter la série quand elle sera publiée en volumes. L’industrie du manga est essentiellement une industrie du divertissement immédiat et jetable, pas un art.

Toute proportion gardée, le culte occidental voué au manga est bien moindre au Japon, puisque l’aspect cryptique et exotique de ce médium n’a là-bas pas lieu d’être.

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