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Le monde arabe est en crise depuis le 13ème siècle.
Le monde arabe est en crise depuis le 13ème siècle.
©Reuters

Décrispation

Malgré les crispations actuelles, l'islam doit se réformer, et à ce titre l'Europe est une chance pour l'islam

La crise de la conscience arabo-musulmane prend aujourd'hui de multiples formes. Et contrairement à l'Europe où des réformes restent possibles, les régimes autoritaires sont un obstacle majeur à toute évolution.

Malik Bezouh

Malik Bezouh

Malik Bezouh est président de l'association Mémoire et Renaissance, qui travaille à une meilleure connaissance de l'histoire de France à des fins intégrationnistes. Il est l'auteur des livres Crise de la conscience arabo-musulmane, pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol),  France-Islam le choc des préjugés (éditions Plon) et Je vais dire à tout le monde que tu es juif (Jourdan éditions, 2021). Physicien de formation, Malik Bezouh est un spécialiste de la question de l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme.

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Atlantico : Pourquoi l'Islam aujourd'hui n'est-il pas parvenu à sortir de manière positive des crises traversées ? L'émergence de penseurs de l'Islam dans les pays musulmans peut-elle suffire pour sortir la conscience arabo-musulmane de la crise ?

Malik BezouhC'est manifestement la persistance de régimes qui ont érigé le despotisme comme art de gouverner. C'est l'absence de démocratie. Le monde arabe est en crise depuis le 13ème siècle, une crise au long cours. Depuis le 20ème siècle, nous avons des régimes despostiques, tyranniques, dans le meilleur des cas autoritaires, qui empêchent l'émergence de penseurs, qui empêchent surtout le débat. Le monde arabo-musulman est conservateur sur le plan religieux, et complètement verrouillé sur le plan politique. A partir de là, il est impossible d'envisager un élan vers une modernité propre que le monde arabe devrait inventer.

C'est au 13ème siècle que le monde arabo-musulman a connu sa première crise, qui a été le contrecoup des croisades. Entre les 8ème et 13ème siècles, il y avait des débats, des controverses, notamment sur le foulard. Mais cela s'est arrêté au 13ème siècle. Les événements, notamment les croisades, ont induit une fermeture théologique, l'heure n'a plus été au débat mais au repli sur soi. Les théologiens vont alors considérer que dorénavant, l'esprit de réforme n'est plus approprié et qu'il faut se contenter d'appliquer ce que les anciens ont créé jusqu'alors. C'est là le début de la décadence du monde arabe. Dorénavant le dogme est figé. C'est pour cela que le monde sunnite est caractérisé par quatre écoles, apparues entre le 8ème et le 12ème siècles. Normalement il devrait y en avoir une, deux, ou trois par siècle, il devrait y avoir pléthore aujourd'hui. C'est très symptomatique de cette décadence. 

La deuxième crise qui apparaît plus tard, c'est l'empire ottoman qui s'effondre. La fin du califat, c'est-à-dire de l'empire ottoman, marque une crise de l'unité du monde pour les sociétés arabo-musulmanes. Et aujourd'hui, on assiste à une crise diffuse, celle de la crise de la modernité. Car le monde arabo-musulman n'a pas eu cette évolution scientifique et culturelle endogène qu'il aurait dû avoir. Il en est réduit à copier l'Occident, ce qui génère des troubles identitaires très importants. Car copier, quelque part, c'est se renier. Se refermer complètement et faire fi de la réalité, de la modernité, c'est un vrai problème. Sur le plan théologique, le monde musulman est en panne. L'islamisme est malgré tout une tentative, maladroite, de sortir de cette situation. L'islamisme n'est pas une maladie mais le symptôme d'une maladie profonde. Pour les arabo-musulmans, la perte du califat, c'est-à-dire la fin de l'empire ottoman, c'est un traumatisme équivalent à ce que pourrait être la disparition du jour au lendemain du Vatican. Certes, des Etats-nations comme l'Irak, la Syrie, sont apparus, mais ils n'ont pas été capables de répondre aux aspirations populaires, car c'étaient des régimes autoritaires dont le seul but était de se maintenir au pouvoir. Ces crises se sont donc aggravées par la persistance du despotisme. Tant que l'on ne sort pas de cette situation, le monde arabo-musulman n'en finira pas de produire ce que j'appelle de l'islamo-fascisme. La solution à long terme, c'est l'avènement de démocraties musulmanes.  

Comment expliquer que l’Occident n'ait pas diagnostiqué à temps l'islamisme ?

On a une perception, en Occident, de l'Islam, marquée par les préjugés. On ne comprend pas en Occident la complexité de l'Islam, et on a tôt fait de considérer que mieux vaut des tyrans laïques que des islamistes. Et c'est un vrai drame, parce qu'on peut composer avec certains islamismes, les islamismes légalistes par exemple. On a vu ce qui s'est passé en Tunisie. Les islamistes de Ghannouchi ont remporté les élections, on en a pris acte. Ils n'ont pas mis le pays à feu à sang, puisque ce sont des islamistes légalistes. Certes ils sont réactionnaires, mais ensuite ils ont été balayés un an et demi plus tard, et ils ont joué le jeu de la démocratie. Aujourd'hui en Tunisie, il y a eu alternance, on a une nouvelle majorité plutôt laïque. C'est ce qui manque au monde arabe, cette alternance, car le monde arabe n'a connu que les rapports de force, la terreur, la torture. Comment dans ces conditions insuffler le respect de l'altérité, de la différence? L'Occident a une certaine responsabilité. Aujourd'hui par exemple, on mise beaucoup sur al-Sissi, mais là aussi c'est une énorme erreur, c'est reculer pour mieux sauter. Tous les rapports des organisations internationales le disent, c'est une dictature encore plus dure que celle de Moubarak. Les islamistes légalistes, les Frères Musulmans, sont emprisonnés, torturés, les opposants laïques sont torturés… L'Occident cherche à préserver des intérêts à court terme, mais du coup on fabrique de l'islamisme comme Daesh. Il faut créer dès maintenant les conditions du débat. C'est un leurre de croire que l'on pourra imposer la démocratie sans transition. 

Quel est le coût politique pour la France ? Dans quelle mesure les difficultés que traverse la France avec sa propre identité peuvent-elles être un frein à un Islam intégré à la République ?

C'est compliqué effectivement. C'est tout le sujet de mon livre qui sort dans quelques jours ! La France a conduit huit croisades. Dès l'origine, la France a été le fer de lance dans la lutte contre les Sarrasins. Il y a toute une littérature anti-musulmane et anti-arabe qui se diffuse depuis la Renaissance et va se modifier à l'époque coloniale. On a une prégnance des préjugés très forte en France. Il y a une perception de l'Islam plutôt négative, pour faire simple. Puis à l'époque moderne, après les trente glorieuses, la France a besoin de main d'œuvre bon marché. Mais après le choc pétrolier, voici la paupérisation et le chômage… les premiers immigrés ont des enfants suite au regroupement familial, et là le problème se pose. En effet les anciens se considéraient comme immigrés et non comme des Français, mais leurs enfants sont effectivement Français, donc il y a le surgissement d'un questionnement identitaire, de grosse difficultés d'intégration, une impression de rejet. Une crispation va se mettre en place, mise à jour en 1989 avec la première affaire du foulard islamique, où la France est en état de choc car une partie de sa jeunesse est d'origine arabe et a des revendications identitaires et religieuses. Il est certain qu'il y a une peur de l'Islam en France. Et chez les Français de culture musulmane, il y a une impression de stigmatisation. Il y a une crispation de part et d'autre, des incompréhensions. D'où ma volonté d'éclairage pédagogique, afin de faire comprendre aux Français de confession/culture musulmane que la France a une histoire compliquée, elle a été très dure avec ses catholiques, depuis la Révolution et la séparation de 1905, où il y a eu près de 4000 prêtres ont été égorgés… Les musulmans de France ont un défi à relever : chacun a besoin de connaître l'autre. Les choses sont plus complexes que de la simple islamophobie, du racisme, de la stigmatisation… Les catholiques aussi ont été victimes d'anticléricalisme. Les musulmans de France sont les nouveaux cathos de la République!

Dans quelle mesure l'acclimatation de l'Islam en Europe pourrait permettre cette réforme difficile ?

Je suis moi-même un enfant des Frères Musulmans, et j'ai changé en découvrant l'histoire de France. L'Europe est une chance pour l'Islam. Parce que les musulmans de confession et de culture, qui vivent au sein des populations européennes, acquièrent cette culture du respect de l'altérité, de la démocratie, de la diversité, et ça va générer forcément des Diderot et des Rousseau… Nous sommes dans un échange incessant entre l'Orient et l'Occident. Les arabo-musulmans ont eu eux aussi une influence importante sur la culture de la Renaissance et ont contribué à revivifier l'Europe.

A quel terme cette transformation? Il est certain que nous sommes sur du long terme, car le monde arabo-musulman est entré dans une guerre très longue entre chiites et sunnites, on en a pour quelques décennies. Néanmoins cela permet de poser les jalons du débat, de la controverse, de mieux se comprendre, d'en finir avec cette version simpliste de l'islamisme. Je m'inscris dans cette démarche-là, qui est celle du réformisme. Il faut aujourd'hui considérer l'avenir. 

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